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Sources : Montesquieu - Albert Sorel - 1887

Préambulle

Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, est un penseur politique, précurseur de la sociologie, philosophe et écrivain français des Lumières, né le 18 janvier 1689 à La Brède (Guyenne, près de Bordeaux) et mort le 10 février 1755 à Paris.

Jeune homme passionné par les sciences et à l'aise avec l'esprit de la Régence, Montesquieu publie anonymement les Lettres persanes (1721), un roman épistolaire qui fait la satire amusée de la société française vue par des Persans fictifs et met en cause les différents systèmes politiques et sociaux.

Il voyage ensuite en Europe et séjourne plus d'un an en Angleterre où il observe la monarchie constitutionnelle et parlementaire qui a remplacé la monarchie autocratique.

De retour dans son château de La Brède au sud de Bordeaux, il se consacre à ses grands ouvrages qui associent histoire et philosophie politique : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734) et De l'Esprit des lois (1748), dans lequel il développe sa réflexion sur la répartition des fonctions de l'État entre ses différentes composantes, appelée postérieurement « principe de séparation des pouvoirs ».

Sa famille - Ses études

La famille de Montesquieu était de bonne noblesse d'épée et de robe. Elle avait adopté la Reforme, en son temps, et l'avait abjurée avec Henri IV. Jacques de Secondat, second fils du baron de Montesquieu, président à mortfer au parlement de Guyenne, épouse en 1686, Françoise de Penel, qui lui apporta la terre et le château de La Brède, auprès de Bordeaux. C'est la que de leur union naquit, le 18 janvier 1689, Charles-Louis, son père avait de l'austérité aristocratique à la Vauban et a la Catinat ; sa mère était pieuse ; l'un et l'autre étaient de ces nobles qui se font peuple et populaires, à la fois par devoir de leur rang et par sentiment chrétien. Dans l'instant que Charles Louis naissait, un mendiant se présenta au château.

les Secondat le retinrent pour être parrain de l'enfant, « afin que ce parrain lui rappelât toute sa vie que les pauvres sont ses frères. » Ainsi en avait usé autrefois le père de Montaigne, compatriote de « celui de Montesquieu. »

Charles-Louis porta d'abord le nom de La Brède, qui était celui de la terre patrimoniale. Il passa, trois années en nourrice chez des paysans il y fortifia sa constitution et apprit a parler le patois. Il revint chez ses parents, en ce château de La Brède, auquel son souvenir reste attache. C'est un grand manoir du XIIIe siècle, en forme de donjon, crénelé, massif, sans ornements d'architecture, dressant ses murs noirs, Irrégulièrement percés de fenêtres, sur de larges fosses remplis d'eau on y entre par un pontlevis. Charles-Louis y vécut jusqu'à l'âge de sept ans ; il perdit sa mère, et fut envoyé chez les Oratoriens, a Juilly, ou il resta de 1700 a 1711

Cette éducation, séquestrée de la famille, n'était point faite pour développer en lui une grande tendresse de cœur; il n'y inclinait point, étant d'un naturel heureux, réftéchi, sans aucune mélancolie. Le collège ecclésiastique aurait dû, semble-t-il, l'attacher a la foi on tout au moins le disposer aux idées religieuses. Sa mère lui avait inspiré le respect de la religion chrétienne ; l'éducation toute littéraire, classique et romaine qu'il reçut, le prépara par l'Indifférence à l'incrédulité. A vingt ans, il composa un écrit pour démontrer que les philosophes

Le fond de stoïcisme qu'il garda toute sa vie et qui fut toujours son principal fond de philosophie, lui venait directement de ses études latines. Il le sema, dès qu'il fut maître de ses lectures, d'une forte dose du pyrrhonisme dont la tradition se conservait dans la société du temple, et qui transpirait au dehors malgré la Sorbonne, la censure et le lieutenant de police

