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Aliénor d'Aquitaine

Gallica - Bibliothèque Nationale de France

Introduction

Le pouvoir souverain, de grandes richesses , une vie qui, après avoir été agitée, devenait heureuse et calme, rien ne put retenir Guillaume, duc d'Aquitaine, comte de Poitou. Il sentait au fond de son coeur le repentir des erreurs qui avaient tourmenté son existence ; il desirait une vie obscure, pour effacer celle qui s'était écoulée sans penser à l'éternité. Jeune encore, il abdique ; il laisse à sa fille d'immenses héritages ; il fait plus pour elle, il croit lui assurer la gloire et le bonheur, en la remettant aux mains de Louis VI, roi de France, pour de venir la compagne de son fils ; il répare tout ce qu'il a fait contre la religion en lui consacrant ses derniersjours, comme ce qu'il a fait contre la France, en donnant à ce royaume une reine belle, spirituelle, qui apportait en dot des provinces entières.

Les ducs d’Aquitaine sont comtes de Poitiers et ducs de Gascogne. Leur autorité s’étend sur dix-neuf de nos départements : de l’Indre aux Basses-Pyrénées. Des barons, puissants eux-mêmes, sont leurs vassaux : dans le Poitou, les vicomtes de Thouars, les seigneurs de Lusignan et de Châtellerault sont d’importants personnages ; on verra un Lusignan porter la couronne de roi de Jérusalem de plus petits barons, ceux de Mauléon et de Parthenay, ceux de Châteauroux et d’Issoudun, dans le Berry, de Turenne et, de Ventadour dans le Limousin, et ces seigneurs gascons aux nom sonores, ceux d’Astarac, d’Armagnac, de Pardiac ou de Fézensac, et bien d’autres encore, jusqu’aux Pyrénées - pour ne rien dire des comtés de la Marche, d’Auvergne, de Limoges, d’Angoulême, de Périgord, ou de la vicomté de Béarn, fiefs tous étendus et riches, composent au duc d’Aquitaine une véritable cour, lui rendent hommage, lui doivent aide et conseil.


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Aliénor

Le domaine aquitain, plus vaste que l’Ile-de-France, est plus riche aussi. « Opulente Aquitaine, écrit un moine du temps, Hériger de Lobbes, ... douce comme le nectar grâce à ses vignes, semée de forêts, regorgeant de fruits, pourvue surabondamment en pâturages. » Largement ouverte sur l’Océan, ses ports sont prospères. Bordeaux, de toute antiquité, La Rochelie depuis peu exportent le vin et le sel ; Bayonne s’est fait une spécialité de la pêche à la baleine. Tout un ensemble de richesses grâce auxquelles, depuis longtemps, les ducs d’Aquitaine, passent ; pour avoir un train de vie plus fastueux que celui du roi de France.


Carte des possessions du duc d'Aquitaine Carte des possessions du duc d'Aquitaine
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Le duc ne put retenir des marques d'émotion très-vives en quittant sa fille ; elle était le seul bien qui l'attachât encore au monde. Il la bénit, et élevant ses mains paternelles sur la jeune tête d'Éléonore , il conjura celui auquel il allait se consacrer, de lui servir de père.

Quittant ensuite l'Aquitaine, il s'achemina, obscur pèlerin, vers la Galice ; car il avait résolu d'aller prier sur le tombeau révéré de l'apôtre saint Jacques.

Un voile mystérieux est jeté sur le reste de sa vie ; il accomplit son pèlerinage ; on croit qu'il y survécut peu Mais, cette même année, on vit un homme livré à la contemplation, qui portait le même nom que le duc. Il passa sa vie caché dans les grottes des Apennins et dans les exercices de la pénitence ; lorsque ce saint anachorète mourut, la voix publique nomma le duc Guillaume d'Aquitaine.

Les ambassadeurs du duc arrivèrent à Paris, et remirent au roi le testament par lequel leur jeune souveraine allait devenir reine de France ; Louis VI, prince brave, politique, ayant des vues profondes, et dont toute la carrière avait été employée à comprimer, ou à rabaisser ses fiers et turbulents vassaux, vit avec joie une union qui allait mettre dans les mains de son successeur déjà couronné, les immenses possessions des ducs d'Aquitaine et donner à la France une prépondérance que sa sagesse avait toujours cherché à lui acquérir. Louis, que l'on nommait Louis-le-Jeune, pour le distinguer de son illustre père, se prépara à partir pour Bordeaux.

La suite de ce jeune roi était brillante et nombreuse. On remarquait parmi les princes et chevaliers les plus distingués qui se pressaient sur ses pas, le comte de Champagne, ceux de Kevers et de Vermandois, Bouchard de Montmorency, Thomas de Coucy et un grand nombre de jeunes chevaliers non moins remarquables par leur naissance, que par leur courtoisie.

Entre tous paraissait le jeune roi, à peine âgé de dix-huit ans, sa taille était noble ; sa physionomie ouverte et franche respirait la loyauté et la candeur ; ses traits peu animés étaient doux et réguliers. Il tenait de sa mère, la belle et vertueuse Adélaïde de Savoie, quelque chose d'insinuant et d'affable qui le faisait chérir des grands et des peuples de France, toujours charmés de trouver dans leur souverain l'aménité et la douceur. Il tenait de son père une bonne foi digne du respect des hommes, et une âme accessible aux gémissements des malheureux ; mais aux qualités qui étaient la base de la belle âme de Louis VI, il ne joignait ni la prudence, ni la sagacité de ce prince.

Éloigne de toute fausseté, confiant et pur, son coeur avait, pour un roi, trop de faiblesse ; incapable de commettre le mal, il n'y croyait point ; mais, lorsqu'il ne pouvait plus en douter, il se laissait emporter à son indignation, et ne pouvait que difficilement tenir son esprit entre la confiance aveugle et la défiance outrée.

Il s'embarqua pour passer à Bordeaux sur les navires. Cette jeune noblesse ne pensait qu'aux plaisirs et aux fêtes qui l'attendaient dans la capitale de l'Aquitaine et à son retour, avec une jeune reine dont les charmes étaient déjà célèbres. Louis avait appris sans ivresse que la princesse était d'une éclatante beauté ; ce prince pieux et sensible, desirait trouver dans sa compagne la sympathie du caractère et les vertus qui fondent le bonheur, plutôt que les charmes qui éblouissent la multitude ; il en parlait souvent ainsi à son ami Raoul de Nevers ; il aurait désiré connaître les goûts de la princesse, la juger avant de lui être présenté comme roi et comme époux. Raoul, sincèrement attaché au prince, cherchait à lui faire voir dans l'avenir les avantages politiques de cette alliance ; mais il fallait à Louis le bonheur domestique avant la puissance, et ses projets tendaient tous à le goûter et à s'éclairer sur le vrai caractère d'Eléonore.

Pendant qu'ils voguaient ainsi vers Bordeaux, la princesse les attendait impatiemment ; à quinze ans, avec un esprit vif, une imagination ardente, souveraine et belle, Eléonor n'était pas insensible à l'éclat du premier diadème du monde, que l'amour allait attacher sur son front. Elle rêvait souvent à cet avenir si brillant pour elle ; et surtout le soir, assise sur une terrasse qui dominait les flots argentés de la Garonne, elle se plaisait à se représenter l'arrivée du prince, son empressement, son amour ; ses yeux brillans se fixaient sur l'azur des cieux, répétés dans l'eau tranquille ; elle croyait entendre au loin le bruit de la rame et celui des matelots qui guidaient la flotte française.

Elle tressaille tout à coup ; un son éclatant se fait entendre et se prolonge dans le silence de la nuit. Bientôt un accord tendre et mélancolique frappe ses sens. Les cordes d'une mandore résonnent, touchées par une main savante. La princesse aimait la musique et la poésie ; les idées de gloire firent place à celles du plaisir ; avec la mobilité qui tient à sa jeunesse et plus encore à la légèreté de son esprit, la flotte est oubliée. C'est un troubadour ! s'écrie-t-elle, et ses ordres sont donnés pour que le musicien soit introduit.

Tremblant et timide, s'avance aussitôt un jeune troubadour ; ses boucles brunes couvrent une partie d'un visage aimable, où l'esprit et la sensibilité se faisaient voir dans de grands yeux bruns ; sa mandore est suspendue sur son sein par une écharpe lilas brodée en chiffres enlacés. Eléonore l'encourage d'un sourire ; elle n'avait près d'elle que deux de ses femmes et son sénéchal.


Image d'une mandore Image d'une mandore
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Après quelques mots, elle ordonne au jeune inconnu de chanter quelques lais ; il s'excuse en rougissant ; puis cédant au voeu de la princesse, il prélude d'un air languissant, en accompagnant de mélancoliques paroles dont il semblait pénétré :

« Amour! amour! c'est toi qui fais »
« naître le génie et qui animes les vers des troubadours »
« tu brûles le coeur d'où s'échappent de douces et plaintives »
« romances, les chansons, les sirventes ne sont agréables que lorsqu'elles »
« sont inspirées par toi! ô Amour! je ne connais de toi que tes tourmens »
« tes larmes, et je les préfère à l'indifférente paix ! »
...


Eléonore regardait avec curiosité le jeune poète... Noble dame, Je suis né en Limousin, au château de Ventadour, appartenant à un chevalier triste et sévère , le sire d'Àbbes. L'on me nomme Bernard de Ventadour, ou Bernardy ; j'ai toujours aimé à chanter lais ou romances , à raconter fabliaux d'amour et de gloire.
Dès l'enfance m'exerçant sur la harpe ou la mandore, j'amusais les habitants du châtel, aimant « la gaie science (*) »
(*) On nommait ainsi la poésie provençale ou idiome de ce temps, gai saber.


Bernard de Ventadour, enluminure du XIIIe siècle


Bernard de Ventadour (Bernaut de Ventadorn en ancien occitan), né vers 1125 (XIIe siècle) à Ventadour dans le département de la Corrèze et mort vers 1200 à l'Abbaye de Dalon dans le département de la Dordogne, étant moine, est l'un des plus célèbres troubadours occitans.

Texte de la chanson Can vei la lauzeta mover

Quand je vois l’alouette agiter

Can vei la lauzeta mover
de joi sas alas contral rai,
que s’oblid’ e·s laissa chazer
per la doussor c’al cor li vai,
ai ! tan grans enveya m’en ve
de cui qu’eu veya jauzion,
meravilhas ai, car desse
lo cor de dezirer no·m fon.


Ci-dessus, les paroles du premier couplet. Voir le texte entier

Les quelques éléments de sa vie ne nous sont connus qu’à travers le texte de la vida écrite un demi-siècle plus tard par un autre troubadour. Il fut probablement formé par son seigneur Guillaume IX d’Aquitaine qui l’instruisit dans l’art de la composition lyrique dite trobar. Sa poésie est considérée comme l’une des expressions les plus achevées de la langue d’oc.

Peut-être fils bâtard de Guillaume d’Aquitaine, il devient le disciple de son supposé père et l’un des meilleurs représentants de l’amour courtois (fin’amor en occitan). Adopté par le seigneur de Ventadour, il aurait composé ses premiers chants pour la femme du fils de ce seigneur… ce qui lui vaut d’être chassé sans ménagement du comté de Ventadour.

Il est ensuite accueilli à la cour d’Aliénor d’Aquitaine, dont il tombe amoureux. Mais elle épouse le roi Henri II Plantagenet, duc de Normandie et comte d’Anjou et suit son mari en Angleterre. Peut-être Bernart de Ventadour l’a-t-il accompagnée car il aurait assisté au couronnement du roi d’Angleterre en 1154. Dépité par son amour malheureux, il revient en France où il séjourne à la cour de Toulouse, puis à Narbonne. À la fin de sa vie, il finit par rejoindre l’ordre de l’abbaye de Dalon après la mort du comte de Toulouse en 1194. Il y achève sa vie comme moine, ayant abandonné la création de chansons et renoncé aux plaisirs de la vie.

On a certes toujours chanté l’attente amoureuse, mais les troubadours vont plus loin : dans la logique de la société féodale du XIIe siècle, ils font de la femme une suzeraine, de son soupirant un vassal. Bernart de Ventadour invente notamment l’idée de joie d’amour : « Mon amour pour elle est si parfait, que souvent aussi j’en pleure, car les soupirs sont pour moi une plus douce saveur que la joie ». Mais cette exaltation sentimentale, qui transcende le désir en spiritualité, a aussi son versant funeste quand la dame prend l’image d’Ève, cause du péché initial de l’homme.

Il faut aussi souligner qu’au-delà de la quête mystique, l’amour courtois représente à l’époque, avec la chasse, une solution pour assagir les instincts guerriers de la chevalerie. Le résultat est une abondance de pièces où les troubadours exaltent les charmes d’une dame inaccessible et la passion qui les consume. Ce romantisme avant l’heure aura une influence profonde sur la conception moderne de l’Amour. Pour preuve, on pourrait citer les nombreux drames qui mettent en scène un amour contrarié : Didon et Énée, Orphée et Eurydice, Tristan et Yseult, Roméo et Juliette, Pelléas et Mélisande, etc..

Ses œuvres à la fois simples et délicates, sont largement diffusées par les jongleurs et les ménestrels itinérants. De sorte qu’elles ont été imitées et reproduites pendant toute la seconde partie du XIIe siècle. Il est souvent considéré comme l’influence la plus importante sur le développement au siècle suivant de la tradition des trouvères dans le nord de la France où il était bien connu. Son influence est également reconnue en Italie. En 1215, un érudit bolognais, Boncompagno, écrit dans son Antiqua rhetorica : « Une grande renommée est attachée au nom de Bernart de Ventadour car les chansons qu’il a composées font sa gloire dans toute la Provence ».

Aliénor d'Aquitaine ou de Guyenne

Aliénor d'Aquitaine, aussi connue sous le nom de Éléonore d'Aquitaine ou de Guyenne, née vers 1122 et morte le 31 mars ou le 1er avril 1204 à Poitiers, et non à l'abbaye de Fontevraud, a été tour à tour reine de France, puis reine d'Angleterre.
Duchesse d'Aquitaine et comtesse de Poitiers, elle occupe une place centrale dans les relations entre les royaumes de France et d'Angleterre au XIIe siècle : elle épouse successivement le roi de France Louis VII (1137), puis Henri Plantagenêt (1152), futur roi d'Angleterre Henri II, renversant ainsi le rapport des forces en apportant ses terres à l'un puis à l'autre des deux souverains.
À la cour fastueuse qu'elle tient en Aquitaine, elle favorise l'expression poétique des troubadours en langue d'oc. À compter de son premier mariage (pendant lequel elle a participé à la deuxième croisade), elle joue un rôle politique important dans l'Europe médiévale.

