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Pont sur le lit de l'ancien Peugue, fort du Hâ - Dessin à la plume sur papier collé sur carton - Léo Drouyn - 1893

Le château ou fort du Hâ est une ancienne forteresse de Bordeaux

Source

LE FORT DU HA - Maurice FERRUS - Préface de M. CAMILLE JULLIAN - - 1922

Ètymologie du nom du Hâ

Selon CAMILLE JULLIAN

Il y a une trentaine d'années, près du village trévire de Bitburg, qui, sous le nom de Beda, fut une bourgade très importante de la cité gallo-romaine de Trèves, on trouva une inscription datée de l'an 245 de notre ère, portant que la jeunesse de l'endroit (juniores vici hic consistentes) éleva à ses frais faratorem, c'est-à-dire un édifice appelé farator : cette inscription en était la dédicace, et l'édifice était en l'honneur des glorieux empereurs.

Il ne fut pas difficile de fixer le caractère de cet édifice. Le mot portait le radical latino-grec de farus ou pharos, qui signifiait tour à signaux, tour à feux, phare en un mot.

Mais à Bitburg, sur la Moselle, les signaux de feux sont inutiles ; en revanche, comme on est près de la frontière, les tours de garde ou de guette sont de première nécessité, d'autant plus que Bitburg est sur la grande route militaire de Trèves à Cologne. On traduisit donc farator par turris speculatoria, « une tour de vigie ». Il ne serait d'ailleurs pas impossible que ce mot fût simplement un composé de turris et de farus, et que l'inscription, à l'accusatif, portât faratorrem.

Il existe un vestige d'un mot semblable dans le nom du Hâ. La plus ancienne forme de ce nom est non pas Hâ, mais Far ; la lettre h actuelle est, en dialecte gascon, l'équivalent de la lettre française f (comparez Hins venu de fines), et l'accent circonflexe ne peut être que le témoin de la lettre r disparue. Hâ représente exactement le Far du Moyen-Age, et Far ne peut venir que du latin fara ou farus.

Il y avait donc là, ou près de là, un « phare », une tour de guette, de garde ou de vigie, une construction militaire complémentaire des remparts de Bordeaux, et datant de l'époque romaine.

C'est dans les temps romains et dans la langue latine qu'il faut chercher l'origine des noms mystérieux que peut présenter la topographie de nos rues ou de nos villages. Le point de départ de la vie profonde de nos cités. A Bordeaux, la Devèze est le ruisseau que les latins appelaient Divitia, « la Divine » ; la claire fontaine de l'Audège vient de Odeia ; et la Tutela, qui présidait en souveraine divine aux destinées de Bordeaux, dont le temple était pour notre ville une sorte de cathédrale païenne, a perpétué son nom et son souvenir dans les ruines et la rue des Piliers-de-Tutelle. Voici maintenant que le Hâ, à son tour, prend sa place parmi les témoins de la domination romaine, qui, la première, fit de Bordeaux une grande ville et une ville militaire.

Bordeaux, avant la domination romaine, n'avait rien qui ressemblât à des remparts, à des constructions de défense. Le plus ancien texte qui parle de notre ville, celui de Strabon (géographe grec contemporain d'Auguste), l'appelle emporion, c'est-à-dire « lieu de foire », « lieu de marché », « entrepôt de commerce ». C'était un havre de barques constitué, non pas par la Garonne, mais par l'estey de la Devèze, lequel pénétrait, du côté de l'église Saint-Pierre, jusqu'aux abords de la rue Sainte-Catherine. La population devait se tasser des deux côtés, sur le mamelon qui porte aujourd'hui l'église Saint-André, et sur les pentes de l'Intendance, qui, depuis le Grand-Théâtre, vont culminer à Puy-Paulin. Chacun de ces groupes devait avoir, je suppose, sa source essentielle : celui de Saint-André avait celle que les inscriptions appellent du nom divin de Onuava) ; les gens du quartier de l'Intendance avaient pour eux une source voisine de la Maison-Daurade, et cette source-ci était la célèbre Divona, « génie de la ville », chantée par Ausone, et qu'elle était aussi la source protectrice et souveraine qui s'est ensuite incarnée dans la Déesse Tutelle, et enfin qu'elle devait se confondre avec la font Tropeyta du Moyen-Age (d'où est venu Trompette, nom du quartier, puis du château voisin ; et dans ce nom encore doit se dissimuler un nom de fontaine gallo-romaine). Bordeaux vivait donc, avant l'arrivée des Romains, en port et en marché, autour de son estuaire et auprès de ses sources, mais, sans rempart, sans muraille, sans enceinte fermée.