La Brède fit son droit et fut reçu, en 1714, au parlement de Bordeaux avec le titre de conseiller. Il se maria l'année suivante avec Mlle Jeanne de Lartigue, de famille militaire et d'origine calviniste. Elle avait plus de candeur que de beauté, plus de timidité que de charme, plus de vertu que d'agrément elle lui donna un fils, en 1716, et deux filles par la suite. En cette même année, La Brède devint président à mortier. Son oncle, l'ainé de la famille, qui possédait cette charge, la lui légua avec tout son bien, a condition qu'il prendrait le nom de Montesquieu. Jamais legs ne fut mieux placé, quant au nom du moins, car, pour la charge, Montesquieu n'y montrait guère de goût. La famille et le Parlement occupaient peu de place dans sa vie il parlait de l'une et de l'autre avec respect, se comportait dans l'une et dans l'autre avec décence, mais s'en distrayait le plus possible. Il s'en affranchit aussitôt qu'il se jugea en mesure de le faire. Il aimait le monde et le plaisir, qui l'attiraient hors de chez lui ; il ne s'intéressait point aux procès, détestait la basoche, regardait les avocats avec dédain et les solliciteurs avec mépris. Il ne se sentait point orateur, et ne se trouvait propre ni aux harangues solennelles ni même aux rapports d'apparat, qui étaient la gloire de la magistrature. Son activité se portait vers la grande curiosité intellectuelle et les divertissements de la pensée; il y trouva le meilleur aliment dans la société de Bordeaux, où sa naissance et son état le mettaient au premier rang

« Cet état de la robe, qui se trouvait entre la grande noblesse et le peuple », ouvrait le champ le plus large à un observateur politique. Il formait le centre du monde éclairé dans les provinces. Bordeaux était une des villes où la culture intellectuelle paraissait le plus en honneur. On y avait institué une Académie « pour polir et perfectionner les talents admirables que la nature donne si libéralement aux hommes nés sous ce climat. » Ainsi s'exprimait le fondateur de cette compagnie. Montesquieu y fut admis, de droit en quelque sorte, et il se jeta d'abord dans les études scientifiques

Les études scientifiques

Sous l'impulsion de Newton, l'observation et l'étude de la nature se dégageaient de la compilation confuse et de la légende. Montesquieu, qui avait écrit un essai sur La politique des Romains dans la religion et un autre sur Le système des idées, se consacra, pour un temps, à l'anatomie, à la botanique, a la physique il étudia les glandes rénales, les causes de l'écho et celles de la transparence des corps. Mais sa vue, qui fut toujours faible, lui rendait les expériences difficiles, son esprit, qui fut toujours impatient, les lui rendait ingrates et pénibles. Il n'était point capable de cette minutieuse attention qui est une partie du génie des découvertes scientifiques, et que Goethe unissait a l'imagination créatrice. Montesquieu se poussait tout de suite aux conclusions; il était avide de peindre en grand et à grands traits. It conçut, avant Buffon, le plan d'une histoire physique de la terre ancienne et moderne , en 1719, des circulaires dans tout le monde savant, pour demander des notes. Au cours de cette reconnaissance dans le passe de l'univers, il retrouva les hommes et l'humanité, et il s'arrêta à les considérer. C'était l'objet auquel son génie le destinait ; il y inclina de lui-même, par une pente naturelle, et s'y attacha pour toujours. Mais de ces excursion scientifiques et de son passage dans les lahoratoires, il lui resta une conception de la science, une méthode de travail et un instinct de l'expérience, qui se retrouvèrent dans ses ouvrages de politique et d'histoire

C'est ainsi qu'il se forma. A trente ans, il était, a quelques nuances près, ce qu'il demeura jusqu'à la fin. Il y a peu d'écrivains qui aient exerce autant d'influence sur leur siècle, et qui aient été si peu mêles aux affaires de ce siècle. La vie privée de Montesquieu n'a point d'intérêt ; elle n'éclaire en quoi que ce soit ses ouvrages. C'était un galant homme et un penseur, il aurait jugé indiscrets ceux qui se seraient enquis de sa personne, il se serait trouvé indiscret lui-même d'en occuper autrui. Il ne voulait être connu que par ses ouvrages, et ce n'est guère, en effet, que par ses ouvrages que nous pouvons nous faire une idée de sa vie et de ses sentiments.

Sa Gasconnade

De taille moyenne, maigre, nerveux, la figure longue, élégante, au profil très marqué, un profil de médaille, le nez fort, la bouche fine, railleuse, sensuelle, le front un peu fuyant, l'œil largement ouvert et bien qu'affaibli de bonne heure et prématurément voilé, plein de feu, plein de génie, avide de clarté « Je vois, disait-il, la lumière avec une espèce de ravissement. » Une physionomie bien française, avec des traits gascons très accuses, les deux caractères se mêlent en lui.