Aliénor d'Aquitaine est la fille aînée de Guillaume X, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, lui-même fils de Guillaume IX le Troubadour, et d'Aénor de Châtellerault, fille d'Aymeric Ier de Châtellerault, un des vassaux de Guillaume X.
Aliénor, « l'autre Aénor » en langue d'oc, est ainsi nommée en référence à sa mère Aénor. Le prénom devient Éléanor ou Élléonore en langue d'oïl.
Elle reçoit l'éducation soignée d'une femme noble de son époque à la cour d'Aquitaine, l'une des plus raffinées du XIIe siècle, celle qui voit naître l'amour courtois (la fin amor), et le rayonnement de la langue occitane, entre les différentes résidences des ducs d'Aquitaine : Poitiers, Bordeaux, le château de Belin où elle serait née, soit encore dans un monastère féminin. Elle apprend le latin, la musique et la littérature, mais aussi l'équitation et la chasse.

Elle devient l'héritière du duché d'Aquitaine à la mort de son frère Guillaume Aigret, en 1130. Lors de son quatorzième anniversaire (1136), les seigneurs d'Aquitaine lui jurent fidélité. Son père meurt à trente-huit ans (1137), le Vendredi saint au cours d'un pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle.

Elle épouse alors le fils et héritier du roi de France (Louis VI le Gros), le 5e successeur de Hugues Capet.

L'entrée de Louis dans Bordeaux, se fit avec la plus grande magnificence. Le roi et sa suite portaient les couleurs de la princesse, bleu azuré et argent, et sur tous les boucliers étaient peints une rose au milieu des plus belles fleurs, et ces mots qui désignaient Eléonore. On ne voit quelle, tous les seigneurs de l'Aquitaine, du Limousin, du Poitou , d'une partie de l'Auvergne, vassaux de la duchesse, s'avancèrent au-devant du prince, et le conduisirent, à travers la foule empressée et ivre de joie, aux salles du palais, où Eléonore l'attendait avec sa cour.

Sa beauté relevait l'art d'une parure élégante ; ses beaux cheveux blonds flottaient en longues boucles sous un voile de gaze d'argent ; son diadème en perles et saphirs, rehaussait l'éclat de son teint, qu'une modeste rougeur embellissait encore. Ses grands yeux d'un bleu admirable étaient tour à tour étincelants de vivacité et d'esprit, ou voilés de leurs longues paupières noires ; un mélange de majesté, de grâce et de pudeur rendait sa beauté vraiment céleste. Tous les regards étaient fixés sur elle ; on enviait son heureux époux.

Le trône, où ils se placèrent tous deux et reçurent l'hommage de leurs vassaux ; traversant ensuite les galeries, ils allèrent recevoir dans la cathédrale la bénédiction nuptiale, que l'archevêque leur donna aux acclamations du peuple.

C’est au son des cloches de la cathédrale Saint-André de Bordeaux qu’Aliénor d’Aquitaine fait son entrée dans l’Histoire. Ce dimanche 25 juiliet 1137, son mariage avec l’héritier du trône de France est célébré en grande solennité. La rumeur d’une foule en fête massée aux abords de l’édifice parvient jusqu’au choeur où deux trônes sont dressés sur une estrade drapée de velours.

Aliénor est assise sur l’un d’eux, très droite dans sa robe d’écarlate ; elle porte le diadème d’or que vient de poser sur sa tête celui qu’elle épouse, Louis, futur Louis VII. Celui-ci, un jeune homme un peu frêle, a l’air d’un adolescent grandi trop vite. Il a seize ans. A eux deux, les jeunes époux totalisent une trentaine d’années, car Aliéinor n’a guère plus de quinze ans, toute son attitude révèle une jeune princesse sûre d’elle-même, sûre d’une beauté printanière dont elle a pu, déjà, apprécier le prestige, et aucunement intimidée d’être le point de mire de tous les regards, ceux des barons, des prélats et du peuple.

Mariage d'Aliénor le 25 juiliet 1137
En la cathédrale Saint-André de Bordeaux


Elle saura répondre avec aisance aux acclamations lorsque, la cérémonie tenninée, elle apparaîtra dans l’encadrement du portail pour prendre, avec Louis de France, la tête du cortège qui les mènera vers le palais de I’Ombrière. Et sur tout le parcours, le long des rues décorées de tentures et de guirlandes, jonchées de feuillages que la chaleur étouffante a desséchés, éclateront les acclamations frénétiques de ses sujets, prompts à l’enthousiasme et ravis de voir la jeune duchesse si gracieuse et de si bonne mine ; tandis que, de son époux, on ira murmurant, d’ailleurs avec sympathie, ce mot qui sera répété sur son passage pendant tout le cours de son existence : « Il a plutôt l’air d’un moine. »

Il fallut quitter Bordeaux, où tous les jours depuis son union s'étaient passés en tournois, en fêtes brillantes. La princesse ne regretta point les lieux témoins de sa paisible enfance ; de tels souvenirs avaient peu de pouvoir sur son coeur. Elle était belle et reine ; elle allait paraître et régner sur un théâtre où tout lui céderait la palme des attraits et du rang. Elle ne donna donc pas un soupir à la fertile Aquitaine, et fut accompagnée par ses voeux et Bernard de Ventadour, qui ne fut, durant quelque temps, qu'un enchaînement de plaisirs variés.

La longue file de cavaliers s’étira sur la route en direction de Saintes. Ce n’est qu’après avoir passé la Charente, au château de Taillebourg, que Louis et Aliénor se retrouvèrent seuls dans la chambre nuptiale préparée à leur intention.

Les époux sont couronnés ducs d'Aquitaine à la cathédrale Saint-Pierre de Poitiers (aujourd'hui remplacée par une cathédrale gothique) le 8 août 1137.

En approchant de Paris, Louis apprit la mort de son père Louis VI le gros.

Le message laissé par son père fût le suivant :
L'autorité royale est une charge publique , dont vous rendrez un jour un compte rigoureux à celui devant lequel je vais paraître, et qui tient dans ses mains la vie et le sceptre des rois.

A la mort de Louis VI, rien ne changea dans le royaume : Suger gouverna avec Louis VII, comme avec son père. Ce grand homme, vraiment digne de ce titre, savait allier à la simplicité de son état, le génie le plus élevé et les connaissances politiques et administratives les plus rares. Né dans une classe obscure, élevé à Saint-Denis, avec Louis VI, il devint abbé de ce célèbre monastère , et l'ami, le ministre et l'historien du roi son émule. Pieux sans superstition, au-dessus de son siècle par la profondeur et la beauté de son jugement ; il fut l'amour de la France et des rois qui surent employer, ses talents et apprécier son mérite.

1143 - Louis VII se dispute avec l'influent abbé Bernard de Clairvaux en contestant l'élection de l'évêque de Poitiers. Il se brouille avec son principal vassal, le comte Thibaut de Champagne pour une question d'adultère entre la jeune soeur de la reine Aliénor et le mari de la nièce du comte !

Sous la bannière du roi de France ; Vitry-en-Perthois résistat: le prince irrité en forma le siège ; il monta lui-même à l'assaut, et emporta la place ; exaspéré par la résistance des habitants, il donna l'ordre de n'épargner personne. Hélas ! le bien, lorsqu'un roi l'ordonne , l'injustice, la cruauté trouvent d'empressés agents. Le sang des malheureux habitants de Vitry coule bientôt de toutes parts. Une foule éplorée se précipite dans l'église : un lieu si saint sera sans doute respecté par un roi pieux ; on l'espère.... Mais, vain espoir, la flamme dévore cet asile, et ses ruines fumantes servent de tombeau à ceux qui crurent y échapper à la mort, (Il y périt 1300 personnes).

Le roi a vu les tourbillons de feu, il a vu ruisseler le sang ; il a entendu les gémissemens de la douleur , que les cris féroces d'une soldatesque effrénée n'ont pu empêcher de parvenir jusqu'à lui ; le remords entre dans son coeur, et prend la place de la colère.

En 1146, le pape Eugène III jette l'interdit sur le royaume de France. Profondément marqué par le drame de Vitry-en-Perthois et la sanction papale qui touche le royaume, Louis VII, à qui la jeune reine vient de donner une fille, annonce à Bourges, lors d'une assemblée tenue le 25 décembre 1145, qu'il participera à la deuxième croisade avec son épouse Aliénor.

Deux filles sont nées du mariage avec Louis VII :

Marie (1145 – 11 mars 1198), qui épouse en 1164 Henri Ier, comte de Champagne, dit « Le Libéral », et devient régente du comté de Champagne de 1190 à 1197 ;
Alix (1150-1195), qui épouse Thibaud V de Blois dit « Le Bon » (1129-1191), comte de Blois de 1152 à 1191.

Durant toute cette période, l'analyse des chartes montre une assez faible implication d'Aliénor dans le gouvernement, elle est là pour légitimer les actes.

Aliénor, belle d’une beauté toute jeune, toute terrestre, toute chamelle ; Qu’elle fût belle, d’une beauté radieuse, les contemporains en témoignent, encore que, selon la fâcheuse habitude du temps, ils ne nous aient laissé aucun détail à ce sujet, se contentant de nous dire qu’elle était perpukhra, c’est-à-dire que sa beauté passait l’ordinaire. On peut penser qu’elle répondait à ce qui est l’idéal féminin à l’époque :


gent corps, vairsyeux, beau front, clair vis (visage)
Cheveux a blonds, face riante et claire



Car on voit blond, décidément, au XIIe siècle. Et l’on peut adopter pour elle la description qu’on doit à un poète un peu plus tardif, Raoul de Soissons, et qui résume l’idéal médiéval :


Ma Dame a, ce m’est avis,
Vairs yeux riants, brunr sourciis,
Cheveux plus beaux que dorés,
Beau front, nez droit, bien assis,
Couleur de roses et de lys,
Bouche vermeille et souef (suave),
Col blanc, nullement halé,
Gorge qui aè blancheur raie (rayonne);
Plaisante, avenante et gaie
La fit notre Sire Dieu.



L’inauguration du choeur de la nouvelle abbatiale Saint-Denis, avec à sa tête l'abbé Suger, se déroula le dimanche 11 juin 1144.

Aliénor, rencontra Bernard de Clairvaux, pour lui parler du souci qui l’habitait :
Depuis bientôt sept ans qu’elle vivait avec le roi, après avoir eu, dans les premières années, un espoir vite deçu, elle demeurait stérile ; elle désespérait d’avoir jamais l’enfant souhaité. Son intercession lui accorderait-elle du Ciel la faveur souhaitée ?

La réponse vint, directe comme ce regard de feu qui, jadis, fit reculer son pére : « Cherchez donc la paix du royaume, et Dieu dans sa miséricorde, vous accordera, je vous le promets, ce que vous demandez. »
Moins d’un an aprés cette rencontre, dans le royaume pacifié, un enfant naissait au couple royal, une fille qui fut nommée Marie en l’honneur de la Reine du Ciel.

La chrétienté avait été émue en apprenant, peu après l’inauguration de l’abbatiale Saint-Denis, qu’Édesse, la cité fameuse de Terre sainte, était tombée entre les mains de Zengui, gouverneur d’Alep et de Mossoul. Édesse avait été conquise une cinquantaine d‘années plus tôt par Baudouin de Boulogne, le propre frère du héros légendaire de la première croisade, Godefroy de Bouillon, avec l’aide des Arméniens nombreux dans la ville et qui se retrouvaient ainsi exposés aux persécutions des Turcs.
La Syrie du Nord, le fief frontière des royaumes latins, se trouvait à présent dégarnie, ouverte aux attaques de Zenghi qui réunissait entre ses mains les trois places fortes les plus proches de cette cité d’Antioche dont la conquête avait coûté tant de peines et de sang aux premiers croisés ; et c’était un homme de guerre redoutable, ce Turc sur le compte duquel couraient toutes sortes de légendes : on racontait qu’il devait le jour à une amazone, la margravine Ida d’Autriche, beauté célèbre et cavalière intrépide, qui avait pris la croix en même temps que Guillaume le Troubadour et avait disparu au cours de sa malheureuse expédition ; elle aurait été emmenée prisonnière dans quelque harem où serait né d’elle le héros musulman.

Vase d'Aliénor d'Aquitaine

Source : LES GEMMES ET JOYAUX DE LA COURONNE - HENRY BARBET DE JOUY
Dessinés et gravés à l'eau-forte d'aprés les originaux - Par JULES JACQUEMART - 1865

Le vase d'Aliénor d'Aquitaine Le vase d'Aliénor d'Aquitaine
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Il est de cristal de roche, & le travail de la taille, imitant les alvéoles que les abeilles font pour leur miel, a été exécuté avant les siècles de décadence; il est antique. La monture d'orfèvrerie a été faite au douzième siècle, aux approches de l'année 1140, par les ouvriers que Suger, abbé de Saint-Denis, désigne comme auteurs des ouvrages qu'il a fait exécuter. Suger, dans le livre, déjà cité, des actes de son administration, lui consacre quelques lignes que nous transcrivons en les traduisant : « Cet autre vase que l'on voit, semblable à une juste de béryl ou de cristal, c'est la reine qui, au premier voyage d'Aquitaine, nouvellement fiancée, l'a donné à notre seigneur le roi Louis. Le roi, voulant récompenser notre amour, nous a donné cette juste, mais nous, nous l'avons par grande affection rapportée aux saints martyrs nos seigneurs, pour le service de la table divine. Cette succession de donations, c'est sur le vase même, après l'avoir fait orner de pierreries & d'or, que nous l'avons consignée en ces quelques vers : Hoc vas sponsa dedit Anor regi Ludovico — Mitadolus avo mihi rex sanctisque Sugerus. (Ce vase, c'est Aliénor qui l'a donné au roi Louis, son fiancé ; Mitadol l'avait donné à son aïeul; le roi (l'a donné), à moi, & moi Suger, aux saints). »

Mitadol est un personnage inconnu jusqu'à ce jour; les saints sont Denis & ses compagnons Éleuthère & Rustique. L'orfévrerie du vase est d'argent doré ; elle comprend le grand col qui le surélève & la base qui le supporte. Les ornements si bien composés, si finement exécutés, qu'on voit sur le col, sont filigranés. Trois cercles de pierreries séparent en les reliant les zones que dessinent les filigranes; dans les deux cercles supérieurs, des perles alternent avec des améthystes toutes les pierres sont réunies avec des perles sur la cymaise de la base, & l'on y trouve une cornaline de gravure antique. Les petits écussons fleurdelisés que l'on voit sur le col sont émaillés, bleu & or. Ce sont les armes anciennes de la France, des fleurs de lis sans nombre sur champ d'azur. Il n'y faut pas chercher un modèle de la fleur de lis sous le règne de Louis le Jeune, car ces émaux d'applique ont été enchâssés en remplacement de pierres gravées ou de chatons qu'avaient originairement disposés les ouvriers de Suger. Ce remplacement a été opéré après l'an 1300.

Le vase d'Aliénor est conservé dans le Musée des souverains - Musée du Louvre.

La deuxième croisade

1146 année même de la naissance de Marie, leur premier enfant, Louis et Aliénor, au cours des fêtes solennelles qui, conme chaque année, réunissaient autour d’eux pour Noël leurs principaux feudataires, avaient annoncé, à Bourges, leur intention de prendre la croix. Louis entendait ainsi accomplir vœux qui, jadis, avait été fait par son frère aîné, Philippe, celui dont la mort prématurée avait fait de lui l’héritier du royaume de France ; et, sans doute, le remords causé par l’affreux incendie de Vitry n’était-il pas étranger à sa résolution.