Les Piliers-de-Tutelle, l'amphithéâtre du Palais-Gallien, ont leur point de départ dans les dévastations germaniques des années néfastes. Ausone, le poète de Bordeaux, qui devait chanter sa ville natale dans le siècle suivant, a connu ces ruines; et la cité qu'il aime n'est plus qu'une cité délabrée. Ce fut alors que, dûment avertis par l'expérience, les empereurs romains décidèrent de fortifier toutes les villes.

La domination romaine a valu quelques-uns des noms essentiels des rues ou ds lieux. Elle a valu aussi quelques-unes des directions essentielles. Et l'orientation du cours de l'Intendance est liée à la volonté des empereurs de Rome. Ce sont eux qui, alignant de l'est à l'ouest le rempart de Bordeaux, ont fixé pour toujours la ligne maîtresse de la cité.

C'est, à l'occasion de cette mise en défense de Bordeaux que fut construite la première tour, fara, du Hâ.

Sous le haut Moyen-Age, la tour originelle étant oubliée, le Hâ est devenu le nom d'un quartier, et ensuite, sous Charles VII, un château fort ayant été construit en cet endroit, Hâ est devenu le nom d'une forteresse, retournant, après douze siècles, à son sens et à son caractère primitifs.

CAMILLE JULLIAN.

L'établissement du fort du Hâ

L'année 1453 est une date mémorable. En même temps qu'elle rappelle la prise de Constantinople par les Turcs, elle marque la fin de la période dite « le Moyen-Age ». La même année évoque, en outre, le souvenir d'un des principaux événements de l'histoire de France. C'est, en effet, en 1453 que Charles VII s'empara définitivement de l'Aquitaine que les Anglais occupaient depuis trois siècles, à la suite à la bataille de Castillon, le 17 juillet 1453, gagnée par l'armée française, et où Talbot (agé de quatre-vingts ans), fut tué ainsi que son fils). Bordeaux se rendit à merci, Le 19 octobre 1453, les troupes françaises rentraient de nouveau dans la ville et plaçaient sur les portes les bannières de leur souverain.

La politique ombrageuse de Charles VII eut des conséquences désastreuses pour Bordeaux. Le roi accorda l'amnistie aux bourgeois, mais aux dépens de leurs privilèges. Privés de leurs droits politiques, atteints dans leurs avantages commerciaux, les Bordelais supportaient mal le joug du roi de France. C'est pourquoi Charles VII fit élever au nord et à l'ouest de la ville le château Trompette et le fort du Hâ. La menace des feux croisés de ces « puissantes bastilles » contraignit au calme, à l'obéissance, les Bordelais les plus anglophiles. Bon gré mal gré, tous durent accepter la domination française. Le souverain dédaigna de leur faire une visite. Était-ce bien du dédain? N'était-ce pas, plutôt, de la prudence ?...

Dans l'inventaire de Saint-André, il est question de la vente, au XIVe> siècle, d'une pièce de vigne « hors la porte du Far, près le casau de Colomb ». Ce casau ou jardin se trouvait dans le quartier de la Codane, où l'on édifia le château du Hâ. Ce château, selon le chroniqueur Delurbe, fut bâti « dans un lieu palustre ». Des marais, provoqués par les débordements du Peugue et de la Devèze, s'étendaient, autrefois, à l'ouest de l'enceinte de Bordeaux, dans le quartier compris aujourd'hui entre les rues d'Arès et du Tondu. Là « naissait la peste que le vent et les ruisseaux amenaient bien vite dans la cité ».

la première pierre du château du Hâ aurait été posée le 24 janvier 1456.

Il existe un acte du 12 novembre 1455, où il est question de « messire Jehan de Jambes, chevalier ; maistre Jehan Bureau, Girart Lebonnecier et Jehan Augier, conseillers du roy » lesquels chargèrent Jean des Vignes de construire les châteaux qui, suivant la volonté du souverain, devaient « estre faiz dedans Bourdeaulx ».

Jean des Vignes, dont il est question dans l'acte cité, était à la fois ingénieur et entrepreneur. Dans le même document, on relève, entre autres noms, ceux de « Maistres Jamet Martel, maçon ; Jacques Milon, charpentier ; Robbert Bertrand et Jehan Bedeau, aussi maçons, demourans en la ville de Bourdeaulx ». Ces ouvriers au service de Jean des Vignes travaillèrent à la construction des deux châteaux.
br> Les frères Jehan et Jacques Bureau eurent la haute surveillance des travaux ; ils furent secondés dans cette mission « par trois autres hommes sûrs » : le comte de Clermont, Théodore de Valpergue et Xaintrailles.