Le gascon forme le fond primitif et gouverne l'instinct. Montesquieu a gardé de cette origine, non seulement, l'accent, dont il fait coquetterie, mais l'allure, la gasconnade, au bon sens du mot, une sorte de point d'honneur sur l'article de l'esprit. Sa conversation était pleine de saillies, de surprises et de ressauts. II est resté beaucoup de cette conversation dans son style les coupures un peu brusques, les digressions multipliées, les coups d'éloquence familière les percées de malice et de raillerie pour tout dire, le laisser aller de la causerie, et, dans le trop-plein de la mémoire et l'excès de la verve, un abandon qui s'égare parfois jusqu'a la licence.

Montesquieu aime Montaigne il le range parmi les grands poètes il s'en délecte, il s'en nourrit, et, par moments, il le ressuscite. Il a, comme lui, une curiosité insatiable et cet appétit de connaître, qui est comme une jeunesse inaltérable de la pensée « Je passe ma vie a examiner ; tout m'intéresse, tout m'étonne je suis comme un enfant dont les organes, encore tendres,sont vivement frappés par les moindres objets. » Possédé de la passion des lectures, il voyage à travers sa bibliothèque, il s'y promène, il y chasse, il y butine ; il barbouille ses livres de notes. Cette battue en forêt anime constamment et féconde sa pensée. Il se complaît aux anecdotes significatives, aux traits qui caractérisent un homme ou un pays, aux historiettes même qui ne sont que divertissantes et ne peignent que la sottise sont que divertissantes et ne peignent que la sottise ou la bonté de l'homme de tous les temps. Il les recueille, il les retient, et, pour peu que l'occasion l'y sollicite, il ne résiste pas au plaisir de les raconter. Nombre de bizarreries, d'allégations et de citations étranges qui surprennent jusque dans les chapitres les plus graves de l'Esprit des lois, procèdent uniquement de cette verve native. Montesquieu cite, a propos des lois, « qui forment la liberté politique dans son rapport avec la constitution », Arribas, roi d'Epire, et les lois des Molosses. Que font ici Arribas et les Molosses ? demande un critique. Ils font voir que l'auteur a lu Montaigne, et qu'il est du même pays.

Mais il est, en même temps, Français et très Français, de la France sérieuse et méditative. Montaigne a dispersé sa pensée et Montesquieu a besoin de rassembler la sienne ; il est avide d'ordre, de méthode, de suite. Il lui faut du conseil dans toutes les affaires, des rapports et des enchaînements de causes.

Ses états d'âme & les femmes

La plus merveilleuse collection d'objets rares ne lui suffit pas. Il ne se contente point de promener les amateurs dans sa galerie et de jouir, avec malice, de leurs étonnements devant la variété des formes et le renouvellement infini des contrastes, il veut expliquer a lui-même et à autrui cette prodigieuse diversité de la nature, découvrir des règles dans la confusion apparente des faits, et surprendre par les similitudes plus encore que par les oppositions. « Notre âme est faite pour penser, c'est-à-dire pour apercevoir : or un tel être doit avoir de la curiosité ; car, comme toutes les chosessont dans une chaîne où chaque idée en précède une et en suit une autre, on ne peut aimer à voir une chose sans désirer d'en voir une autre. » C'est la curiosité du savant et de l'historien.

Cette curiosité implique une indépendance entière de jugement ; Montesquieu la posséda toujours. Sa pensée est une des plus affranchies de préventions, des plus libres, au sens propre du mot, qui se puisse concevoir. Cependant,s'il n'eut jamais les préjugés de la superstition, il eut, un moment, ceux de l'impiété. Sous l'empire de la réaction qui se faisait, au temps de sa jeunesse, contre l'orthodoxie des dernières années de Louis XIV, il se montre esprit fort, poussant la liberté de pensée jusqu'à l'irrévérence, et l'indépendance sur l'article de la foi jusqu'à l'hostilité. Il ne demeura point dans ces dispositions. La contemplation même de l'ordre des faits et des idées le détourna du scepticisme l'étude approfondie des institutions sociales l'amena au respect des croyances religieuses. Mais, comme l'a remarqué Sainte-Beuve, dans cet hommage même qu'il rendait « à l'élévation et à l'idéalisation de la nature humaine », il demeura toujours et particulièrement politique et historien. II prit et accepta les idées de justice et de religion plutôt par le cote pratique et positif que « virtuellement et en elles-mêmes ». Il n'avait aucune aptitude pour la métaphysique. Les causes premières lui semblant inaccessibles, il n'essayait point de les atteindre, et s'en tenait aux causes secondes, celles dont les effets tombent sous nos sens et sont objet d'expérience. Ses regards se confinaient sur la terre et ne s'étendaient point au-dessus de l'humanité. Pour les choses qui sont au delà de l'histoire et du monde, il s'en remettait à son instinct d'être vivant et conscient. II se reposait, en dernier ressort, sur ces beaux lieux communs de l'espérance humaine qui, dans leur mystère même, lui semblaient encore la solution la plus satisfaisante que les hommes eussent trouvée au problème de leur destinée.