C’était le 12 mai 1147. Louis et Aliénor les avaient passés à l’abbatiale de Saint-Denis au milieu d'une foule si énorme que, lorsqu’ils avaient voulu sortir de la basilique, il avait été impossible de leur frayer un chemin ; ils avaient dû passer par le dortoir des moines. Louis avait, selon une habitude désormais consacrée chez les rois de France, vénéré les reliques de saint Denis, puis pris sur l’autel la fameuse oriflamme, la bannière royale rouge et or qui était « l’enseigne de France » ; et c’était le pape en personne, Eugène III, qui, venu spécialement pour la circonstance, lui avait remis sa besace et son bourdon et son bâton de pèlerin. Car, avant tout, la croisade, dans laquelle nous voyons aujourd’hui une expédition militaire, était un pèlerinage.
Pèlerinage armé; mais, si l’on avait pris les armes, c’était d’abord pour assurer la sécurité des Lieux saints eux-mêmes et des pèlerins qui, jusqu’à la conquête arabe et plus tard encore jusqu’à l’arrivée des Turcs, avaient pu y venir pacifiquement Comme les premiers croisés avaient fait cinquante ans plus tôt.

VERS JÉRUSALEM..

Les croisés français, sous la conduite du roi Louis VII, partent de Metz en juin 1147. Ils rejoignent l'armée germanique conduite par Conrad III de Hohenstaufen, dans la vallée du Danube. L’indiscipline de l’élément populaire, surtout dans la croisade germanique, provoque des incidents au passage de l’armée dans les Balkans.

Que de chariots, que de chariots..! Leur file s’étendait sur des lieues et des lieues ; et les paysans, qui accouraient de toutes parts, laissant là les travaux de la fenaison, s’ébahissaient de voir une armée munie de convois aussi imposants. Lourds chariots à quatre roues que tiraient de forts chevaux de trait et sur lesquels s’étageaient les coffres à serrures et les rouleaux des tentes qu’on déploierait à la prochaine étape, le tout soigneusement protégé par des rideaux de cuir ou de toile forte.
Mais si la iongueur du convoi et ce grand nombre de chariots, évocateurs de richesses, faisaient l’admiration des foules de Rhénanie, l’impression était tout autre dans l’entourage du roi de France, où l’on se demandait avec appréhension comment une armée aussi chargée de bagages pourrait bien tenir tête à l’ennemi et déjouer ses surprises. Ce cortège encombré d’un nombre invraisemblable de chariots et qui avait quitté Metz lors des fêtes de Pentecôte pour se diriger vers les plaines danubiennes n’était autre que celui de Louis VI1 et de ses compagnons partis pour le a voyage de Jérusalem.

Aliénor avait pris la croix en même temps que son époux.

Ce n’est d’ailleurs pas pour avoir emmené sa femme que Louis VII fut blâmé par certains contemporains.
Saint Louis, agira exactement de même au siècle suivant, mais c’est parce qu’Aliénor a entraînées probablement par son exemple, les autres femmes faisant partie de l’expédition, la comtesse de Blois, Sybille d’Anjou, comtesse de Flandre, Faydide de Toulouse, Florine de Bourgogne, qui n’entendaient pas se passer de leurs chambrières ni renoncer à un confort relatif au cours de ce long périple. D’où le nombre extravagant des chariots qui s’étiraient sur les plaines d’Europe centrale en direction de la Hongrie. Beaucoup trop de chariots, murmuraient les hommes d’armes; beaucoup trop de chariots, constataient avec eux les clercs. Et, tandis que les premiers entrevoyaient les désastres que pourrait essuyer une armée encombrée par tant de bouches inutiles et de lourds convois, les hommes d’Église stigmatisaient les désordres inévitables qui allaient en résulter. Beaucoup de suivantes et de filles de chambre, cela signifiait, le soir, au bivouac, bien des rires suspects, bien des allées et venues furtives autour des tentes, à la nuit tombée. Le moral n’y gagnait rien, de ces gens engagés dans une pieuse randonnée. Et comme le fit remarquer un chroniqueur qui ne reculait pas devant les calembours douteux, ces campements n’avaient rien de chaste (cartru non cartu).

la route fût longue, passant par Constantinople, le couple royal est accueilli par les envoyés de l’empereur, Manuel Comnène, avec force salutations. Pendant les trois semaines de leur séjour, le roi et la reine de France allaient voir se succéder les réceptions fastueuses, les festins, les parties de chasse, dans un décor de conte oriental. Pour Aliénor, on imagine que cette suite de visions féeriques fut une véritable révélation : Constantinople éclipsait tout ce qu’elle avait vu jusqu’alors, les rêves de splendeur y devenaient réalité. Elle était logée avec son époux en dehors des murailles dans une résidence qui était, pour les empereurs, à la fois habitation de plaisance et rendez-vous de chasse : le Philopation, d’ailleurs non loin des Blachernes. C’était une vaste demeure où l’on foulait au sol des tapis éclatants et qu’embaumaient des parfums brûlant dans des cassolettes d’argent, avec un peuple empressé de serviteurs. Aux alentours s’étendaient de grands bois peuplés de bêtes sauvages que le souverain avait fait venir à grands frais. Un banquet fut donnt en leur honneur après une cérémonie religieuse à Sainte-Sophie, dont les mosaïques resplendissaient à la lumière d’une multitude de cierges et de lampes à huile dans les grands lustres en couronne. La basilique de Justinien, avec son immense dôme, étincelant sous le soleil entre 1’Acropole et le Grand Palais, pouvait passer pour la chapelle de la vaste rirsidence, témoin des temps où Byzance, capitale du monde connu, éclipsait Rome elle-même.

Au départ de Constantinople, Louis VII résolut d’adopter un itinéraire long, mais plus sûr que la dure traversée des déserts d’Anatolie, et, contournant ces déserts qui, dans toutes les expéditions, s’étaient révélés désastreux pour les Occidentaux, il dirigea ses troupes par Pergame vers le golfe de Smyrne pour gagner ensuite Éphèse, Laodicée et le port d’Adalia.
Avec les bagages qui l’encombraient, le roi de France ne pouvait se permettre de disperser ses troupes sur une trop grande longueur.

On parvint ainsi en bon ordre jusque vers les gorges de Pisidie, non loin du mont Cadmos, où ils furent attaqués par les Turcs. Au bout de quelqucs jours consacrés à enterrer les morts, à panser les blessés et à réparer tant bien que mal les dégâts, l’armée reprit sa marche, plus lente que par le passé, et finit par parvenir à Adalia. Une fois là, comprenant quelles difficiiltés pratiquement insurmontables pour un aussi lourd convoi présentait la route de terre, le roi décida de prendre la mer jusqu'à Antioche


Carte de la deuxième croisade Carte de la deuxième croisade
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Le petit port de Saint-Siméon était tout bruissant d’allégresse. Une multitude de barques tournait autour des vaisseaux de la flotte royale tandis que sur le rivage une procession de clercs en surplis blancs se frayait le passage au milieu de la foule en liesse, et que sonnaient à toute volée les cloches des églises. Le roi et la reine de France mirent pied à terre au chant du Te Deum, accueillis avec d’exubérantes démonstrations d’amitié par une foule de chevaliers au milieu desquels, à sa haute taille, à son beau visage et à son élégante tunique de soie, on distinguait l’oncle d’Aliénor, Raymond de Poitiers.


Réception de Louis VII à Antioche Réception de Louis VII à Antioche
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Un profond désaccord survient entre Louis et Raymond de Poitiers au sujet de la strategie sur la reconquête d'Edesse. Le roi annonce seulement son intention de quitter Antioche au plus tôt.
Et c’est alors qu’Aliénor entre en scène. Raymond de Poitiers tente d’avoir une dernière entrevue ; cette fois la reine y assiste. Elle prend avec feu le parti de son oncle et très vite le ton monte entre les époux. Aliénor a, sans aucun doute, apprécié l’intérêt stratégique des projets de Raymond. Celui-ci est d’ailleurs, mieux que personne, à même d’évaluer les nécessités de la situation et les forces en présence. Si on lui refuse le secours de la croisade, elle, Aliénor, demeurera à Antioche avec ses propres vassaux.

Parole malheureuse : ses vassaux n’ont que trop fait parler d’eux jusqu’à présent. Et le débat prend un tour de plus en plus personnel et passionné, jusqu’au moment où Louis menace Aliénor d’user de ses droits d’époux et de lui faire quitter de force le territoire d’Antioche. Sur quoi, pour sa stupeur, il s’attire cette réplique inattendue : « il ferait bien de vérifier ses droits d’époux, car, aux yeux de l’gglise, leur mariage était nul : ils étaient parents à un degré prohibé par le droit Canonique.. ».

La suite des événements allait donner entièrement raison à Raymond de Poitiers. La croisade, dirigée contre ces Damasquins avec lesquels les relations avaient toujours été cordiales depuis les débuts des royaumes latins, et conduite de façon inepte, fut un échec lamentable. Les conséquences allaient s’en faire lourdement scntir pour le royaume de Jérusalem : ces Francs, ces Allemands qui avaient fait trembler les Turcs repartaient sans avoir rien fait. L’empereur Conrad reprit la mer dès le 8 septembre. Le roi de France, lui, prolongea son séjour jusqu’aux fêtes de Pâques 1149. Ne voulant pas admettre son échec, il tentait de nouer d’autres projets : au lieu de s’appuyer sur les Byzantins qui l’avaient odieusement trompé. Peut-être cherchait-il simplement à retarder son retour en Europe où l’attmdait une double humiliation : comme roi, son expédition avzit échoué ; comme époux, son mariage aussi se révélait un échec.

Aliénor, rentrée sans son mari, est à Palerme, et, elle apprend la mort de Raymond de Poitiers : le 29 juin précédent, il avait été tué dans un combat contre Noured-din, à Maaratha, et sa belle tête blonde avait été envoyée par le vainqueur au calife de Bagdad.

Les fatigues, les émotions (le chagrin peut-être aussi) curent quelque temps raison de l’imperturbable endurance qu’Aliénor avait manifestée jusque-là. ElIe tomba malade et, pour la ménager, le retour se fit par petites étapes, avec un temps d’arrêt un peu plus prolongé dans la célèbre abbaye bénédictine du Mont-Cassin.

le 13 ,janvier 1151, Mort de l'Abbé Surger. Le lien ténu qu’entre Louis et Aliénor mairitenait la volonté obstinée de Suger se dénouait avec le dernier souffle de celui-ci. Pour accepter pleinement la situation qui lui était faite, il eùt fallu à Aliénor une résignation qui était tout à l’opposé de son caractère. Et sans doute, de son côté, Louis finissait-il par se lasser un peu de cette femme qui le dépassait.

Le concile de Beaugency se tient en mars 1152. Il consiste en l’annulation du mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec le roi de France Louis VII.

le 21 mars 1152. La saison n’était pas achevée qu’une effarante nouvelle parvenait à la cour de France : Aliénor était remariée ; elle avait épouse Henri Plantagenêt, comte d’Anjou et duc de Normandie.

Henri de Plantagenêt

Au matin du 18 mai, les cloches de la cathédrale Saint-Pierre s’ébranlèrent à la volée, clamant à la face du monde qu’Aliénor, duchesse de Guyenne et comtesse de Poitou, devenait comtesse d’Anjou et duchesse de Normandie.

Moins de deux mois aprés la reconnaissance en nullité de son premier mariage, Aliénor se remariait avec un vassal de ce même roi de France qu’elle venait de quitter ; au surplus, elle aurait dû, comme toute vassale, solliciter l’avis de son suzerain avant le mariage et avait de bonnes raisons pour négliger d’accomplir cette formalité. Du moins, elle-même et son nouvel époux étaient assez avisés pour ne pas donner à la cérémonie de leurs épousailles une allure provocante.

Tout laisse supposer qu’elle a voulu ce mariage et que les premiers projets en ont été dbauchés lors du séjour des Plantagenêts à Paris, en août 1151. C’est à partir de ce moment-là que l’annulation de son premier mariage commence à être discutée et que les pourparlers sont entamés avec l’archevêque de Sens, d’abord très réticent et William de Newburgh, dit expïessément qu’Aliénor a voulu se séparer de Louis et que celui-ci y a conrenti.

Il était de dix ans plus jeune qu’elle : Aliénor approchait de la trentaine, Henri, né le 5 mars 1133, n’avait pas vingt ans. Mais nous savons que la reine était alors dans tout l’éclat d’une beauté pleinement épanouie et d’autre part il est probable qu’Henri paraissait plus que son âge ; on le voit, dès cette époque, agir en homme mûr, conduire des guerres, faire acte de souverain ; quant à sa vie privée, il a déjà eu deux bâtards, élevés avec grand soin dans la maison royale, selon les moeurs du temps. Henri est un bel homme, de taille moyenne mais puissamment musclé, avec, comme tous les Angevins, les Cheveux blond roux et des yeux gris un peu à fleur de tête qui s’injectent de sang quand il est en colère : car il a, lui aussi, comme tous les siens, des accès de bile noire qu’il ne fait pas bon provoquer. Rompu aux exercices physiques, il n’en est pas moins un prince lettré.

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Aliénor d'Aquitaie et Henri II de Plantagenet


Henri, lisait le latin et parlait plusieurs langues étrangères, toutes les langues employées entre la mer de France et le Jourdain, affirmaient, non sans exagération, ses familiers ; la langue d’oc en tout cas. Il avait eu, dans son enfance, des précepteurs renommés : d’abord un certain maître Pierre de Saintes, qui, disait-on, s’y connaissait mieux que tous ses contemporains dans la science des vers ; à neuf ans, son père, toujours dominé par ses visées sur l’Angleterre, l’avait envoyé à Bristol où il avait eu pour précepteur un autre clerc, maitre Matthieu, le chancelier de sa mère Mathilde. Aliénor, à ses côtés, pourrait satisfaire son goût de la poésie et des lettres.

Enfin, son lignage est illustre : ce qui n’est pas négligeable en un temps où l’on ne sépare guère l’individu de son groupe, l’homme de sa lignée. I1 est le petit-fils de ce Foulques d’Anjou dont la destinée a été singulière : à quarante ans, en pleine force, cet homme, maître de l’un des plus riches comtés du royaume et qui venait de marier son fils avec l’héritière d’Angleterre, avait abandonné ses possessions pour se consacrer à la défense de la Terre sainte ; il avait épousé cette reine Mélisende (celle qui avait accueilli les croisés à Jérusalem en 1148) et le jeune Baudouin III, sur qui reposait présentement l’espérance des royaumes latins, était son fils ; un accident de chasse mit fin brutalement à ses expioits, en 1143, et ce ne fut que l’année suivante que le gouverneur Zenghi osa s’attaquer à Édesse.

