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Les grands hivers

Sources : Historia - 1709. Les terribles ravages du « grand hiver » - Françoise Labalette - mars 2010

L'année 1709 fut remarquable dans toute l'Europe par la longueur et l’âpreté du froid qu’on y ressentit, le « grand hyver », dit tueur de moissons, ou année froide stérile et infortunée, année de la cherté, année de la misère.

Tous les témoignages évoquent, tant il semble que l'on n'ait jamais vu de mémoire d'homme un froid pareil, une punition divine annonçant la fin du monde. Un flux d'air polaire recouvre toute l'Europe occidentale faisant de janvier 1709 le mois le plus froid des cinq cents dernières années. La vague de froid débute le jour des rois, le dimanche 6 janvier. Les températures, constamment inférieures à -10° jusqu'au 24 janvier descendent jusqu'à -20,5° à Paris le 20.

Six autres vagues de froid s'enchaînent jusqu'à la mi-mars, chacune détruisant le peu que la précédente a épargné. Le sol gèle en profondeur. Les noyers, châtaigniers, marronniers, sapins, fruitiers, oliviers, les vignes périssent. De gros chênes se fendent dans un bruit évoquant un coup de mousquet. Les fèves, aliments de base des populations, ne résistent pas et se gâtent. Les animaux succombent, à commencer par le bétail. Le petit gibier, lièvres, lapins, est décimé, de même que les loups, les sangliers, les cerfs, les biches et les ours. Le froid fait geler les puits, les étangs, les rivières grandes et petites, et même les bords de mer, où les poissons périssent. Le transport fluvial devenu impossible en raison des fleuves gelés, l'approvisionnement des villes ne se fait plus. Paris ne reçoit aucun ravitaillement entre janvier et avril. D'une manière générale, toute l'activité économique souffre, boutiques et ateliers ferment ; procès et audiences sont suspendus. Des feux publics sont allumés sous les halles, des distributions de soupe organisées. Dans les campagnes, toutes les céréales, blé, seigle, blé noir, avoine d'hiver, sont perdues.

Les pluies du printemps achèvent de pourrir les maigres récoltes que l'on pouvait encore espérer. Seule l'orge, semée au printemps, en réchappe. Les quelques fruits, rescapés des gels successifs, sont petits. Le dégel du printemps apporte une autre calamité, les inondations, compromettant encore le ravitaillement. La rareté de l'offre venue des campagnes et des pays voisins touchés aussi par le froid, entraîne la cherté des grains, du vin, des légumes, dans les provinces.

Le prix du setier de froment est multiplié par six entre juin 1708 et juin 1709. Cette flambée des prix provoque des « émotions paysannes », comme l'indiquent les intendants. Les troupes sont envoyées. Des bandes affamées s'en prennent aux châteaux et aux couvents, dont les occupants sont suspectés d'avoir fait des réserves. On dénombre 155 émeutes de février à juin 1709, et 38 pendant l'été. Le 20 août, lors d'une manifestation de la faim au Palais royal à Paris, on relève au moins 40 morts. Les gens des villes font des razzias dans les campagnes. Des paysans se pendent dans les masures glaciales. La princesse Palatine, épouse de Monsieur, frère du roi, écrit dans une lettre datée du 8 juin, que la famine est si violente que « des enfants se sont entre-dévorés ». Il est vrai que la misère est pire dans les campagnes que dans les villes mieux secourues.

Dès cette époque, les savants, comme le médecin Félix Vicq d'Azir, analysent les liens entre les décès et les conditions climatiques. La mort survient de plusieurs manières. D'abord, ce sont les maladies bronchopulmonaires qui attaquent les populations. Puis la dénutrition, la malnutrition, en affaiblissant l'organisme, favorisent les épidémies de maladies infectieuses : fièvres typhoïdes, rougeole, petite vérole, dysenteries. Enfin, les maladies propres à l'ingestion de céréales avariées, de nourritures peu appropriées herbages, racines, pain de bruyère, de farine de glands, de vesses, soupes de pois, trognons de choux, de charognes, tuent elles aussi en nombre. Le scorbut, dû aux carences en vitamine C, frappe également.

S'ensuit un déficit démographique, sur les années 1709-1710, de 800 000 personnes, 600 000 morts de plus l'équivalent de 1 800 000 décès dans la France d'aujourd'hui, répartis dans toute la population et 200.000 naissances de moins. Les hommes ont leur part de responsabilité dans le désastre humain. La catastrophe intervient en pleine guerre de Succession d'Espagne 1701-1714.