La création des forteresses nécessita de gros frais. Charles VII obligea les bourgeois de Bordeaux à payer un surcroît de taxes, et les manants à donner des journées de charrois. Les bourgeois fronçaient le sourcil en versant leur argent ! Il était évidemment excessif d'exiger d'eux qu'ils participassent à l'érection de châteaux qui devaient « les tenir en bride et sujétion plus que jamais n'avoient esté ». Mais à l'ordre du roi, ils ne pouvaient se soustraire. C'était le væ victis « Malheur aux vaincus » !

Jean des Vignes, chargé de payer des dépenses occasionnées par la construction du château du Hâ et du château Trompette, demanda à Jean Artaut, connétable de Bordeaux et receveur général de Guienne, une somme de 10.798 livres tournois. Cette somme, prélevée sur les recettes de d'année 1459, fut versée à l'ingénieur-entrepreneur qui délivra une quittance en date du 3 avril 1461.


Plan du château du Hâ avec le projet de prisons générales du département (plan)Plan du château du Hâ avec le projet de prisons générales du département (plan)
Combes, Louis-Guy – Fin du XVIIIème siècle
Source Bibliothèque de Bordeaux - MIME : image/webp
Pour bâtir le château du Hâ, on employa, entre autres pierres, « les vieilles ruines encore existantes au mont Judaïc ». Les ruines en question étaient celles d'un monument romain construit sur ce mont. C'était un temple de Jupiter d'après les uns ; des thermes, selon les autres.

Le château du Hâ 4 occupait l'emplacement compris entre la rue du Maréchal-Joffre, la place de la République, le cours d'Albret, la rue Ducau et celle des Frères-Bonie. Son plan avait la forme d'un quadrilatère de 120 mètres environ de long sur 68 de large, sans y comprendre la saillie des tours, la largeur des fossés — qui atteignait en certains endroits 24 mètres — et les barbacanes.

L'édifice comptait cinq tours. Une tour carrée près de l'angle sud-est, une tour ronde à l'angle nord-est, une tour « en fer à cheval » à l'angle nord-ouest, une tour ronde au milieu de la façade sud, et une grosse tour ronde voisine de la tour carrée.

« Les tours et les courtines étaient séparées des fossés par de larges braies entourées elles-mêmes d'un haut rempart garni d'embrasures, et sous lesquelles il y avait des casemates munies également d'embrasures. »

Le château du Hâ, qui se dressait isolément, constituait une « citadelle formidable ». Sa protection lui venait de ses murailles très épaisses et des marais qui l'entouraient. Les fossés étaient alimentés par les eaux du Peugue.

On entrait dans la forteresse par deux portes : une tournée vers la ville et l'autre regardant la campagne. La seconde porte était reliée par un pont de 20 mètres de long à une tour octogonale ; les ouvertures de cette tour étaient disposées de manière à pouvoir tirer le canon sur tous les points de l'horizon, l'on arrivait du dehors par un pont à trois tabliers, long de 11 mètres.

La porte tournée vers la ville (porte de secours), était située à l'angle sud-est du Palais de Justice ; elle s'ouvrait entre deux petites tours, au bout d'un pont reposant sur plusieurs arches. Pour gagner ce pont, il fallait passer dans une barbacane bordée du fossé commun, et dont la porte faisait face au nord. L'ennemi voulant entrer dans la barbacane prêtait ainsi le flanc droit aux remparts de la place.

Construit pour mâter les Bordelais, de même que pour briser une attaque ennemie, le château du Hâ devait être, nécessairement, défendu aussi bien du côté de la ville que du côté de la campagne.

La porte de secours franchie ; on trouvait, au milieu du couloir, une salle où se tenait le corps de garde, et d'où l'on passait dans les deux petites tours.

Bordeaux, quartier Pey-Berland, rue du Maréchal-Joffre : fort du HâBordeaux, quartier Pey-Berland, rue du Maréchal-Joffre : fort du Hâ
Bourgeois – 1819
Source Bibliothèque de Bordeaux - MIME : image/webp
La tour carrée, près de l'angle sud-est, constituait, semble-t-il, e donjon ; elle était munie de contreforts sur ses faces et sur les angles extérieurs ; elle avait 20 mètres de hauteur — non compris un comble très élevé qui la surmontait — et 18 mètres de largeur.

A chaque angle, on voyait une échauguette. La charpente du donjon passait pour être « un des beaux ouvrages de ce royaume ».

Les embrasures ressemblaient, comme plan, aux meurtrières du XIVe siècle.

La courtine méridionale fut modifiée lorsque les canons devinrent plus puissants que ceux du XVe siècle. On démolit alors les remparts des braies, la tour ronde bordant la façade sud, la grosse tour ronde voisine de la tour carrée, et l'on bâtit à leur place un mur de 4 mètres d'épaisseur, percé d'embrasures ayant un tir plus étendu que celui des ouvertures analogues pratiquées dans les remparts primitifs et qui ne permettaient de viser qu'un seul point.