Pour étre complet, il faut ajouter qu’Henri compte aussi parmi ses ancêtres le trop Foulques le Noir Nerra qui, au début du XIe siècle, a parfaitement correspondu au portrait du seigneur féodal tel que le tracent nos manuels d’histoire : brutal, féroce, connu pour massacrer tout ce gui lui résiste, saccager les villes et piller les abbayes, il se voit imposer à trois reprises, comme pénitence, le pèlerinage de Terre sainte ; et comme son repentir est aussi démesuré que les horreurs qu’il a commises, on le voit, la dernière fois, à Jérusalem, se rendre au Saint-Sépulcre, torse nu, flagellé par deux serviteurs qui, sur son ordre, crient devant la foule musulmane stupéfaite : « Seigneur, reçois le méchant Foulques, comte d’Anjou, qui t’a trahi et renié. Regarde, ô Christ, son Ame repentie. »

Henri et Aliénor passèrent en Aquitaine les premières semaines de leur mariage, Une chanson en langue d‘oc, qui date de ce temps, parait à tel point inspirée par l’histoire même d’Aliénor, « la reine d’un jour d’Avril », qu’on l’imagine circulant sur son sillage et faisant danser, cette année-là, les garçons et les filles, du Poitou aux rives de la Gironde.


A l’entrée du temps clair,
Pour la joie retrouver
Et le jaloux irriter,
La reine nous veut montrer
Qu’elle est amoureuse.

Elle a fait partout mander
Qu’il n’y ait jusqu’à la mer
Donzelle ni bachelier
Qui ne s’en viciant danser
En la danse joyeuse.

Le roi d’autre part viendra
Qui La dame troublera ;
Une crainte la saisit :
qu'on ne la veuille enlever
L+a reine d’un jour d’avril!

Mais elle rien n'y fera ;
Elle ne veut d’un vàeillard,
Mais d’un jeune bachelier
Qui bien la sache amuser,
La Dame charmeuse

Celui qui la voit danser
Et son gentil corps tourner
Il peut dire en vérité
Qu’il n’est femme à comparer
A la reine joyeuse.




Et le refrain était sur toutes les bouches :

Allez, allez-vous-en, jaloux!
Laissez, laissez-nous
Danser entre nous!



Louis VII réunit en hâte un conseil qui constata la faute commise contre les coutumes féodales : Aliénor ne pouvait contracter mariage sans l’autorisation de son suzerain. Elle et Henri furent cités à comparaître devant la cour du roi de France. On se doute qu’ils ne se souciaient aucunement de répondre à cette citation. Henri comptait sous peu rejoindre en Angleterre sa mère, Mathilde, et, dés la Saint-Jean, il était prêt à s’embarquer à Barfleur quand un coup de théâtre se produisit : Louis VII, outré de voir que son vassal normand n’avait pas répondu à ses sommations, envahissait la Normandie ; il avait réussi entretemps à mettre dans son jeu le frère cadet d’Henri, Geoffroy ; sans trop de peine, d’ailleurs, car Geoffroy prétendait hériter de l’Anjou et, furieux de voir que son frère semblait vouloir garder pour lui la totalité de l’héritage paternel, fomentait des révoltes dans le pays angevin.

Henri Plantagenêt se montre sur le champ de bataille digne de ses ancêtres. Quittant Barfleur en toute hâte, il entraîna les barons normands demeurés fidèles et, en moins de six semaines, entre mi-juillet et fin août, il avait réussi à reprendre plusieures places perdues.

Lassé, le roi de France, d’ailleurs malade, fit des avances pour obtenir une paix que tout le monde réclamait, à commencer par les évêques des régions limitrophes qui s’inquiétaient de voir leurs populations rançonnées et ravagées.

Le I7 août 1153, Aliénor mis au monde un enfant, un fils, auquel, selon les traditions poitevines, elle donna le nom de Guillaume.

Le dimanche 19 décembre 1154, Henri et Aliénor, dans l’abbaye de Westminster qu’avait élevée un siècle plus tôt le saint roi Édouard le Confesseur, ceignaient cette couronne royale conquise contre vents et marées.
Pour confirmer par l’espoir d‘une dynastie solide cette intronisation du roi et de la reine d’Angleterre, un second fils naissait au couple royal, le 28 février suivant. Il fut baptisé dans l’abbaye de Westminster, au milieu d’une grande foule de prélats, par cet archevêque Thibaud de Cantorbéry qui, quelques semaines plus tôt, avait conféré aux souverains l’onction royale. I1 fut nommé Henri : un nom qui, déjà, s’avérait glorieux.

Quelques lais de Bernard de Ventadour pour la reine Aliénor.

Domna, vostre sui e serai,
Del vostre scrvizi garnik.
Vostr’ om sui jtiratz e plevitz,
E voste m’era des abam.
E vos etz lo meus jois primers,
E si sertz vos Lo derrers,
Tan com la vida m'er durans.

Dame, vôtre suis et serai
A votre service donné;
Votre homme suis, et l’ai juré,
Et l’étais dés auparavant.
Et vous êtes ma joie première
Et serez vous ma joie dernière
Tant que sera ma vie durant.


REINE D'ANGLETERRE

Thomas Becket , de retour en Angleterre, il attira l’attention de Thibaut du Bec, archevêque de Canterbury, qui lui confia plusieurs missions importantes à Rome et le fit nommer archidiacre de Canterbury et prévôt de Beverley. Il se distingua par son zèle et son efficacité, aussi Thibaut le recommanda au roi Henri II quand le haut poste de chancelier fut vacant. Il fut élevé à cette dignité le 11 janvier 1155

Les dix années à venir sont, pour Aliénor, les années de splcndeur. Comme femme, comme reine, on la sent pleinement épanouie, vivant intensément une vie à sa mesure. Elle qui, dans sa jeunesse, s’était crue stérile, va donner encore six enfants à son époux et porter alègrement le poids, de ses maternités successives. Son fils aîné, le petit Guillaume, mourut quand il n’avait encore que trois ans, en juin 1156, il fut enterré à Reading et, quelque temps après, naissait à Londres une fille qui fut nommée Mathilde par égard pour la reine-mère. L’année suivante, le 8 scptembre 1157, naissait à Oxford un troisième fils, Richard, et, encore un an plus tard, le 23 septembre 1158, un autre, Geoffroy. Puis ce sont deux filles : l’une, née en 1161, à qui Aliénor donna son propre nom,elle était née à Domfront et allait avoir pour parrain l’abbé du Mont-Saint-Michel, Robert de Thorigny, qui en parle avec affection dans ses annales ; la seconde, Jeanne, naissait en 1165 à Angers. Enfin, son dernier enfant, Jean, naît à Oxford le 27 décembre 1166.

Vers 1161, une fêlure irréparable s’était produite entre Aliénor et son époux, une figure désormais faisait écran, celle de la belle Rosemonde, dont Henri avait fait sa maîtresse ; finie cette communauté d’espoirs et d’ambition qui jusqu’alors les avait fait agir ensemble. En trahissant Aliénor, Henri, de celle qui avait été son alliée pour le meilleur et pour le pire, se faisait une ennemie aussi acharnée à lui nuire qu’elle l’avait été ti le seconder.

Pour soustraire celle qu’il aime à la vengeance de la reine, Henri a fait construire un labyrinthe dont il est seul, avec un serviteur fidèle, à connaître le secret ; mais, pendant qu’il est retenu sur le continent par la révolte de ses fils, Aliénor, dans sa jalousie opiniâtre, perce le secret du labyrinthe, parvient jusqu’à la retraite de Rosemonde et l’oblige h se donner la mort sous ses yeux en la faisant choisir entre le poignard et le poison. La belle Rosemonde boit le poison, elle meurt et son corps est enterré au couvent de Godstow par des moniales émues de pitié. (on saura plus tard, qu'il ne s'agit que d'une légende)

Dès ce moment, la coupure est très nette entre les deux époux. Aliénor, d’ailleurs, ne fera plus qu’un bref séjour en Angleterre en 1167 - tout au moins jusqu’au moment où elle y retournera contre son gré.

Henri peut mesurer ce qu’il lui en coûte d’avoir été infidèle à son épouse, d’avoir rompu ce pacte conjugal qui les faisait agir d’une même volonté : comme l’a écrit, dans une excellente étude, l’historien E.R. Labande « Aliénor ne s’est pas vengée en assassinant Rosemonde, elle a fait mieux, elle a soulevé le Poitou. »

Elle poursuit pour ses fils, en mère passionnée, frustrée qu’elle était de ses droits d’épouse. Telle est bien la tâche qu’elle accomplit durant ces années poitevines. Affirmer, contre le pouvoir de plus en plus tyrannique et solitaire d’Henri II, les droits de ses enfants, jusqu’à la révolte ouverte.

Les préférences d’Aliénor vont à son second fils, ce Richard dont elle a fait le duc d’Aquitaine.
Richard est un être extrêmement doué, un grand poète dont les œuvres sont restées pour nous émouvantes, celle, notamment, qu’il écrivit étant prisonnier. I1 a hérite des yeux gris, de la chevelure flamboyante et aussi des colères proverbiales des Angevins, mais ses dons poétiques, son enjouement, son caractère versatile (son ami, le troubadour Bertran de Born, l’appelle Oc-e-No, oui et non) rappellent son ascendance d’Aquitaine. Giraud de Barri, comparant les deux princes, déclare qu’on louait Henri pour sa clémence, Richard pour sa justice ; que l’un était le bouclier des méchants, l’autre le marteau.

Une réception très brillante marqua ainsi, en juin 1172, la visite des rois de Navarre et d’Aragon, Sanche et Alphonse II, Limoges ; ce dernier était, comme les princes d’Aquitaine, ami des troubadours et troubadour lui-même ; il tenait table ouverte aux poètes : Peire Rogier, Peire Raimon de Toulouse, Èlie de Barjols fréquentaient sa cour.

Henri II est exclu de Poitiers. Pendant deux ans, on ne le verra guère sur le continent.
Lorsque au dernier jour de l’an 1170, lui est parvenue la nouvelle de l’assassinat de Thomas Beckett, il était resté quelques jours prostré, enfermé dans sa chambre, refusant de voir quiconque et ne prenant aucune nourriture. Dans son entouragc, on finissait par craindre pour sa vie; l’évêque de Lisieux, Arnoul, l’archevêque de Rouen tentaient en vain de lui apporter quelque réconfort. Cependant, lorsque Henri se manifeste à nouveau, il cherche avant tout, visiblement, à repousser ou atténuer sa culpabilité; il écrit une lettre au châpitre de la cathédrale de Cantorbéry, déclarant qu’il n’a pas voulu ce meurtre et ne s’en sent pas rcsponsable. D’autre part, il envoie deux ambassades au pape : l’une pour décharger son âme de cet assassinat que la voix de l’univers entier lui impute, l’autre pour solliciter l’absolution des évêques qui l’ont aidé à tenir tête A Thomas, entre autres Roger de Pont-l’Évêque, l’archevêque d’York, et Gilbert Foliot, l’évêque de Londres.

Cependant, aux environs de Pàques, le pape Alexandre III excommunia solennellement les assassins et leurs complices. L’interdit fut lancé sur les territoires anglais. Henri II se voyait défendre l’entrée des églises. Le pape disait avoir eu une vision au moment où l’archevêque était frappé à mort, il le voyait célébrer sa messe et, soudain, sa chasuble se teignait de sang.

Pour Noël 1172, Henri décida de venir tenir sa cour à Chinon ; Aliénor parut à ses côtés comme elle l’avait fait deux ans auparavant, à Bures, en Normandie ; jusqu’à l’épilogue tragique qui avait marqué l’achhvement des fêtes. Sans aucun doute, son époux, qui, depuis trois ans, n’avait pas paru dans cette Aquitaine qu’elle gouvernait seule, tenait à voir dans quelle mesure son autorité y demeurait fcrme ; et l’on peut croire que la reine fit tout ce qui était en son pouvoir pour qu’il en retirât la meilleure impression.

Le 3 juin 1173, il était régulièrement élu, c’était Richard de Douvres ; mais au jour de son intronisation solennelle se présentèrent des envoyés du Jeune Roi pour protester contre une élection faite sans son consentement. La cérémonie dut être interrompue ; on fit appel au pape qui, bien entendu, confirma l’élection, d’autant plus qu’il fut entre-temps révélé qu’à travers ce simulacre d’opposition, le Jeune Roi, poussé par sa mère, avait simplement entendu manifester sa volonté de s’imposer comme roi à la place de son père.

C’est en Normandie que commencerent les hostilités. Le 29 juin 1173, Philippe de Flandre mettait le siège devant Aumale tandis que Louis, aux côtés du Jeune Roi, attaquait Verneuil. Au nord de l’Angleterre, les châteaux tombaient l’un après l’autre et en Bretagne même, sur la frontière de Normandie, des barons révoltés s’emparèrent de la forteresse de Dol.

C’est au nord de Poitiers, en direction de Chartres, qu’un soir, tout près des États du roi de France, des hommes à la solde du Plantagenét se heurtèrent soudain à un petit groupe de chevaliers qu’à tout hasard ils firent prisonniers, car ils étaient Poitevins. A leur grande stupeur, ils reconnurent parmi eux, sous des vêtements d’homme, la reine Aliénor.

LA REINE PRISONNIÈRE

« Dis-moi, Aigle à deux tétes, dis-moi, où étais-tu quand tes aiglons, volant de leur nid, osèrent lever leurs griffes contre le roi de l’Aquilon ? C’est toi, nous l’avons appris, qui les as poussés à s’élever contre leur père. C’est pourquoi tu as été arrachée à ta propre terre et conduite en terre étrangère. Tes barons, par leurs paroles pacifiques, t’ont abusée avec ruse.

Ta cithare a pris des accents de deuil et ta flûte le ton de l’affliction. Naguère, voluptueuse et délicate, tu jouissais d’une liberté royale, tu regorgeais de richesses, tes jeunes compagnes chantaient leurs douces cantilènes au son du tambourin et de la cithare. Tu t’enchantais du chant de la flûte, tu exultais aux accords de tes musiciens. Je t’en supplie, Reine aux deux couronnes, cesse dc t’affliger continuellement ; pourquoi te consumer de chagrin, pourquoi chaque jour affliger ton coeur de larmes; reviens, ô captive, reviens vers tes États si tu le peux. Si tu ne le peux, que ta plainte soit celle du roi de Jérusalem : Hélas! mon exil s’est prolongé, j’ai’habité avec une gent ignorante et inculte. Reviens, reviens à ta plainte et dis : Les larmes ont été nuit et jour mon pain tandis que chaque jour on me disait : où sont ceux de ta famille, où sont tes jeunes suivantes, où sont tes conseillers.
Tels ont été soudain arrachés à leurs terres et condamnés à une mort honteuse, tels ont été privés de la vue, tels errent en divers lieux et sont tenus pour fugitifs, Toi, l’Aigle de l’alliance rompue, jusqu’à quand clameras-tu sans être exaucée ? Le roi de 1’Aquilon a mis le siège autour de toi. Crie avec le prophète, ne te lasse pas, comme la trompette hausse ta voix pour qu’elle soit entendue de tes enfants ; il arrive en effet, le jour où par tes fils tu seras délivrée et tu reviendras sur ta terre.
»

Cette pathétique exhortation provient du même moine clunisien, Richard le Poitevin, qui adressait des menaces au roi de l’Aquilon». Dans son style véhément, si bien accordé au caractère d’Aliénor, elle exprime le sentiment que ressentirent sans doute les populations poitevines, attachées à leur dynastie, et, plus que tous, les commensaux de la cour de Poitiers : « la reine est aux poètes ce que l’aurore est aux oiseaux », s’était écrié l’un d’eux ; mais ce brillant foyer de vie s’était éteint, cette cour hospitalière était désormais fermée : la reine était prisonnière.