« Pourquoi tant de philosophie ? Dieu est si haut que nous n'apercevons pas même ses nuages. Nous ne le connaissons bien que dans ses préceptes. » Ces préceptes sont gravés en nous, et l'instinct social les développe en nos âmes à mesure qu'il nous porte a former la société, « Quand il n'y aurait pas de Dieu, nous devrions aimer toujours la justice, C'est-à-dire faire nos efforts pour ressembler a cet être dont nous avons une si belle idée, et qui, s'il existait, serait incessamment juste. Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de celui de l'équité. » « Quand l'immortalité de l'âme serait une erreur, je serais fâche de ne pas la croire j'avoue que je ne suis pas si humble que les athées. Je ne sais comment ils pensent ; mais pour moi je ne veux pas troquer l'idée de mon Immortalité contre celle de la béatitude d'un jour. Je suis charmé de me croire immortel comme Dieu même. Indépendamment des idées révélées, les idées métaphysiques me donnent une très forte espérance de mon bonheur éternel, a laquelle je ne voudrais pas renoncer. »

Il conclut presque, en pratique, au pari de Pascal, non par angoisse du cœur et désespoir de la raison, mais par sagesse, par dédain des hypothèses d'école et des systèmes arbitraires, par conscience de législateur surtout, par bon sens de citoyen, par sentiment des nécessités sociales, par estime du genre humain. Son penchant naturel l'entraînait vers les anciens, vers Marc-Aurèlc et les Antonins, qu'il appelle « le plus grand objet de la nature ». « Nés pour la société, ils croyaient que leur destin était de travailler pour elle. » On retrouve dans tous ses ouvrages cet esprit de stoïcisme, amendé par l'urbanité française et imprégné d'humanité moderne.

Je ne dis point charité. Montesquieu, qui ne parvint jamais a l'intelligence complète du rôle du christianisme dans la civilisation, parait être resté Impénétrable au sentiment chrétientll était bon, il se montra généreux. « Je n'ai jamais, disait-il, vu couler les larmes de personne sans en être attendri ; je sens de l'humanité pour les malheureux, comme s'il n'y avait qu'eux qui fussent hommes. » Mais il redoutait de le laisser paraître. Il estimait « qu'une belle action est celle qui a de la bonté, et qui demande de la force pour la faire. » Il s'efforçait jusqu'à l'affectation son mépris de la fausse sensibilité se traduisait en froideur il poussait la crainte de paraître dupe de son cœur et celle de paraître tirer vanité de ses bienfaits, se dérober a la reconnaissance.

Il entrait dans cette retenue une certaine sécheresse et beaucoup de timidité. « La timidité a été le fléau de ma vie. » II avoue qu'il en souffrait surtout devant les sots. On peut croire qu'il en souffrit quelquefois avec les femmes. Il les aimait, il les aima longtemps, il fut aimé de quelques-unes. II aimait sans flamme, sans inquiétude, sans roman, en un mot, mais avec vivacité, avec esprit, plus avide de divertissement que de tendresse, plus superficiel dans l'amour que dans l'étude, mais y portant la même curiosité, avec plus de complaisance. S'il eut des passions, elles l'agitèrent peu ; s'il eut des déceptions, il s'en consola vite ; s'il s'abandonna souvent, il ne se livra jamais. « J'ai été dans ma jeunesse assez heureux pour m'attacher à des femmes que j'ai cru qui m'aimaient ; dès que j'ai cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain. » Il y avait en lui du libertin. Il faut bien le dire ici, puisqu'il en reste une marque en ses ouvrages c'est à la fois le signe et la tache du temps. On ne connaîtrait point Montesquieu si l'on ne regardait en lui, au moins en passant et à la dérobée, le bel esprit de boudoir et le magistrat galant, émule, en parties fines, du président Hénault et du président de Brosses.