En 1708, l'Europe entière est liguée contre Louis XIV. Les armées françaises connaissent plus de défaites que de victoires. Le roi en appelle au peuple afin de provoquer un sursaut national. Le 12 juin 1709, un discours est lu en chaire par tous les curés du royaume. Louis XIV y rappelle que la détermination des ennemis du royaume l'empêche de donner la paix à ses sujets et qu'il n'a d'autre choix que de maintenir l'effort de guerre. La piraterie, visant à arraisonner les navires céréaliers ennemis, est même encouragée.

Comment le roi ignorerait-il les malheurs de son peuple alors que le vin gèle à sa table et que les courtisans grelottent ? Alors, pour inciter les riches à donner aux pauvres, il décide de rendre public le nom des donateurs. Des visites de greniers sont ordonnées pour démasquer ceux qui gardent du grain au-delà du nécessaire, afin de les obliger à le porter au marché. La vente de pain est limitée par personne et par jour. Le lieutenant-général de police d'Argenson envoie partout des commissaires contraindre les paysans à semer afin de préparer les récoltes futures. Le mémorialiste Saint-Simon constate que le « manège des blés » est bien rude et que l'intérêt prend le pas sur l'affliction des malheureux.

Bordeaux

A Bordeaux, le 29 décembre 1708, la rivière commença à charrier d’une façon alarmante, et elle fut prise aux quatre cinquièmes de sa largeur dans la nuit du 5 au 6 janvier suivant. Le thermomètre marquait 45°, et il se maintint à ce chiffre pendant trois semaines consécutives. Le 9 janvier, il tomba, dit Bernadau, une si grande quantité de neige qu'il en resta plus de deux pieds d’épaisseur sur la terre, ce qui ajouta, on le conçoit, à la rigueur de la saison.

La disette des vivres de toute espèce était extrême. Les autorités de la ville, très perplexes, se réunirent pour prendre de rapides déterminations et enrayer les progrès du mal. Le duc de Chevreuse, gouverneur de la province de Guyenne ; le marquis de Noailles, commandant en chef à Bordeaux ; de La Bourdonnaye, intendant de la généralité ; le baron de Landiras, sénéchal de Guyenne; le marquis L. d’Estrades, maire, et Armand Bazin de Bezons, archevêque de Bordeaux, tinrent plusieurs conseils sur la demande expresse du roi. En fin de compte, l’adininistration municipale ordonna la confection d’un pain de méteil composé d’abord de froment et de seigle ou d’orge ; puis, comme les grains manquaient, de pois, de fèves et autres farines légumineuses ; on alla même, tant la disette était grande, jusqu’au gland, à l’avoine, à l’asphodèle et à la graine de moutarde. Les boulangers ne pouvantplus travailler en sûreté chez eux et des troubles assez graves ayant éclaté chez Robined, rue Saint-Joseph-Saint-Seurin (Darnal) ; chez Bertrand, rue Cachecoucuts (Sainte-Eugénie), et chez le Suisse Moltzer, chaussée de Tourny, la jurade fit construire des fours à l’usage du public dans un cul-de-sac percé depuis et qui porte aujourd’hui le nom de rue des Fours. Le prix de ce pain fut fixé, par ordonnance spéciale, à deux sous six deniers la livre, tandis qu'auparavant celle du pain bis ne se vendait que one deniers.

Les ouvriers, manquant de travail, étaient dans la plus affreuse misère ; les chantiers chômaient ; les boutiques de tous les corps d'état étaient fermées. La jurade, pour entretenir des feux sur la place publique, avait fait un appel à la charité publique, et les propriétaires du fief de Puy-Paulin avaient généreusement abandonné aux pauvres le droit de huitain qui était perçu à leur profit sur le gros poisson de mer au grand marché de Bordeaux (place du Vieux-Marché). Les couvents distribuaient journellement des aliments aux indigents, et des pancartes portant l'adresse de ces maisons de secours avaient été placées dans les principaux carrefours.