Reconnue sous son déguisement d’écuyer, Aliénor avait été amenée dans la tour de Chinon. C’est là, vraisemblablement, qu’elle passa les quelque six mois qui séparent la date de sa capture de celle de son embarquement dans la première quinzaine de juillet 1174.

Le décor devait rappeler étrangement à la reine un autre embarquement, celui qui avait eu lieu vingt ans plus tôt dans ce même port de Barfleur lorsque, avec Henri, ils avaient, contre vent et marée, franchi ensemble la manche pour aller recevoir leur couronne à Westminster, vingt ans au bout desquels elle se retrouvait prisonnière, captive de cet homme sur qui reposait pourtant la responsabilité première des combats qu’il affrontait à présent. N’était-ce pas lui qui avait rompu ie pacte ? et, s’ils s’accusaient réciproquement de trahison, n’était-ce pas lui qui, le premier, avait trahi ?

Henri était encore loin de pouvoir se dire vainqueur. S’il avait repris sur Richard les cités du Mans, de Poitiers et de Saintes, il avait reculé devant la forteresse de Taillebourg où s’était retranché le fidèle serviteur des ducs d‘Aquitaine : Geoffroy de Rancon.
En Angleterre, la lutte semblait s’étendre, menée par le roi d’Écosse, l’évêque de Durham et divers seigneurs dont l’un, Hugues Bigot, s’était montré jusqu’alors fidèle serviteur de la couronne, mais avait pris désormais le parti d’Henri le Jeune.

Henri n’était que partiellement vainqueur ; mais, en capturant Aliénor, il avait tranché le noeud même de la conspiration. Et la reine, qui le connaissait mieux que personne, devait savoir qu’une fois de plus il affronterait l’orage.

A l’arrivée, Henri, refusa le repas qu’on lui présentait, ne prit qu’un morceau de pain, but un verre d’eau, puis déclara qu’il se rendrait à Cantorbéry dès le lendemain matin.

Henri, pieds nus, revêtu du costume des pénitents, une simple robe de bure serrée d’une corde à la taiile, sur le chemin de Cantorbéry. Une fois arrivé, sans prendre aucune nourriture, il se dirigea vers la tombe de Thomas Becket et passa la nuit en prières.

Henri entendit la messe au matin, puis, comme à Avranches, dépouilla sa robe pour offrir son dos nu aux verges des moines. Il se rendit ensuite à l’hospice des lépreux à Harbledown :

Et entra au moutier et a fait oraison
Et de tous ses méfaits a requis Dieu pardon ;
Pout l’amour saint Thomas a octroyé un don :
Vingt marchiés (marcs) de rente à la pauvre maison.


Cette rente de vingt marcsC'est sous le règne de Philippe Ier que l'on prit l'habitude de peser l'or et l'argent à l'aide d'un poids appelé marc. Ce poids pesait 244,752 g et valait 8 onces de 30,594 g. C'est de là que de nombreuses monnaies inclurent dans leur appellation le terme de marc, ou de mark dans les pays germaniques. est encore servie à l’hôpital de l’endroit, en notre XXe siècle, par la couronne d’Angleterre.

Aliénor avait cinquante-trois ans ou environ ; en même temps que sa vie de reine, sa vie de femme prenait fin ; elle se retrouvait seule avec ses espoirs déçus, humiliée dans ses ambitions comme dans ses affections.

Lors de son arrivée en Angleterre, Henri avait donné ordre de l’amener d’abord à Winchester, puis dans la tour de Salisbury qui fut sa résidence ordinaire.

Henri, désormais, s’affichait avec la belle Rosemonde; il tentait d’obtenir le divorce en 1175. Aliénor aura certainement appris la mort de la belle Rosemonde. En 1176, se sentant malade, elle s’était retirée au monastère de Godstow ; elle y mourut à la fin de la même année. Ces dates suffisent à démentir la légende d’Aliénor lui offrant le choix entre l’épée ou le poison puisque la reine était elle-même prisonnière à l’époque. On aime à penser qu’en son coeur elle avait pardonné à cette rivale, cause première de ses malheurs.

Durant sa captivité Aliénor apprit la mort de son premier époux, le roi de France Louis VII, le 18 septembre 1180.

Son jeune fils, Henri le Jeune, meurt le 11 juin 1183; il avait vingt-huit ans. A tous les assistants il demanda d’être ses intercesseurs auprés de son père pour qu’il libérât la reine Aliénor de sa captivité.

La stricte surveillance sous laquelle Aliénor se trouvait placée sembla se relâcher un peu après sa mort.

Henri II, malade, fut ramené en palanquin à Chinon où il apprit que Jean (sans terre) avait publiquement rejoint son frère contre lui. Cette information lui porta un coup fatal et il développa une forte fièvre qui le fit délirer ; il ne recouvra ses esprits que le temps de se confesser et il mourut le 6 juillet 1189 à l'âge de 56 ans. Il avait souhaité être inhumé dans l'abbaye de Grandmont dans le Limousin mais le temps chaud rendit impossible le transport de sa dépouille qui fut enterrée dans l'abbaye de Fontevraud non loin de Chinon.

L’AIGLE SE RÉJOUIRA...

Guillaume le Maréchal est envoyé par Richard en Angleterre avec mission de libérer sa mère, la reine Aliénor. Après les quelques mois de semi-liberté qu’elle avait connus en 1184 et 1185, Aliénor était rentrée dans l’ombre, de nouveau reléguée par son époux sous la surveillance de Ralph Fitz-Stephen, d’Henri de Berneval et de Renouf de Glanville.

Mais la mort d’Henri, le 6 juillet 1189, avait marqué pour elle l’heure de la délivrance. Sans plus attendre, elle s’était, en effet, libérée elle-même, et les consciencieux gardes du corps qui avaient mission de la surveiller étaient probablement trop inquiets sur leur propre sort pour y trouver à redire. Tout aussitôt, on assiste à une extraordinaire chevauchée : la reine hier captive se rend de ville en ville, de château en château, libérant partout les prisonniers, faisant rendre justice à tous ceux qui présentent quelque plainte contre les shérifs royaux.

Partout où elle passe souffle un vent de libération ; un nouveau règne s’annonce dans lequel on ne risquera plus d’être emprisonné, voire pendu, pour un simple délit de chasse. Et certaines décisions prises par la reine et édictées dans tout le royaume montrent comment, au cours de cette longue réclusion, elle s’était ouverte aux problèmes de son temps au lieu de se refermer dans une douleur égoïste : c’est ainsi qu’elle établit une mesure de capacité uniforme pour les grains et les liquides, et de même une mesure de longueur pour les draps et une monnaie valables dans toute l’Angleterre. Cette attention aux nécessités économiques force l’admiration : Aliénor a été, à Poitiers, l’âme de ces cours d’amours dans lesquelles on dissertait intarissablement sur les subtilités de la courtoisie ; elle a pu inspirer Bernard de Ventadour et peut-être fournir des thèmes de romans à Chrétien de Troyes; elle a pu incarner l’idéal de la Dame à laquelle chevaliers et poètes rendent hommage et voilà qu’elle révèle un sens pratique, une conscience des besoins de son temps dont son époux, tout technicien qu’il fût en matière de bâtiment ou d’art militaire, n’a pas été capable. Qu’une même pièce de toile fût toisée d’une manière différente à York et à Londres, qu’une même quantité de froment fût mesurée de deux façons, selon qu’on se trouvait en Cornomilles ou dans le Surrey, c’était, de toute évidence, une profonde complication aussi bien pour les paysans que pour les marchands ; quant à la monnaie, ses variations profitaient surtout aux changeurs. Or, dans un pays désormais en pleine prospérité économique, semblable unification s’imposait ; mais il se passera longtemps, très longtemps avant qu’elle ne soit introduite en France.

Alienor prépare le couronnement de son fils, ce fils très aimé qui doit recueillir l’empire Plantagenêt. Jusqu’à la mort d’Henri, elle aura tremblé vraisemblablement à l’idée que celui-ci ne puisse déshériter Richard au profit de Jean, son préféré (les réticences d’Henri, lors des négociations avec le roi de France Philippe, n’étaient-elles pas dictées par cette arrière-pensée? et pourquoi, à Gisors, lors du fameux épisode marqué par le dépeçage de l’arbre, avait-il proposé au roi de France que sa soeur, promise à l’héritier du royaume d’Angleterre, épousât l’un ou l’autre de ses fils?

On la voit mettre au service de Richard et pour lui assurer sa couronne, tout son amour de mère, toute son expérience de reine. Et quelle reine, en son temps, pouvait lui être comparée? Elle a régné successivement sur ces deux royaumes occidentaux de France et d’Angleterre qui sont alors dans le monde européen, la troisième force, la plus jeune face à un Empire d’Orient atteint dans ses oeuvres vives et qui ne se maintient, devant les assauts des Turcs, que grâce à une présence occidentale qu’il redoute dans la mesure même où elle lui est indispensable, la plus efficace si on la compare à l’Empire d’occident que ses empereurs mènent à la ruine par l’excès même de leurs ambitions. C’est dans ces deux royaumes de France et d’Angleterre, qu’elle a espéré quelque temps réunir sous le sceptre de son fils aîné, que se trouvent à l’époque les fiefs les plus puissants et les mieux ordonnés, les cités les plus prospères, les foires les mieux achalandées ; c’est là que se multiplient les abbayes et qu’enseignent les clercs les plus instruits, là aussi que les édifices s’élèvent désormais avec le plus de hardiesse. Quelle cité égale désormais en éclat Paris, Londres ou Oxford? quelle cathédrale, celle de Chartres qui s’est précisément donné pour évêque l’Anglais Jean de Salisbury? quelles foires, celles de Champagne dont le gendre d’Aliénor, Henri le Libéral, s’applique constamment à améliorer le trafic? Quelles oeuvres poétiques reflètent mieux que celles d’un Chrétien de Troyes l’idéal courtois et chevaleresque, la fleur du siècle, qu’on imite à présent jusqu’aux confins de l’Empire germanique? Enfin, quels centres de vie intérieure plus ardents, plus féconds qu’en France Fontevrault ou Saint-Victor de Paris, en Angleterre Rievaulx ou Cantorbéry, et, dressés au milieu des mers, les deux « monts Saint-Michel (celui de France et à la pointe extrême de l’occident, celui de Cornouailles).

chretien_de_troyes_1.webpChrétien de Troyes, né vers 1130 et mort entre (1180 et 1190) est un poète français, considéré comme le fondateur de la littérature arthurienne en ancien français et l'un des premiers auteurs de romans de chevalerie. Il est au service de la cour de Champagne, au temps d'Henri le Libéral et de son épouse Marie de France.

Ses œuvres majeures sont : Érec et Énide, Cligès, Lancelot ou le Chevalier de la charrette écrit probablement en même temps que Yvain ou le Chevalier au lion, et Perceval ou le Conte du Graal, œuvre inachevée. Ses romans reflètent les idéaux politiques et culturels du milieu pour et dans lequel il écrit. Ils mettent en scène un idéal aristocratique mêlant l'aventure chevaleresque, l'amour courtois et les aspirations religieuses que symbolise l'esprit de croisade.


CHRÉTIEN DE TROYES
Les romans de la Table ronde


Sur ce double domaine de France et d’Angleterre qu’Aliénor, aigle à deux têtes, aquila birpertita, - semble, par sa personne, réunir en un seul, deux rois vont désormais régner. Philippe de France et Richard.

TROISIEME AIGLON...

Le 3 septembre 1189 Richard est couronné roi d'Angleterre

On a renouvelé tout les harnais des chevaux royaux et l’on a consacré la somme énorme de trente-cinq livres ii l’achat d’une quantité de draps variés, brunette, écarlate, sans parler des fourrures de vair, de petit-gris et de zibeline ; la robe de la reine et de ses suivantes a coûté sept livres six sous et sa chape, à elle seule, faite de cinq aunes et demie d’un tissu de soie garni de vair et de zibeline, représente quatre livres dix-neuf sous. D’autres robes encore, toujours destinées à la reine, il fallait en prévoir pour les banquets et festivités diverses qui suivraient le couronnement proprement, emploient jusqu’à dix aunes d’écarlate rouge avec deux zibelines et une peau de petit-gris ; sans parler, bien entendu, des tissus de lin pour les hennins et les sous-vêtements.

Richard fléchit les genoux, pose les mains sur l’Évangile ouvert devant lui et détaille les obligations auxquelles il s’engage : « tous les jours dc sa vie, il portera paix et honneur et respect à Dieu, à la sainte Église et à ses ministres ; il exercera droit de justice et stricte équité aux peuples qui lui sont confiés. S’il existe en son royaume de mauvaises lois et des coutumes perverses, il les détruira ; il confirmera et augmentera celles qui sont bonnes, sans fraude ni malice. »

Vient ensuite le rite de l’onction, le plus solennel ; on le considère à l’époque comme une sorte de sacrement ; certains ne craignent pas de le comparer A la consécration d’un éveque : Richard est dévêtu, il ne garde sur lui que sa chemise largement ouverte sur la poitrine et ses braies ; on lui passe aux pieds des sandales tissées d’or, puis l’archevêque, Baudouin de Cantorbéry, c’était un fidèle ami des Plantagenéts ; son premier geste, après son intronisation, avait été pour demander à Henri II d’adoucir la captivité d’Aliénor, lui fait sur la tête, la poitrine et les bras, les trois onctions signifiant la gloire, la science et la force nécessaires aux rois. On pose ensuite sur sa tête un voile de lin signifiant la pureté des intentions qui doivent l’animer, puis une sorte de calotte ou bonnet de soie qui sera sa coiffure ordinaire ; il revêt la tunique royale faite de brocart d’or et, par-dessus, une dalmatique taillée comme celle d’un diacre, signifiant que sa fonction tient du sacerdoce ; l’archevêque lui tend le glaive dont il doit écarter les ennemis de l’Église ; par-dessus ses sandales, on fixe les éperons d’or qui sont les insignes du chevalier ; enfin, on accroche à ses épaules le lourd manteau d’écarlate brodé d’or.