« La société des femmes, a-t'il dit quelque part, gâte les mœurs et forme le goût. » On pourrait dire le contraire des femmes qu'il a connues son sens moral ne s'est point émoussé en leur compagnie, son goût s'y est affadi. C'est, pour leur plaire qu'il a composé certains opuscules qui déparent ses œuvres, et qu'il a semé ses plus beaux chapitres de pointes licencieuses, qui les gâtent. C'est ce qui faisait lire ses livres au beau monde d'alors ; c'est ce qui risquerait d'en détourner le beau monde d'aujourd'hui. Non que ce monde soit moins frivole, en ses pensées, et se montre plus délicat en sa morale ; mais la mode a changé, et la mode, en cette matière et en ce milieu, est le plus intolérant des censeurs. Le libertinage musqué et plein d'afféterie chez Fontenelle, ironique et concerté chez Montesquieu, avilissant et cynique chez Voltaire, lascif chez Rousseau, lubrique et débraillé chez Diderot, s'est fait emphatique avec Chateaubriand, théâtral avec les romantiques, pédantesque, pathologique et funèbre avec l'école qui a suivi. Il y a loin de cette école et de son galimatias d'hôpital d'hystériques, au badinage de ruelle où s'oublie volontiers Montesquieu il se dégage de cette littérature une vapeur lourde dont les contemporaines de Montesquieu auraient eu la nausée, et quelque chose d'insupportable, qui pour elles était le pire des scandales l'ennui.

Voilà, un scandale que Montesquieu ne leur donna jamais. C'est qu'il plaisante en ces intermèdes, qu'il ne s'y éternise point et qu'il n'a garde de confondre le motif de la vignette avec le sujet du chapitre. Il est frivole, comme il est curieux, par dissipation et incartade de verve gasconne ; mais le penseur ramène très vite le vagabond au grand chemin. Le philosophe a toujours le dernier mot.

L'importance de son rang

Il tenait grandement a la dignité de son nom. Ce gentilhomme libéral était fort épris de sa naissance. Il s'enorgueillissait, de descendre d'une race conquérante. « Nos pères, les Germains, guerriers et libres », cette pensée, qui revient si souvent et sous tant de formes dans ses écrits, est chez lui la pensée de derrière la tête, l'expression d'un préjugé primordial, dont il se flatte, qu'il ne discute pas et qu'il tache au contraire de fortilier par ses lectures. Il dit complaisamment mes terres, mes Vassaux. Cette aride matière des fiefs, qui éloigne et déconcerte ses contemporains, a pour lui un attrait tout personnel de généalogie.

Mais le feudiste (Spécialiste du droit féodal.) s'allie en lui au parlementaire ; s'il n'a point le goût de sa charge, II a la conviction passionnée des prérogatives de son corps. Et comme il est nourri de l'antiquité, il porte dans la revendication des libertés féodales une sorte de fierté républicaine qui vient directement de Rome « J'ai vu de loin, dans les livres de Plutarque, ce qu'étaient les grands hommes. » Il a rapporté de ce commerce avec les anciens l'instinct des grandes choses, la force de l'âme, le culte des vertus politiques dont la tradition se perdait autour de lui et qu'il ne contribua pas médiocrement à restaurer en France. Il a la haine du dénigrement et le goût de l'admiration ; il se compose une galerie de grands hommes nationaux, « de ces hommes rares qui auraient été avoués des Romains », de ceux dont on peut dire, comme de Turenne, que leur vie « a été un hymne à la louange de l'humanité. » Ses plus belles pages sont des portraits de fondateurs d'empires.

Il est avant tout, et par-dessus tout, citoyen, « N'est-ce pas un beau dessein que de travailler a laisser après nous les hommes plus heureux que nous ne l'avons été ? » « J'ai eu naturellement de l'amour pour le bien et l'honneur de ma patrie... j'ai toujours senti une joie secrète lorsqu'on a fait quelque règlement qui allait au bien commun. » Il cherche ce bien commun ; il aurait aimé à y travailler, c'eût été sa gloire, et l'on voit qu'il a envié cette gloire un instant. La cour le dédaigna. Il en fut blessé. L'amertume qu'il en garda se traduit en traits qui, pour le sentiment et l'expression, rappellent La Bruyère « J'ai eu d'abord pour la plupart des grands une crainte puérile ; dès que j'ai eu fait connaissance, j'ai passé presque sans milieu jusqu'au mépris. » « Je disais à un homme : Fi donc ! vous avez les sentiments aussi bas qu'un homme de qualité ! »