La tour ronde de l'angle nord-est est élevée d'un étage, lequel est entouré d'un chemin de ronde, où étaient portées les défenses. Le diamètre extérieur de cette tour est de 18 mètres.

Le rez-de-chaussée forme une grande salle hexagone de 10 mètres de diamètre, renfermée dans des murs de 4,40 mètres d'épaisseur, et recouverte par des voûtes d'arêtes dont les nervures retombent dans les angles. On jugea prudent, à un moment donné, de fixer sous la clé de voûte un fort pilier carré Salle du rez-de-Chaussée de la tour de la poudrière
Pilier carré en maçonnerie sous la clé de voûte
© Crédit phoro PANAJOU - MIME : image/webp
en maçonnerie.

La salle hexagone était, à l'origine, éclairée par trois ouvertures étroites à l'extérieur et légèrement ébrasées vers l'intérieur. Une de ces ouvertures est intacte; des barres de fer scellées dans la pierre empêchent de s'y glisser.

La seconde ouverture, tournée vers le sud-est, est à moitié murée, et la troisième, vers le nord-est, l'est tout à fait.

Dans le couloir d'entrée, on trouve, à gauche, pratiqué dans l'épaisseur du mur, l'escalier conduisant à l'unique étage ; il y avait, sur le même côté, une porte qui donnait accès dans un souterrain. C'était, probablement, un cachot sous le rez-de-chaussée ou les Casemates qui faisaient le tour des remparts, sous les braies.

La tour en fer à cheval dite « tour anglaise » ou « tour des sorciers » se compose de trois étages ; le rez-dechaussée est divisé en cachots. Un escalier à vis conduit dans les étages de la tour que domine une plate-forme. Un glacis couvert de fortes dalles de pierres et s'appuyant, vers l'extérieur, sur des consoles à trois assises, entoure la plate-forme qu'occupaient les batteries. Ce glacis a environ 3 mètres d'épaisseur.

La tour anglaise a deux angles du côté intérieur et elle est arrondie du côté extérieur, d'où son nom de « fer à cheval ». Ses imensions sont les suivantes : 14,50 mètres sur 13 mètres, mesures prises à l'extérieur. A l'intérieur, à chaque étage, une seule pièce rectangulaire dont les angles sont à pans coupés ; ces pièces ont 9 mètres sur 7. Il y a trois fenêtres.

Occupation du fort

le château du Hâ fut occupé par une partie des troupes royales constituant la garnison de Bordeaux, où commandait, en qualité de gouverneur, Poton de Xaintrailles, maréchal de France.

La citadelle devint ensuite la résidence de Charles de Valois, duc de Guienne, frère de Louis XI et quatrième fils de Charles VII.

Charles de Valois naquit au château de Montils-les-Tours en 1446. Prince léger, insouciant, il se laissa gouverner par ses favoris et devint, entre les mains des factieux, un instrument de troubles et de désordres sous le règne de Louis XI. Ce dernier le haïssait et le tenait dans une sorte de captivité, ne lui laissant qu'un apanage des plus modiques.

Mécontent de son sort, Charles de Valois consentit à se mettre, nominalement, à la tête des grands vassaux ligués contre le roi. Lors du traité de Péronne, Louis XI se vit contraint de donner à son frère les comtés de Champagne et de Brie ; il lui proposa, en échange, le duché de Guienne et le gouvernement de La Rochelle Charles de Valois accepta (1468).

Un jour — le 14 décembre 1471 — le duc était à Saint-Sever auprès de son amie, Colette de Chambes. Vint l'heure du goûter.L'abbé de Saint-Jean-d'Angély offrit au couple une pêche qu'il avait pelée avec un couteau préalablement trempé dans du poison, à ce qu'il paraît. La jeune femme mangea la moitié du fruit, l'amant l'autre moitié. Colette ressentit peu après l'effet du toxique. « Elle alla de vie à trépas dans la même journée. » Charles de Valois, dont le tempérament était plus fort, résista pendant près de cinq mois ; il finit par succomber à son tour, après avoir perdu les ongles et les cheveux ; il était, en outre, horriblement défiguré. br>
Telle est l'histoire... ou la légende de l'empoisonnement.

Extrait de la chronique de Blaye : (14 mai 1472)
« Le XXIIIIe jour du moys de may, par ung dimanche, jour de la Saincte-Trinité, environ huict ou neuf heures de nuict, l'an mil IIII.LXXII, le seigneur de Guienne rendit l'âme à Dieu au chateau du Ha, à Bourdeaux. »

Le duc mort, Louis XI s'empara de la Guienne qui ne fut plus que le siège d'un gouvernement dont il confia la direction à son gendre Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu.



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