Superbe dans cet appareil, Richard, sa tête fauve bien dégagée, dominant dcs épaules ceux qui s’empressent autour de lui, s’avance d’un pas ferme vers l’autel et là, debout sur les marches, il s’arrête pour entendre la dernihre et solennelle adjuration que lui lance l’archevêque Baudouin : « Je te conjure, au nom du Dieu vivant, de ne pas accepter cet honneur si tu ne te promets de garder inviolablement ton serment. » - « Avec l’aide de Dieu, je le garderai sans fraude », répond Richard, d’une voix tonnante, car, avec lui, aucun cérémonial, si formaliste fût-il, ne demeurait figé. Et c’est d’un geste assuré qu’il prend sur l’autel la lourde couronne, la tend à l’archevêque et s’agenouille tandis qu’on la lui pose sur la tête ; deux barons la soutiennent, tant à cause de son poids que pour indiquer que le roi féodal ne gouverne pas sans son Conseii. L’archevêque, alors, met dans sa main droite le sceptre royal surmonté d’une croix, et, dans la gauche, un autre sceptre, plus léger, surmonté d’une colombe qui indique que, dans sa fonction de juge, le roi doit implorer l’aide de l’Esprit-Saint. Et, ainsi revêtu de tout l’appareil de la majesté royale, Richard gagne son trône, précédé d’un clerc portant un cierge et des trois barons porteurs des trois glaives ; il s’assied et la messe commence.

LE COEUR DE LION

Richard, qui, pour l’Histoire, sera le Coeur de Lion, méritait pleinement son surnom tant par sa crinifire. fauve que par cette vaillance et cette générosité qui sont demeurées légendaires. Délicat poète, musicien raffiné, on l’avait vu parfois, à l’église, quitter sa place pour mener lui-même le choeur des moines et rythmer leur chant. Partout, dans quelque circonstance qu’il se trouvat, il manifestait une curiosité, un appétit de savoir universel. br>
le 8 juin 1191, en vue de Saint-Jean-d’Acre. Cette fois, la cité assiégée n’allait plus résister longtemps : le 17 juillet, après avoir fait des prodiges de valeur, Richard y pénétrait en vainqueur, éclipsant quelque peu le roi de France, lequel, il faut bien le dire, n’avait à son actif aucun des exploits guerriers qui venaient de consacrer, en Terre sainte, le prestige de Richard Coeur de Lion.

Tel était Richard qui, par ailleurs, se révélait un soldat hors pair, cavalier imbattable s’il le fallait et capable aussi de cheminer à pied des journtes entières ; on allait le voir, lors du siège d’Acre, porter lui-même sur son dos les bois destinés aux machines de siège et qu’il avait choisis et désignés à ses bûcherons au préalable, comme pouvant fournir l’usage demandé. Son chroniqueur, Ambroise, racontant l’expédition dont il a été le témoin oculaire, nous a laissé le récit d’une curieuse conversation entre le sultan Saladin et l’évêque de Salisbury, Hubert Gautier, tous deux s’accordant à reconnaître que, si l’on avait pu réunir les qualités complémentaires des deux princes, le chrétien et le musulman, l’un avec ses prouesses et l’autre avec son sens de la mesure :


Richard Coeur-de-Lion
N’aurait un tel prince trouvé - Si vaillant ni si éprouvé.


Saladin avait eu l’occasion d’apprécier, chez Richard, tour à tour l’ennemi chevaleresque et le partenaire impulsif que la colère pouvait rendre féroce. N’avait-il pas, certain jour, impatienté de voir les pourparlers traîner en longueur à la manière orientale, fait massacrer, au mépris de sa parole, trois mille prisonniers faits à Saint-Jean d’Acre et que Saladin était disposé à racheter?

Jean sans Terre, au surnom désormais injustifié, mettait à profit sa situation et parcourait complaisamment l’Angleterre, se faisant connaître à tous, barons, prélats et bourgeois, et donnant à entendre que Richard ne reviendrait jamais de Terre sainte. Dans ses ailées et venues comme dans ses prétentions, il ne rencontrait guère d’autre obstacle que la méfiance des partisans de son frère et la vigilance de Guillaume Long-champ, qui cumulait en sa personne les charges de chancelier et de grand justicier. Entre les deux hommes, les désaccords étaient inévitables ; un excès de zèle de la part de Guillaume allait les transformer en lutte ouverte. Geoffroy, le bâtard d’Henri II, avait été consacré dans sa charge d’archevêque d’York par l’archevêque de Tours le 18 août précédent : Aliénor, en effet, rapportait de Rome l’approbation pontificale à son élection. I1 voulut ensuite gagner son archevêché, mais, en raison du serment qu’il avait prêté à Richard avant son départ, de ne pas retourner en Angleterre pendant trois ans, il fut, au moment où il débarquait à Douvres, arrêté par ordre du chancelier.

L’émotion fut grande parmi les clercs et le peuple : Guillaume Longchamp comptait beaucoup d’ennemis. L’archevêque Baudouin de Cantorbéry venait de mourir en Terre sainte et certains parmi les prélats l’accusaient de vouloir se faire nommer au siège primatial d’Angleterre. D’autre part, il avait la main dure et l’administration exigeante; à Londres on le détestait, L’occasion était belle pour Jean de prendre la tête d’un mouvement qui le débarrasserait de l’arrogant chancelier. I1 sut manoeuvrer de telle façon que Guillaume Longchamp, qui s’était retranché pour plus de sûreté dans la Tour de Londres, se vit convoqué et appelé à rendre des comptes devant quelques milliers de Londoniens habilement excités par lui. Bravement, Guillaume fit face à la tempête ; il eut même le courage de dénoncer publiquement les manoeuvres de Jean, l’accusant de vouloir supplanter son frère au moment où il se dépensait pour la défense de la Terre sainte ; mais il ne fut pas moins destitué par une assemblée réunie dans la cathédrale Saint-Paul.
Guillaume Longchamp quitta l’Angleterre, déguisé en vieille femme, et, une fois arrivé sur le continent, prit le chemin de Paris comme l’avaient fait avant lui tous ceux qui avaient à se plaindre des Plantagenêts. Là, il rencontra deux cardinaux, Jourdain et Octavien, envoyés de Rome par le pape Célestin III, qu’il sut intéresser son sort.

La gloire de Richard n‘avait fait que croître non seulement dans sa propre armée, mais parmi les Français de France, qui reprochaient à leur roi d’avoir abandonné la croisade. Des négociations s’étaient engagées avec Saladin que la perte de la ville d’Acre rendait prudent. Un instant, on crut même pouvoir donner une solution romanesque aux conflits séculaires qui opposaient les chrétiens aux Turcs : Richard proposait de donner sa soeur Jeanne en mariage au frère de Saladin, Malikal-Adil ; ils reigneraient ensemble à Jérusalem, et les cités du littoral leur seraient cédées tandis qu’on échangerait de part et d’autre les prisonniers de guerre et que les ordres militaires, Templiers et Hospitaliers, se verraient attribuer des forteresses et des villages en garantie de l’exécution du traité. Grandiose perspective : une Plantagenêt à la tête d’un empire oriental tel qu'il ne s’était jamais vu, où musulmans et chrétiens vivraient côte à côte en bonne intelligence, où les pèlerins poiirraient circuler comme ils l’avaient fait de toute antiquité jusqu’au moment où la Terre sainte avait été conquise par les Sarrasins.

Malek-Adel.webp Malikal-Adil
Sultan d'Egypte et de Damas, de la dynastie des Ayoubides
Frère puîné (benjamin) du célèbre Saladin dont il avait l'ambition et les talents.
Gouverneur de l'Egypte pour son frère, il leva une flotte qui arrêta les courses de Renaud de Châtillondans la mer Rouge et une armée qui vainquit, en Arabie, l'audacieux croisé.

Lorsque Jérusalem eut ouvert ses portes à Saladin, en 1187, Malek-Adelfut ému de pitié à la vue des malheureuses familles chrétiennes, que le sort de la guerre forçait à quitter la ville sainte, quatre-vingt-huit ans après sa conquêtepar Godefroi de Bouillon. Les historiens arabes rapportent qu'il racheta de ses deniers plus de deux mille captifs chrétiens. Toutefois, le prince infidèle n'en continua pas moins de faire une guerre acharnée aux adorateurs du vrai Dieu. Il se couvrit de gloire à Ptolémaïs (Saint-Jean-d'Acre) et contribua puissamment à la longue résistance de cette ville contre les forces combinées ae Philippe-Auguste et de Richard Coeur-de-Lion.


Aliénor dut, si elle en fut informée à temps, être quelque temps séduite par ce grand rêve de domination orientale et de paix entre deux mondes, dont sa fille serait l’instrument ... Mais, en tout état de cause, les messages suivants ne purent quc la ramener du rêve à la réalité : Jeanne, en apprenant les pourparlers dont elle était l’objet, était entrée dans une colère digne, elle aussi, des Plantagenéts. On les avait engagés sans la consulter ; or jamais, au grand jamais, elle ne consentirait a épouser un musulman, A moins que le frère de Saladin ne se fît chrétien ...

Richard faillit être fait prisonnicr en défendant le château de BlanchaGarde ; quelque temps après, il infligeait aux troupes de Saladin une sévère défaite à Ascalon ; ses exploits couraient de bouche en bouche à travers le pays et son renom de bravoure s’étendait aussi bien chez les musulmans que chez les chrétiens ; on racontait que les mères sarrasines, pour faire taire leur enfant, les menaçaient du roi Richard. A JafTa, qu’il avait pu reconquérir en même temps que plusieurs cités côtières et où les ennemis comptaient le prendre par surprise, il avait combattu jambes nues, à peine armé, et, en faisant alterner piquiers et arbaletriers, genou en terre, il avait réussi à mettre en déroute, à un contre dix, les troupes de Saladin.

A son retour de terre sainte, Richard avait pris place sur sa galée, la franche-Nef, avec son chapelain Anselme, son clerc Philippe, deux seigneurs : Baudouin de Béthune et Guillaume de l’Étang, et quelques chevaliers du Temple. La tempête les avait ballottés en Méditerranée pendant six semaines, au bout desquelles la nef se trouva en vue de Marseille ; I1 fut question d’y aborder, mais le roi préférait n’avoir pas à traverser les territoires du comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, traître de tradition; il donna l’ordre de revenir sur Corfou. De là, ils longèrent les rivages de l’Adriatique et, à Raguse, la nef ayant été trop malmenée pour pouvoir affronter de nouvelles tempêtes, s’abouchèrent avec des pirates qui devaient les ramener en Italie. De nouveau, la tempête se leva ; ils passèrent au largc de Zara et Pola pour s’échouer finalement entre Aquilée et Venise.

Au troisième jour de leur chevauchée, Richard et sa suite se trouvaient dans une petite ville du nom de Freisach, puis trois jours plud-tard sur les bords du Danube, dans la petite cité de Ginana, force avait été de s’arrêter. le 20 décembre 1192, le roi était épuisé de fatigue et la fièvre qu’il avait contractée en Terre sainte le secouait fût contraint par la foule et Richard, se dressant de toute sa taille, fit face comme il savait le faire. « Je suis le roi d’Angleterre; appelez votre maître : c’est à lui seul que je rendrai mon épée. ». Sa fierté, sa prestance avaient fait reculer la foule et, très maître de lui, il se rendit effectivement au duc accouru sur place, sans rien perdre de sa dignité.

L’émotion soulèvee dans toute la chrétienté est énorme. On s’indignait de l’impiété commise par le duc d’Autriche : les biens de la personne de tout croisé étaient inviolables, garantis qu’ils étaient par la trève de Dieu ; et le roi Richard s’était rendu populaire plus que quiconque par ses exploits en Terre sainte.

La rançon exigée pour sa libération était énorme. Après bien des pourparlers, elle fut fixée à 150.000 marcs d’argent; 1oo.000 étaient exigés pour libérer le royal prisonnier; 50.000 autres seraient versés plus tard, mais en échange deux cents otages devaient être livrés et retenus auprès de l’empereur. En tout 150.000 marcs d’argent de Cologne, ce qui représentait à l’époque 34.000 kilogrammes d‘argent fin ou environ.

Enfin, le 2 février 1194, jour de la Chandeleur, où des milliers de cierges s’allumaient dans les églises pour rappeler le cantique de Siméon saluant la lumière venue parmi les hommes, une vaste assemblée fut réunie à Mayence au cours de laquelle, selon l’expression d’un chroniqueur, Gervais de Cantorbéry, Richard fut « rendu à sa mère et à sa liberté ».

On raconte que, le jour où le navire de Richard aborda les côtes d’Angleterre à Sandwich, le 12 mars 1194, le soleil rayonna plus clair qu’auparavant tandis qu’une lueur inusitée, rouge et brillante comme un arc-en-ciel, resplendissait à l’horizon. Aussitôt débarqué, Richard se rendit à Cantorbéry pour se recueillir sur la tombe de Thomas Beckett : c’était désormais un geste traditionnel pour les rois d’Angleterre. Le lendemain, sur la route de Rochester, il rencontrait l’archevêque Hubert Gautier et tous deux s’embrassaient en pleurant. A Londres, le 23 mars, ce fut un triomphe. Toute la ville s’était portée à sa rencontre, le maire en tête ; Richard, ayant Aliénor à ses côtés, remonta du Strand à Saint-Paul sous les acclamations d’une foule en délire : pour tous, il était le champion de la guerre sainte, l’oint du Seigneur, le héros, l’idole. Et cette popularité allait traverser l’Histoire puisque le roi Richard, peut-être de tous les rois d’Angleterre celui qui aura le moins résidé dans son royaume, restera par excellence une figure populaire.

Jean était cité à comparaître devant la cour royale avant le IO mai, faute de quoi il serait considéré comme traitre et banni du royaume.

Un second couronnement, plus solennel encore que le premier, devait avoir lieu à Winchester, dans l’église Saint-Switliun, le 17 avril 1194.

On ne savait trop où se cachait Jean, sans doute à la cour de Philippe-Auguste. Les deux compères, à présent, tremblaient de peur : « Prenez garde, le diable est lâché », avait écrit Philippe, et l’on raconte que, craignant que Richard ne le fît empoisonner, il ne prenait aucune nourriture sans en faire d’abord manger à ses chiens.

Mais à cette même époque, Aliénor, se retire du monde, à Fontevrault, dés son arrivée sur le continent, mettant à exécution un projet qu’elle avait dû former durant ces années d’angoisser et d’intense activité. A plusieurs reprises, on l’avait vue se tourner, au moins par la pensée, vers son abbaye de prédilection. Elle avait réglé les droits que les moniales possédaient à Saumur sur le minage des blés « la mine était une mesure pour les céréales, qui se faisait sur la place de la Bilange », puis, à deux reprises durant cette année 1193 pour elle si pleine d’anxiétés, elle avait sollicité leurs prières et renouvelé ses dons.

Richard d’Angleterre gagnait décidément la partie. Philippe, qui, à plusieurs reprises, avait failli tomber entre ses maim, paraissait réduit aux abois, et, comme les populations de Normandie aspiraient à la paix, le clergé s’entremit pour qu’une trêve fût enfin signée. Une entrevue eut lieu entre les deux rois : Richard était monté sur une barque que l’on maintint immobile au centrc de la Seine tandis que Philippe se tenait sur la bergc, entre Vernon et les Andelys ; non loin de là se dressait la superbe forteresse nommée : le Château-Gaillard, que, par manière de défi, le roi d’Angleterre avait fait bâtir sur cette boucle de la Seine. Sa construction tenait compte de tout ce que l’art militaire du temps pouvait exiger et on la considérait comme imprenable. De part et d’autre, les rois se promettaient cinq années de paix.

