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Les grands hivers

L'année 1709 fut remarquable, dans toute l'Europe, par la longueur et l'âpreté du froid qu'on y ressentit.

A Bordeaux, on l'appela le grand hiver. Le 29 décembre 1708, la rivière commença à charrier de la glace devant la ville d'une manière alarmante, et elle fut prise aux quatre cinquièmes de sa largeur dans la nuit du 5 au 6 janvier suivant. Alors le thermomètre s'abaissa jusqu'à -15°, et il se maintint dans cet état pendant trois semaines consécutives. II éprouva quelques légères variations pendant un semblable intervalle, sans cependant que l'àpreté du froid diminuât sensiblement. Le 9, il tomba une si grande quantité de neige qu'il en resta plus de 60 cm d'épaisseur sur la terre, ce qui ajouta à la rigueur de la saison.

La navigation sur la Garonne et sur la Dordogne fut totalement interrompue pendant plus d'un mois, et les voitures roulaient sur ces deux rivières devant Cadillac et devant Libourne. Le pain était tellement durci par le froid qu'il fallait le tenir sur le foyer ou le mettre au four pour pouvoir le couper. Le vin était glacé dans les barriques, et chacune ne fournissait qu'un cinquième de liquide. Il ne resta sur pied aucun arbre fruitier dans les environs de Bordeaux, et presque tous les arbres forestiers moururent, même les cyprès de la forêt du Cypressac devant cette ville, quoiqu'ils fussent très-gros et d'une végétation vigoureuse.

Les vignes du pays périrent; quelques ceps qui étaient très-bas et qui se trouvaient dans des terrains compactes repoussèrent au pied ; mais ces rejetons ne produisirent rien de deux ans. Lors du dégel, les froments semés dans les bons fonds étant gelés, il n'en resta que dans des terres maigres et sablonneuses.

L'année fut d'autant plus calainiteuse que les chaleurs de l'été furent presque aussi extraordinaires que l'avait été le froid de l'hiver.

La disette des vivres de toute espèce fut extrême. L'autorité ordonna la confection d'un pain de méteil, composé d'abord d'une partie de froment et de deux parties de seigle ou d'orge : mais comme on ne trouva pas assez de ces grains pour continuer ce mélange, il fallut y employer les pois, les fèves, et autres espèces légumineuses. On fut bientôt obligé de faire moudre les racines potagères, el même certaines plantes jusqu'alors destinées aux animaux, comme le gland, l'avoine, l'asphodèle, le lupin, et la graine de sénevé.

Les boulangers ne pouvant pas travailler en sûreté chez eux, à cause de l'affluence du peuple qui se portait dans leurs ateliers, la jurade fit construire des fours à l'usage du public, dans une ruelle qui porte depuis le nom de rue des Fours. Le prix de ce pain fut fixé à deux sous six deniers la livre, tandis qu'auparavant celle du pain bis ne se vendait que onze deniers.

Pendant la durée des grands froids, toutes les boutiques restèrent fermées, parce que les ouvriers manquaient de travail. La jurade entretint des feux sur les places publiques pour les pauvres. Les couvents leur distribuaient journellement des aliments; et tous les Bordelais manifestèrent dans ce temps critique ce caractère tout à la fois philanthropique et patient qui les distingue. Les mémoires du temps remarquent que, quoique la désolation et la misère fussent extrêmes dans la ville, il ne s'y commit pas de désordres, et que les habitants montrèrent autant de calme et de résignation dans cette malheureuse circonstance que leurs magistrats déployèrent de zèle pour en adoucir la rigueur.

Les hivers remarquables qui suivirent celui-ci furent bien moins désastreux. Celui de 1766 commença le 4 janvier de cette année. Il dura jusqu'au 13 février suivant. Le thermomètre descendit à -12° dans les jours les plus froids.

Du 16 au 31 décembre 1788 la rivière resta glacée à la moitié de sa largeur devant Bordeaux et dans cet intervalle, le thermomètre descendit à -13°.
Le peuple se porta dans l'enclos du couvent de la Chartreuse et en dévasta la grande oseraie pour se procurer du bois de chauffage. Le dégel n'eut lieu que le 10 janvier 1789.

Le 25 décembre 1794, la rivière commença à charrier devant Bordeaux, le thermomètre étant au quatrième degré au-dessous du point de congélation. Il était descendu au neuvième le 13 du mois suivant, lorsqu'il remonta subitement au troisième degré le lendemain. Le froid augmenta alors graduellement, en telle sorte que le 18 la Garonne fut prise par les glaces à la moitié de sa largeur, et qu'elle resta dans cet état jusqu'au 25, le thermomètre ayant baissé à onze degrés et demi. Dans la nuit, le dégel commença subitement et le froid prit fin.

Cet hiver, quoique moins long que le précédent, fut extrêmement pénible à supporter, parce qu'on manquait de vivres et de bois de chauffage à Bordeaux, et que les cultivateurs ne voulaient pas les transporter en ville, où on ne les aurait payés qu'en papier-monnaie discrédité. Pendant tout le temps qu'il eut cours, les productions du pays, et surtout les vivres, furent rares à Bordeaux; on ne pouvait se procurer ce dernier article qu'en allant dans les campagnes traiter avec les habitants pour du numéraire, ou au moyen d'objets de diverse espèce qu'on leur proposait en échange.

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