Il a dû souffrir d'autant plus de cette impertinence de Versailles, qu'il était plus réellement modeste. Toute affectation de supériorité le blessait « Les auteurs sont des personnages de théâtre. » il ne concevait point la haine, qui lui semblait douloureuse « Partout où je trouve l'envie, je me fais un plaisir de la désespérer. » il ne se livrait que dans l'intimité, « dans les maisons où il pouvait se tirer d'affaire avec son esprit de tous les jours. » Cet esprit était merveilleusement alerte, souple, étincelant. Ses amis en étaient charmés et éblouis. Les gens de sa connaissance, qu'il traitait en indifférents, et qui n'avaient que l'écho de sa conversation, lui reprochaient de se montrer, avec eux économe de sa verve. Il se recueillait volontiers, paraissant iapprouver les importuns pour n'avor point a les écouter, ni surtout a les contredire, se dérobant il la discussion, observant de haut, et « faisant son livre dans la société », ainsi que disait, non sans aigreur, une grande dame auprès de laquelle, dit-on, il réfléchissait trop.

Le meilleur des amis, le plus aimable et le plus aimé, il sut s'accommoder de la retraite, et il la rechercha même quand sa vocation de penseur lui en fit ressentir la nécesité. Il avait le tempérament de l'homme content la santé régulière, la clarté d'esprit rapide et continue, la faculté indéfinie de s'absorber dans l'étude « N'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé »

« Si on ne voulait qu'être heureux, cela ferait bientôt fait ; mais on veut être plus heureux que les autres ; et cela est presque toujours difficile, parce que nous croyons les autres plus heureux qu'ils ne sont. »

C'est de la sagesse, trop de sagesse même en ces affaires d'imagination et de cœur qui en comportent si peu. Bienfaisant et humain sans être sensible, il n'a jamais poussé aucun attachement jusqu'au trouble de l'âme et au déchirement des entrailles. C'est toujours le même fond stoïque, recouvert et comme saupoudré de légèreté gasconne. Les plantes qui poussent sur ce terrain regorgent de sève et produisent des fruits merveilleusement succulents, mais elles ne développent point de verdure et ne donnent point d'ombre.

Montesquieu l'artiste

Montesquieu aurait été profond et brillant, mais sec, si l'observateur, le curieux et le penseur ne s'étaient doublés en lui d'un artiste. Il n'a pas seulement le sens, politique de l'antiquité, il en a le sens poétique. « Cette antiquité m'enchante, et je suis toujours prêt a dire avec Pline : c'est à Athènes que vous allez, respectez les dieux. » il goûte « cet air riant répandu dans toute la fable ». Il trouve " Télémaque l'ouvrage divin de ce siècle " . A part un seul, qu'il ne put lire qu'en son âge mûr, et qu'il a dû goûter, Manon Lescaut les romans que l'on publie en son temps, délayés,sans observation, sans style, le détournent de la littérature d'imagination ; la versification terne, froide et machinale des contemporains, le détourne de la poésie. Il ne la trouve que dans Montaigne et dans l'antiquité. Se piquant d'ailleurs d'écrire en gentilhomme et non en grammairien, il jette sa pensée, comme elle lui arrive, en saillies et en images mais il y revient, et souvent, et longtemps ; II revoit, il rature, il corrige il écrit enfin en écrivain qui a raisonné son goût et défini son style.

« Ce qui fait ordinairement une grande pensée, c'est lorsqu'on dit une chose qui en fait voir un grand nombre d'autres, et qu'on nous fait découvrir tout d'un coup ce que nous ne pouvions espérer qu'après une grande lecture. »

Tel nous apparaît Montesquieu, vers 1720, dans sa maturité. Une admirable modération d'âme, d'esprit et de caractère, réglait en lui et pondérait les unes par les autres des qualités très diverses que la nature associe rarement en un même homme. Ces qualités ne sont pas tout le génie de la France mais elles sont toute la raison et tout l'esprit français.