Château_Gaillard_1.webp Château-Gaillard - Construit en un an
Il est difficile de croire, quand on contemple l'imposante forteresse, que sa construction n'a duré qu'un an. C'est pourtant un fait historique. On imagine le site grouillant de milliers d'ouvriers, plus de 6000 ! obligés de travailler d'arrache-pied pour parvenir à un tel exploit. Les travaux débutés en 1197 sont achevés en 1198. Richard, qui y a consacré une somme colossale, peut alors s'exclamer : "Qu'elle est belle, ma fille d'un an ! Que voilà un château gaillard !"(bien fortifié).

En effet, la bastille a de quoi impressionner celui à qui elle doit faire obstacle, le roi de France Philippe-Auguste, dont les terres s'étendent jusqu'à Gaillon, à une dizaine de kilomètres seulement. Château-Gaillard est le verrou qui doit l'empêcher de prendre la Normandie.


Le Château-Gaillard
Le château-fort de Richard Coeur-de-Lion
Les Andelys - France

LA FIN D’UN ROYAUME


C’est un jour d’avril - le mois préféré des troubadours parce que les nuits y sont courtes et l’air léger, que la sève commence à gonfler les branches et que, dans les bourgeons, éclatent toutes les promesses du printemps. Devant les portes de l’abbaye de Fontevrault, un messager s’est présenté. A sa requête, des pas précipités se sont fait entendre le long des murs, sous le cloître, et dans le sanctuaire où l’on chante laudes, une rumeur a pénétré, qui met un voile de tristesse dans la voix des moniales : le roi Richard est mourant ; il a fait mander sa mère, la reine Aliénor. Celle-ci s’est trouvée prête avec la promptitude qu’on lui connaît toutes les fois qu’il lui faut agir. Elle franchira plus vite que le vent, disent les chroniqueurs contemporains, la distance qui sépare Fontevrault de cette petite cité de Châlus où son fils l’attend pour mourir. Sans doute a-t-elle remonté le cours de la Vienne, les transports par eau étant alors plus rapides que les transports par route ; au matin du 6 avril, elle sera aux côtés de Richard, juste à temps pour écouter ses deinières volontés et recueillir son dernier souffle.

A l’origine du drame, un incident fortuit ; quelques semaines auparavant, aux environs de Châlus, une étonnante découverte avait été faite par un paysan qui labourait son champ : une sorte de grand retable en or massif sur lequel on voyait, au dire des bonnes gens, un empereur assis avec sa femme, ses fils et ses filles, tous personnages admirablement sculptés et travaillés. Le brave homme était allé porter la trouvaille à son seigneur, le comte Aymar de Limoges. Le roi, mis au courant, en avait aussitôt, en tant que suzerain, réclamé sa part. Mais, comme le comte de Limoges faisait la sourde oreille, comme il le soupçonnait aussi de s’être laissé gagner par le roi de France et de prétendre à une indépendance à laquelle il ne pouvait avoir droit, Richard, dans un accès de fureur, avait mis le siège devant le château de Châlus. La paix réduisait à l’inaction les mercenaires qu’il avait précédemment engagés contre Philippe : des Gascons, sous la direction d’un fameux capitaine du nom de Mercadier.

Le soir même du jour où ce siège était entrepris, 25 mars 1199, Richard, après souper, était allé inspecter l’ouvrage de ses sapeurs qui avaient commencé à attaquer la base des fortifications. Soudain, une flèche avait vibré, lancée du haut des créneaux par quelqu’un qui, apparemment, savait viser juste. Elle atteint le roi à l’épaule. Mais qu’était-ce qu’une flèche pour le roi Richard dont on disait, quand il était en Terre sainte, qu’il revenait du combat, son cheval était couvert de poussière et rouge de sang, et lui-même, dit un chroniqueur qui assistait à la bataille, il était si hérissé de flèches, qu'il ressemblait à une pelote couverte d'aiguilles ; Cependant, quand, rentré sous sa tente, il voulut la faire extraire, force fut de constater que la flèche s’était profondément enfoncée dans le dos jusqu’à l’épine dorsale.

A la lueur d’une lanterne, un chirurgien de la suite de Mercadier avait vainement travaillé les chairs tandis que le roi geignait de douleur, étendu sur sa couche ; en dépit de ses efforts, une partie du fer était resté dans la plaie. Richard, cependant, n’avait pas voulu tenir compte de la blessure. Incapable de se dominer comme de rester en place, il avait mené son existence habituelle : celle d’un jouisseur dont les repas étaient assaisonnés d’épices et de bons vins et les nuits égayées par les belles filles du Poitou. La plaie s’était envenimée, la fièvre l’avait pris et, en quelques jours, il avait fallu perdre tout espoir de le sauver.

Il s’éteignit vers le soir dans les bras de sa mère après avoir demandé qu’on déposât son coeur en la cathédrale de Rouen et son corps dans l’abbaye de Fontevraul.

Le jour même où elle vient d’assister aux funérailles solennelles de son fils, Aliénor fait à Fontevrault une nouvelle donation a pour l’âme de son très cher sire, le roi Richard.

LA REINE BLANCHE

On pourrait imaginer Aliénor brisée, anéantie, après cette année 1199 pour elle si tragique, si mouvementée ; rien ne lui avait été épargné, ni les souffrances personnelles ni les inquiétudes d’un horizon politique soudain assombri au-delà de tout ce qu’on avait pu craindre.
Et pourtant, à suivre sur les documents les traces de la reine, on la retrouve, au coeur de l’hiver suivant, de nouveau en voyage, franchissant les Pyrdnées à quatre-vingts ans ou presque pour se rendre auprès de sta dernière fille, cette autre Aliénor qui avait épousé le roi de Castille.

On aime à penser à ce séjour qui, pour Aliénor d’Angleterre, aura été une oasis, un havre de réconfort dans ses années de vieillesse secouées de tempêtes. A la cour de Castille, elle retrouvait une atmosphère de jeunesse, de fraîcheur et de poésie. Aussi la voit-on s’attarder plus de deux mois chez sa fille ; de toute façon, on ne célébrait pas les mariages en carême et, si pressée fût-elle de voir réaliser celui-là, elle n’avait aucune raison de regagner ses domaines avant Pâques qui, cette année, tombait le g avril. La surprise c’est que, lorsqu’elle repart et quitte l’heureuse cour de Castille.

Une fois encore, Aliénor renonçât à la paix de la retraite qu’elle s’était choisie, qu’à nouveau elle vînt occuper le devant de la scène, et dans des circonstances tragiques une fois de plus.

Pourtant, tout paraissait calme. Jean sans Terre couronnait sa jeune épouse à Westminster, le 8 octobre 1200, et son coup de tête paraissait même ratifié par le roi de France puisque, durant l’été 1201, le roi et la reine d’Angleterre étaient reçus par lui dans l’île de la Cité beaucoup plus cordialement que l’on n’eût osé l’espérer. Aliénor, d’ailleurs, n’était pas demeurée inactive. Inlassable, s’eniployant jusqu’au dernier souffle à assurer cette paix sans laquelle, elle le savait, le royaume ne pouvait subsister entre les mains de Jean, elle avait réussi à le réconcilier avec les vicomtes de Thouars : du moins avec Amaury, frère de Guy, et devenu, par conséquent, l’oncle par alliance d’Arthur de Bretagne. Au printemps de 1201, elle écrivait à Jean pour lui faire savoir comment celui-ci était venu la voir à Fontevraitlt sur ses instances. Elle était alors malade, mais s’était néanmoins entretenue avec Amaury de Thouars et, disait-elle, a le plaiir que j’ai eu de sa visite m’a fait du bien. I1 l’avait quittée sur la promesse de s’employer à maintenir la concorde et l’obéissance parmi les barons poitevins. Cette réconciliation s’opérait au moment même où la malheureuse Constance de Bretagne contractait la lèpre; elle allait mourir au bout de quelques mois, le 4 septembre 1201. Quelque temps auparavant, etait morte Agnes de bléranie et cette mort pouvait être l’occasion dc libérer le royaume de France de l’interdit que faisait peser sur lui la conduite de son roi. Allait-on traverser une ère de paix et de détente géntrale?

Le conflit allait éclater en 1202. Philippe-Auguste prit prétexte des appels des barons poitevins, les Lusignan en tète, mais aussi beaucoup d’autres dont Jean n’avait su ménager ni la susceptibilité ni les droits légitimes (il agissait sans égards pour les coutumes locales, se montrait inutilement arrogant avec ses vassaux et déplaçait les châtelains à sa fantaisie). Le roi de France, agissant en tant que suzerain, invitait donc le roi d’Angleterre à venir devant sa cour régler les différents dont ses barons se plaignaient. Sur son refus, le 28 avril, Jean était condamné par défaut ; un défi lui était lancé et la guerre déclarée. Quelque temps après, Arthur de Bretagne, armé chevalier par Philippe-Auguste, faisait solennellement hommage au roi de France non seulement pour la Bretagne, mais pour l’Anjou, le Maine, la Touraine et le Poitou ; ainsi, il n’était pas tenu compte de l’hommage qu’Aliénor avait rendu pour cette province qui faisait partie de son domaine personnel. Et le jeune Breton, insolemment, s’annexait le fief dont elle était détentrice en droit et en fait ; le royaume Plantagenêt était démantelé et l’on remarqua que, dans son hommage, Arthur de Bretagne n’avait pas fait mention de la Normandie : le roi de France se l’était par avance réservée. Sur quoi, tandis que Philippe, passant immédiatement à l’action, s’emparait de plusieurs places dans la province convoitée : Eu, Aumale, Gournay, il envoyait Arthur, tout glorieux à l’idée de faire ses premières armes et muni par le roi de France de deux cents chevaliers d’élite, prendre possession du Poitou et joindre ses forces à celles des Lusignan. Dans sa retraite, Aliénor fut prévenue A temps et, jugeant qu’elle n’était pas en sûreté à Fontevrault, s’empressa, avec une petite escorte, de gagner Poitiers qui, à plusieurs reprises, au cours de son existence, avait été pour elle un asile sûr à l’abri des murailles fortifiées.

Mais si rapide qu’ait été sa décision, la reine a été devancée : Arthur, assisté du vicomte de Châtellerault, Hugues, a déjà quitté Tours et atteint Loudun. La reine n’a que le temps de se réfugier précipitamment dans le château de Mirebeau. La petite ville est aussitôt prise d’assaut, mais le donjon tient bon et Aliénor s’y trouve bloquée avec une poignée d‘hommes. Va-t-elle tomber prisonnière entre les mains de son petit-fils?

Aliénor, en la circonstance, ne s’est pas contentée de poster entre les créneaux et aux meurtrières les archers dont elle pouvait disposer, de renforcer les portes et les ponts et de placer des guetteurs sur les hautes tours de la forteresse; elle a su amuser ses assiégeants par un semblant de négociation tandis qu’en toute hâte, el!e parvenait à envoyer deux messagers, l’un à Guillaume des Roches qui se trouvait à Chinon, l’autre à Jean sans Terre lui-même qui était alors aux environs du Mans. Celui-ci allait accourir avec une rapidité surprenante : le messager lui parvint dans la nuit du 30 juillet ; le 1er août au petit matin, il débouchait en vue de Mirebeau. Arthur et ses compagnons, avec une imprévoyance qui montre combien ils étaient sûrs de leur proie, avaient cru bien faire en faisant murer toutes les portes de la petite cité qu‘ils occupaient : cela afin d’être sûrs qu’aucun des assiégés ne leur échapperait ; une seule demeurait ouverte pour leur propre approvisionnement. On raconte que, parmi eux, l’un des Chevaliers, Geoffroy de Lusignan, venait de se mettre à table et attaquait une couple de pigeons rôtis quand on lui signala qu’arrivait, toutes bannières déployées, la troupe du roi d’Angleterre.
I1 jura par plaisanterie qu’il n’allait pas s’émouvoir pour si peu et finirait d’abord son plat ; mais il n’eut pas le temps d’en dire plus long : lui-même, Arthur et le millier d’hommes ou environ qui assiégeaient la forteresse furent littéralement pris comme dans une souricière sans avoir temps de se défendre.

Aliénor était libérée, saine et sauve. Mais personne, sans doute, ne pouvait prévoir l’atroce traitement qui attendait cette multitude de prisonniers. Jean sans Terre avait révélé, en cette occasion, qu’il pouvait, le cas échéant, agir avec la promptitude et l’habileté d’un véritable homme de guerre ; la suite de l’histoire fait découvrir de quelle ferocité satanique il était aussi capable ; aucune humiliation n’allait être épargnée aux malheureux barons captifs que Jean fit attacher à des charrettes et promener ainsi dans leurs domaines propres jusque dans les donjons où il les fit enfermer.

Quant au jeune Arthur de Bretagne, il l’avait d’abord remis à l’un de ses familiers, Hubert de Bourgh, en lui ordonnant de l’aveugler et de le châtrer. Hubert de Bourgh refusa la criminelle besogne. Arthur allait demeurer prisonnier dans la tour de Rouen jusqu’au jour où, c’était le Jeudi saint, 3 avril 1203, Jean, avec un seul compagnon, son homme de main Guillaume de Briouse, pénétra dans le cachot où le jeune homme était enfermé, le fit descendre avec lui dans une barque, l’égorgea et jeta son corps dans la Seine. Personne au monde ne connut le drame ; ce n’est que sept ans plus tard, vers 1210, que celui qui en avait été l’unique témoin, Guillaume de Briouse, devenu l’ennemi mortel de Jean, se réfugiera à la cour de France et en fera le récit.

Aliénor devait vivre un an encore, le temps de voir l’écroulement du royaume, la perte de cette Normandie qui avait été le premier et le plus beau fief des rois d’Angleterre. Désormais, Jean, par sa barbarie, avait dressé contre lui la plupart de ses vassaux et Philippe-Auguste avait la partie belle. C’est Guillaume des Roches lui-même qui lui livrera la Touraine et l’Anjou ; c’est Amaury de Thouars qui, après la mort d’Aliénor, lui soumettra une partie du Poitou. Jean, après une période d’activité, était retombé dans cette sorte d’apathie invincible dont le retour périodique caractérise les cyclothymiques. Tour à tour, il avait vu les principales cités de Normandie, Sées, Conches, Falaise, Domfront, Bayeux, Caen, Avranches, etc., tomber entre les mains de Philippe-Auguste ; et quand Rouen, la dernière à résister, envoya chercher du secours, il refusa, nous l’avons vu, d’interrompre sa partie d‘échecs pour recevoir les envoyés.

Le G mars 1204, le roi de France s’était emparé de Château-Gaillard, la belle forteresse qui, quelques années auparavant, avait fait l’orgueil du roi Richard. Mais il est permis aussi de se dire que l’événement, pour cruel qu’il fût, ne l’a pas surprise : il était inévitable. Richard mort sans héritier, cela signifiait la fin du beau royaume Plantagenêt. Aliénor pouvait le prévoir mieux que personne.