Le couvent des Augustins, fondé en 1287 dans la rue de ce nom, près du lieu appelé au Mirail ; les couvents des Bénédictins, des Grands-Carmes et des Petits-Carmes, ces derniers près du Château-Trompette ; le couvent des Chartreux ; celui des Cordeliers, sur la place du même nom ; ceux des Dominicains et des Récollets, sur une partie de l'emplacement desquels a été construit le marché des Grands-Hommes ; les couvents des Feuillants, de la Merci et des Minimes, et les quatre établissements monastiques des Jésuites : le collège de la Madeleine, l'hospice de Saint-Jacques, rue du Miraïl ; le noviciat de Sainte-Croix, et enfin la Maison-Professe, donnant sur les rues de Gourgues et des Ayres, dont le local fut occupé en partie par la cour royale.

De leur côté, les couvents de femmes recueillaient les enfants, orphelins ou abandonnés. On pouvait relever dans la liste de ces refuges provisoires : Le couvent de l’Annonciade, établi en 1521 dans la rue Mingin, et qui est devenu la maison de la Miséricorde; les couvents du Bon-Pasteur, des Carmélites (fossés de l’Intendance) ; de la Madeleine et des Minimettes ; celui des Ursulines, rue Sainte-Eulalie. Le séminaire des Irlandais, établi rue du Hà par lettres-patentes du 10 février 1654, et qui avait pour église, sur la place de Saint-André (Pey-Berland), la vieille chapelle de Saint-Eutrope, démolie il y a environ quinze ans, se distingua à cette occasion par ses libéralités.

A côté de l'élément religieux, l'élément profane faisait bonne figure, une Société, dont le siège était rue Sainte-Catherine et qui était composée d'habitants notables de Bordeaux, amis des sciences et des beaux-arts, donna pendant cet hiver mémorable une fête de charité qui eut un plein succès. Laissez-moi vous dire en passant que cette réunion, que les plaisants appelaient l’Académie de l'aucat roustit (oie rôtie), en prétendant qu’elle s’était formée à la suite d’un déjeuner fait à la campagne d’un plat d'oie cuite au four (c’était un mets très recherché dans les pique-nique de nos aïeux), a bien pu donner naissance à l’Académie des sciences, belles lettres et arts de Bordeaux, fondée en 1713.

Somme toute, les mémoires du temps constatent que, quoique la désolation et la misère fussent extrêmes durant ce rude hiver de 1708-1709, il ne se commit pas de graves désordres dans la ville, et que les habitants montrèrent autant de résignation que leurs magistrats déployèrent de zèle pour en adoucir la rigueur.

Les hivers mémorables qui suivirent celui-ci furent bien moins désastreux. Celui de 1766 commença le 3 janvier et il dura jusqu’au 13 février. Le thermomètre descendit jusqu'à -12 degrés et demi. Du 16 au 31 décembre 1788 — un hiver plus dur que le précédent. La rivière resta glacée à la moitié de sa largeur devant Bordeaux. Le peuple se porta dans l’enclos du couvent de la Chartreuse et en dévasta la grande oseraie pour se procurer du bois de chauffage. Le dégel n’eut lieu que le 10 janvier suivant. Un mois plus tard, une messe d’actions de grâces fut célébrée à la Chartreuse, à l'issue de laquelle une procession parcourut les principales rues de notre ville : le chemin de la Croix-Blanche, rue des Lauriers-Saint-Seurin (Mériadeck), rue Paulin, chemin du Médoc, place Dauphine, rue du Grand-Pont-Long (d’Arès). Les membres du corps municipal, qui suivaient cette procession, avaient revêtu le costume traditionnel : les maire, lieutenant de maire, jurats, procureursyndic, clerc-secrétaire et trésorier de la Ville, portaient une longue robe de damas dont un côté était blanc et l’autre de couleur rouge ; les officiers subalternes de police avaient sur leur habit un manteau moitié noir et moitié rouge. Ils étaient précédés du chevaucheur de la Ville, vêtu d’une dalmatique en velours cramoisi, chamarrée d'or, et sur le dos de laquelle étaient brodées les armoiries de Bordeaux. Le chevaucheur avait à ses côtés deux estafers habillés d’une casaque de livrée galonnée sur toutes les coutures, portant chacun une longue trompette d’argent garnie d’un ample étendard avec ses bandereaux et "ravates aux couleurs de la Ville : un joli motif de travestissement pour les prochains bals !

Du 16 au 31 décembre 1788 la rivière resta glacée à la moitié de sa largeur devant Bordeaux et dans cet intervalle, le thermomètre descendit à -13°.
Le peuple se porta dans l'enclos du couvent de la Chartreuse et en dévasta la grande oseraie pour se procurer du bois de chauffage. Le dégel n'eut lieu que le 10 janvier 1789.