La forteresse de Château-Gaillard pouvait bien s’écrouler, les places fortes tomber l’une après l’autre; tout cela, pour la reine revenue à sa solitude de Fontevrault, rendait concret le renoncement de la mort, l’inévitable abandon des possessions terrestres, en ces moments où plus rien ne comptait pour elle sinon ce dépouillement de soi qui permet, dans la nudité d’une seconde naissance, de se préparer à la suprême rencontre. Elle est morte le 31 mars ou le 1er avril 1204 à Poitiers, et non à l'abbaye de Fontevraud.

SON GISANT

Moulage du gisant d'Aliénor d'Aquitaine
Musée de Bordeaux

Couronnée, Drapée dans les plis de sa robe et de son manteau
le visage encadré du voile à mentonnière
Elle lit un livre (voir texte ci-dessous).

Source : Livre d’Aliénor - Texte de Marcel Bénabou

Les dispositions qu’Aliénor, animée manifestement, comme son grand-père, Guillaume IX, par le souci de transmettre quelque chose à la méditation des générations à venir et d’assurer la continuité de sa présence sur terre, a cru devoir prendre avant sa mort. Rappelons le dispositif qu’elle avait imaginé : c’est, aux côtés de la série des gisants figurant divers membres de sa famille, le sien, qui la représente avec le beau visage, à la pureté stylisée, d’une femme encore jeune, coiffée de la couronne, et tenant de ses deux mains, en dessous de sa poitrine, un livre ouvert.

A coup sûr, l’objet livre est un objet éminemment symbolique, voire métaphorique. En cette fin du douzième siècle, il a partie liée, d’une façon quasi mécanique, avec la religion (Cela pourrait faire penser, dans un autre contexte, à cette légende juive qui parle d’un cimetière dont les tombes sont recouvertes de livres pour permettre aux défunts de continuer à s’instruire). C’est pourquoi l’on a pu proposer de voir, dans le livre d’Aliénor, un livre pieux, un psautier par exemple. Hypothèse qui s’appuie sur une constatation indéniable : pendant tout le Moyen Age, les « lectures féminines » qui figurent sur les représentations se trouvent être religieuses. Mais avons-nous bien, dans le cas qui nous occupe, la représentation d’une « lecture féminine » ? Rien n’est moins sûr, bien qu’on ait pris l’habitude d’affirmer qu’il s’agit de la première représentation d’une femme lectrice dans le monde occidental. En réalité, si l’on regarde bien les choses, Aliénor ne lit pas. Comme tous les gisants, elle a les yeux fermés. Ce vers quoi ses yeux se portent, derrière ses paupières closes, c’est plutôt vers le ciel que vers le livre. Elle semble s’adonner bien moins à la lecture qu’à une sorte de paisible et sereine méditation. Il est clair qu’ici le livre figuré ne renvoie pas à une catégorie particulière de lecture (religieuse ou autre), il est là pour rappeler, ou plutôt pour symboliser, les liens qu’Aliénor a entretenus sa vie durant, par tradition familiale autant que par choix personnel, avec le monde des lettres, et qu’elle entend continuer d’entretenir dans l’éternité de l’outre-tombe.

Il est par ailleurs une autre excellente raison pour laquelle on peut affirmer sans crainte qu’Aliénor ne lit pas et ne peut pas lire : le livre qu’elle tient n’est porteur d’aucun texte visible. Et, à moins d’imaginer qu’il ait été enduit d’une encre sympathique suffisamment persistante pour avoir tenu huit siècles sans avoir livré ses secrets, il s’agit donc d’un livre blanc, ou encore d’un livre muet (liber mutus) - Mutus liber sera aussi, beaucoup plus tard (en 1677), le titre d’un texte alchimique, accompagné d’une belle série d’illustrations (quinze planches) pour la fabrique de la pierre philosophale.

De ce blanc, de ce mutisme, il nous faut maintenant essayer de rendre compte. Il nous semble qu’on ne peut le comprendre que si on accepte de le mettre en relation avec cette “obsession du néant”, cette “maladie du rien”, que nous avons mentionnée plus haut. Le choix du livre muet peut alors apparaître pour la reine comme une façon de se situer dans la continuité du cheminement entamé par son grand-père avec son poème de “dreit rien” et poursuivi après lui par divers troubadours. Mais Aliénor a le courage d’accomplir un pas décisif. Elle sait qu’au terme de ce cheminement il ne peut y avoir que le silence, mais elle est bien consciente aussi de cette aporie, depuis longtemps dénoncée, qui fait que l’on ne peut parler du silence sans aussitôt le rompre. C’est pourquoi elle décide d’en donner une représentation matérielle : le livre de marbre aux pages vierges que ses mains portent est chargé de dessiner très exactement les contours d’un texte absent, et ce faisant, il permet de donner, paradoxalement, une présence à cette absence. Nous avons là une démarche originale en Occident, mais dont on trouve comme un lointain écho en peinture dans une scène fréquemment représentée par des artistes chinois ou japonais. On y voit deux hommes, à l’allure de sages ou d’érudits, qui sont assis et semblent écouter de la musique. Mais lorsqu’on regarde de plus près le tableau, on découvre que l’instrument auquel ils prêtent une oreille si attentive a une étrange particularité : c’est un luth entièrement dépourvu de cordes, incapable donc de produire le moindre son. On comprend ainsi que le véritable héros, celui qui est au centre de la scène et qui lui donne son sens, c’est le silence. Livre blanc ici, instrument muet là, la parenté, par-delà les âges et les civilisations, mérite au moins d’être relevée.

Cela une fois admis, nous pouvons faire un pas de plus, et montrer combien le geste audacieux d’Aliénor s’est révélé fructueux. Car le livre blanc n’est nullement prisonnier d’un sens à jamais figé ou clos. En quoi il est d’ailleurs, notons-le, fort semblable à son frère imprimé, dont on sait qu’il se modifie avec le temps et suscite périodiquement de nouvelles lectures, de nouvelles interprétations (c’est même à cela, répètent les exégètes depuis des lustres, que se reconnaissent les “grands livres”).

Il nous faut d’abord souligner son caractère extraordinairement prémonitoire : il annonce, ou plutôt il amorce, dans l’histoire de la poésie française, un mécanisme dont les effets n’apparaîtront que bien des siècles plus tard. On sait que, depuis Hoelderlin ou Rimbaud sans doute, et certainement depuis la Crise de vers mallarméenne, les poètes sont entrés dans l’ère du soupçon. Plus question de faire confiance aux mots, de s’en remettre entièrement à eux, comme on le faisait, paraît-il, au bon vieux temps. Le dire poétique s’est heurté de plus en plus rudement aux insuffisances et aux pièges du langage : certaines expériences, intimes ou collectives, ne pouvaient plus être traduites en mots, comme s’il y avait des circonstances où le langage, irrémédiablement, atteint ses limites et se trouve contraint de battre en retraite. D’où un continuel et progressif cheminement vers le silence. Comment en effet, sinon par le silence, prendre acte de l’érosion de la parole, de son irrépressible penchant vers le ressassement ? On n’en finirait pas de relever les déclarations de tous ceux, poètes ou prosateurs, qui se situent résolument dans cette problématique et ont cédé à la tentation de glorifier le silence. C’est Keats avec son fameux « Heard melodies are sweet, but those unheard / Are sweeter ». Ce sont, un peu moins universellement célébrés, Virgilio et Homero Exposito, qui proclament dans les derniers vers d'une chanson intitulée « Vete de mi », « es mejor el verso aquel / que no podemos recordar ». Mais souvenons-nous de Vigny : « À voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse / Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse ». Ou bien de Laforgue : « Mon Dieu, que tout fait signe de se taire ! Mon Dieu, qu'on est follement solitaire ! » On trouve aussi ce vers d’Edmond Haraucourt : « Les plus beaux vers sont ceux qu'on n'écrira jamais ». Et l’on n’aurait garde enfin d’oublier, pour clore arbitrairement cette courte série, celui du trop, hélas, méconnu Mallurset, qui a su si harmonieusement mêler aux accents de Musset l’esprit de Mallarmé : « ur le vide papier sont les chants les plus beaux ».

De cette approche, qui nous permet d’associer Aliénor à l’un des courants majeurs de la poésie contemporaine, nous pouvons passer à une autre. Elle nous permettra, celle-là, d’interpréter le livre blanc comme une sorte de cénotaphe, de monument élevé à tous les livres non écrits, tous ces ouvrages fantômes qui ont occupé des années durant l’esprit de leurs concepteurs, mais qui n’ont finalement jamais vu le jour.

Mais il est encore une autre voie à explorer, celle où le silence n’est pas la conséquence de l’épuisement du langage ou de son absence, où il est au contraire, si l’on ose dire, la continuation de la parole par d’autres moyens. “L’art de se taire” apparaît alors comme un indispensable complément de l’art de parler24. C’est ce qui se produit avec le poème de zéro mot, dont François Le Lionnais a fait la théorie25. On a depuis longtemps noté l’importance des blancs lorsqu’ils sont savamment distribués dans un texte : ils ont la faculté de stimuler l’imagination du lecteur, forcé d’aller puiser dans son propre fonds de quoi rétablir les liens manquants. Mais qu’arrive-t-il quand le blanc a tout recouvert, quand il règne en maître sur la page, qu’il constitue à lui seul tout le poème ? N’est-ce pas pour le lecteur l’ouverture d’un champ immense offert à son imagination, à sa liberté ? Car, comme le rappelle Kandinsky, « Le blanc agit sur notre âme comme un silence, un rien avant tout commencement ». Il faut ici pourtant prendre garde à ce que l’on dit. Le poème de zéro mot, tel que le conçoit Le Lionnais, n’est pas exactement un “rien”, un “pur néant” : il existe bel et bien car, exactement comme le Dieu de Saint Anselme, son idée et sa réalité sont inséparables, indissolubles. Il s’apparente aussi à l’éclair, dont il a l’intensité aussi bien que la fugacité : comme lui, il passe sans laisser de trace. L’on n’a pas encore, nous semble-t-il, assez mesuré l’utilité de ce concept en histoire littéraire. Il permet de résoudre bien des énigmes. Il nous aide en particulier à trouver une explication rationnelle pour les périodes de prétendu silence qu’ont connues tant de grands poètes (Rimbaud, Valéry en particulier). Ne peut-on pas, ne doit-on pas même, considérer ces périodes comme ayant été consacrées à la composition de poèmes de zéro mot ?

Tels sont donc quelques-uns des résultats auxquels, de proche en proche, nous ont menés nos réflexions sur le livre blanc d’Aliénor. Elle nous ont, et c’est pour nous l’avancée essentielle, mis en possession de cet outil conceptuel précieux qu’est le poème de zéro mot. Grâce à cet outil, nous pouvons donc, revenant sur nos pas, proposer une nouvelle hypothèse sur le sens à donner à ce livre : une anthologie de poèmes de zéro mot. François Le Lionnais avait affirmé que « malgré toute sa richesse, l’anthologie des poèmes en zéro mot tiendrait aisément sur un timbre-poste ». Elle tient encore mieux sur une page de marbre. Reste maintenant à affecter un auteur à cette anthologie. Nous proposerons résolument Eble II de Ventadour en raison de la place centrale qu’il occupe parmi les poètes de son temps ; il se situe en outre, nous l’avons vu, à la jonction entre deux êtres particulièrement chers au coeur d’Aliénor, Guillaume IX dont il fut le disciple, et Bernart de Ventadour dont il fut le maître. Par une étrange prémonition, il semble bien qu’en lui rendant cet hommage muet Aliénor ait eu en tête une pensée fort semblable à celle que devait exprimer, quelques siècles plus tard, Maurice Blanchot : « Les chemins et les travaux de l'esprit qui tente l'impossible sont des sujets de méditation inépuisable. On admire les fruits visibles de son art, mais on ne cesse de songer aux opérations qui n'ont abouti à rien de visible et dont tout l'acte a été dans une absence impénétrable et pure ».

LES CONFIDENCES

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, Guillaume IX, le troubadour, lui dit : « Grandis. On chantera pour toi, Petite. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, sa mère lui dit : « Tu es l’autre Aénor. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, son frère, Guillaume Aigret, lui dit avant de mourir : « Tu sais le latin, la musique et la littérature, apprends à chasser à cheval. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, son père Guillaume lui dit : « Je meurs pèlerin. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, le roi Louis VI le Gros lui dit : « Tu épouseras mon fils. Fais semblant de l’aimer. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, le roi Louis VII, son époux, lui dit : « Faites-vous aimer. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, le roi Louis VII, son époux, lui dit : « Madame, couvrez-vous. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, Constance d’Arles, son amie, lui dit : « Achetons-nous des robes folles et des atours. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, Marcabru le Troubadour, lui dit : « Je chanterai l’amour de vous. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, le roi Louis VII, son mari, lui dit : « D’accord, je vire Suger et je soumets Lezay. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, le roi Louis VII, son mari, lui dit : « Tu n’y penses pas, je ne peux pas dissoudre le mariage du vieux borgne, Raoul de Vermandois, pour faire plaisir à ta soeur Pétronille ! »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, Pétronille d’Aquitaine, sa soeur, lui dit : « Merci soeurette je suis comblée avec mon vieux mari borgne. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, le roi Louis VII, son mari, lui dit : « Tu as exagéré, le Pape a jeté l’interdit sur mon royaume. Tu viendras avec moi à la croisade. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, le troubadour Jofré Rudel lui dit : « J’accepte de venir avec vous en Orient, mais j’espère fermement que j’en aurai reconnaissance. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, son oncle Raymond de Poitiers, Prince d’Antioche, lui dit : « Je vous aime, chère nièce. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, Suger lui dit : « Plaidez la consanguinité ! »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, Hélinand de Froimont lui dit : « Putain plus que Reine ! »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, le jeune et bouillant Geoffroi Plantagenêt lui dit : « Ma chère vieille épouse, ma conquête, vous êtes mon plus vaste territoire. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, Thibaud du Bec, Archevêque de Cantorbéry, lui dit : « Faites pour le mieux, Majesté. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, Richard Coeur de Lion lui dit : « Maman. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, André le Chapelain lui dit : « Madame, j’ai fini de composer les règles de votre cour d’amour. Quand il vous plaira. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, le chevalier Arnaut-Guilhem de Marsan, troubadour, lui dit : « Merci. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, Bernart de Ventadour, le Normand, lui dit : « Chère Duchesse de Normandie. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, le roi d’Ecosse, Guillaume Ier, lui dit : « Enfonçons le Roi ! »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, Bérangère de Navarre, lui dit : « Dois-je vraiment traverser les Alpes et l’Italie en votre compagnie pour épouser votre fils ? »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine Jean sans Terre lui dit : « Merci, mère, d’avoir conduit Blanche de Castille jusqu’ici. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, son fils Jean lui dit : « Mère, vous êtes libre. Retournez en paix à Fontevraud. »

Se penchant à l’oreille d’Aliénor d’Aquitaine, le père abbé de Fontevraud lui dit : « Votre âme est sauve. Serrez ce livre entre vos mains. »

PAUL FOURNEL

Ces confidences font référence à des moments clés de la vie d’Aliénor, ils relatent des événements de son histoire personnelle trouvés dans les sources historiques. Il faut les imaginer murmurées à l’oreille du gisant, silencieuses et intimes.

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