Le 25 décembre 1794, la rivière commença à charrier devant Bordeaux. Le froid augmenta de jour en jour, si bien que, le 48 janvier, la Garonnefut prise par les glaces à la moitié environ de sa largeur, et qu’elle resta dans cet état jusqu’au 25, moment où le dégel commença subitement. Get hiver fut extrèmement pénible à supporter, parce qu'on manquait de comestibles et de combustible à Bordeaux, et que les paysans ne voulaient pas faire de transports en ville, où on ne les aurait payés qu’en papier-monnaie discrédité. Dans les campagnes, on trouvait toujours un expédient afin de ne pas vendre les denrées, malgré le cours forcé des assignats, pour un papier qui perdait tous les jours de sa valeur.

Au mois de février 1795, un certain Pierre Mauret, dit le Landais, organisa au profit « des victimes de l’hiver » une fête sur l’emplacement occupé par le jeu de « pall mall », sur le côté nord du Château-Trompette ; elle n’eut qu'un succès relatif. Le mail que cet endroit renfermait était un jeu d'adresse autrefois très couru à Bordeaux. 11 consistait à pousser violemment avec un maillet une boule de buis à travers un lieu planté d'arbres, tout en éloignant celle de son adversaire, et à lui faire enfin traverser un petit arc de fer qu’on appelait la passe. Autres temps, autres jeux, ou plutôt autres noms !

Un autre hiver rigoureux qu’on a éprouvé à Bordeaux, celui que se rappellent nos grand-mères, qui le nomment avec effroi « le grand, le grand hiver », a été précoce, de longue durée et très varié dans ses phases. Dés les premiers jours de décembre 1829, la rivière commença de charrier. Le 23, la police ordonna que les navires qui se trouvaient en rade seraient rangés le long des Queyries, amarrés à terre et fixés sur deux ancres de bord. Le 10 janvier 1830, un dégel se fit sentir et dura quatre jours ; du 10 au 20,le froid reprit avec plus d'intensité ; le 26, nouveau dégel, puis reprise nouvelle du froid du 28 janvier au 7 février. La Garonne était glacée aux trois quarts de sa largeur, et les voitures pouvaient rouler sur la rivière depuis Cadillac. On ne signala d’autre accident que la dérive d’un petit navire qui eut ses mâts rompus contre une arche du pont, sous lequel la violence des courants l'avait entrainé.

Cette année-là aussi, la charité publique dut se manifester presque sans répit. Des ateliers de charité furent organisés, où tous les hommes furent employés ; on distribua des secours à domicile et plusieurs nouveaux bureaux de bienfaisance furent ouverts aux pauvres hères qui avaient obtenu l'autorisation d’abattre, pour se chauffer, les arbres appartenant à l’État. Parmi les secours d'argent distribués, un fut obtenu au moyen d’une souscription qui produisit 68,000 francs. Trois cent soixante indigents en bénéficièrent. Une représentation de charité, donnée par des amateurs dans l’ancienne salle du théâtre Molière, ouvert le 29 avril 1792 et établi rue du Mirail, dans un local qui avait appartenu aux Jésuites et qui est aujourd’hui devenu le siège de Sociétés musicales, produisit la somme de 2,000 francs — ce qui était pour l’époque un joli denier !

Enfin, l'hiver de 1870 — un rude hiver encore, celui-là, est trop rapproché de nous, et le souveuir des faits douloureux qui se sont produits au cours de cette année terrible est trop présent à notre mémoire pour qu’il soit utile que j’y insiste ici.

Et si, cette nuit, j'ai repris pour vous ma plume, Madame, pendant que la bise soufflait dans les rues embrumées, et si je vous dédie cette chronique sur mon vieux Bordeaux oublié, et si je vous ai parlé des grands hivers de nos aïeux, c’est pour avoir le droit de vous rappeler qu’à votre porte, demain, sous la pluie ou la neige, des enfants débiles, des vieillards abandonnés de tous, frapperont peut-être et demanderont du pain ! Avant de partir, belle et désirable, pour le bal où vous serez fêtée et adulée comme vous méritez de l'être, ouvrez votre fenêtre et laissez tomber dans la sébile du mendiant honteux, avec un bon et doux sourire, l’aumône qu'il attend de vous.

Souvenez-vous : une fête est toujours complète qui commence par une charitable action !

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