Nous avons eu des philosophes plus sublimes, des penseurs plus audacieux, des écrivains plus éloquents, plus douloureux, plus pathétiques, de plus féconds créateurs d'âmes artificielles et de plus riches inventeurs d'images nous n'avons pas eu d'observateur plus judicieux des sociétés humaines, de conseiller plus sage des grandes affaires publiques, d'homme qui ait uni un tact si subtil des passions individuelles à une pénétration si large des institutions d'Etat, mis enfin un aussi rare talent d'écrivain au service d'un aussi parfait bon sens.

« L'esprit que j'ai est un moule, disait Montesquieu ; on en tire jamais que les mêmes portraits »

Ces portraits ont eu leurs études et leurs esquisses, et bien des originaux ont posé pour les grandes figures historiques, qui composent la galerie de Montesquieu. Considérons les premiers modèles qui se présentèrent a lui et qu'il se proposa de dessiner. Ce sont les hommes et les choses de la Régence nulle société ne se montra plus volontiers a nu et ne provoqua plus effrontément la satire.

Les lettres Persanes

Louis XIV vient de disparaître; il a fini dans une sorte de sombre et majestueux coucher de soleil. Les contemporains ne s'arrêtent point à admirer le crépuscule d'un grand règne. Ils sont tout a la joie de l'affranchissement. Personne ne regrette le roi ; il a trop durement imposé a tous les Français « cette dépendance qui a tout assujetti ». « Les provinces, au désespoir de leur ruine et de leur anéantissement, respirèrent et tressaillirent de joie, dit SaintSimon les parlements et toute espèce de judicature, anéantie par les édits et par les évocations, se flatta, les premiers de figurer, les autres de se trouver affranchis. Le peuple, ruiné, accabié, désespère, rendit grâces à Dieu, avec un éclat scandaleux, d'une délivrance dont ses plus ardents désirs ne doutaient plus. » Dans le monde où vivait Montesquieu, parmi les beaux-esprits et les esprits forts, on ne songea point, comme dans le petit peuple, à rendre grâces a Dieu ; tout au contraire, l'espèce de liberté qui s'établit, déchaîna le libertinage, qui renversa toutes les digues.

Il n'avait jamais disparu. La tradition, dit , en venait directe et ininterrompue de la Renaissance a la Fronde et de la Fronde a la Régence, par Retz, Saint-Évremond, Vendôme, Bayle les épicuriens et les pyrrhoniens.

Le règne de Louis XIV en est comme miné. Ce prince et ses conseillers d'Etat en matière ecclésiastique crurent faire merveille en supprimant les dissidents. Huguenots et jansénistes, tout ce qui prétendait croire selon sa propre conscience et la grâce qu'il recevait du ciel, se vit persécuté, proscrit, anéanti. Mais l'impiété resta : elle couvait dans le fond des âmes, ennemie la plus redoutable que l'Eglise eût affrontée depuis le temps de Léon X ; car elle était apaisée, consciente, imperturbable comme la pensée du temps. Les incrédules portaient en leur négation la plénitude et la certitude magistrale d'un Bossuet dans sa foi. « La grande hérésie du monde, écrivait Nicole, n'est plus le calvinisme ou le luthéranisme ; c'est l'athéisme. »

On avait écrasé la Réforme et le Jansénisme, qui procédaient l'une et l'autre de l'esprit chrétien. On avait ainsi ouvert la voie plus large a l'esprit de la Renaissance, qui était celui de l'antiquité païenne. Le roi avait renouvelé les mœurs de l'Olympe exemple plus efficace que tous les édits du monde.

La politique tirée par Bossuet de l'Écriture sainte ne pouvait prévaloir sur cette morale tirée par Louis XIV de la mythologie. Le roi vieilli, converti et dévot n'y trouva de remède que dans la pénitence s'il l'observa lui-même, il ne parvint a imposer à ses sujets que l'hypocrisie. Le dérèglement prit le masque ou garda le huis clos.

La Régence l'affranchit de tout frein. On vit la forfanterie du vice succéder a t'étalage de la dévotion, les émules de don Juan occuper, sur le devant de la scène, la place qu'y occupait récemment ceux de Tartuffe. Tout est mis en question, discuté, ébranlé. La constitution Unigenitus passionne tous les croyants les querelles intestines de l'Eglise livrent la brèche aux esprits forts. Dubois introduit la débauche dans la politique ; Law l'introduit dans l'économie sociale. Il n'y avait de tripots que pour les gens de qualité; il y en eut un désormais pour tout le peuple. Et cependant nul ne se doutait que ce débordement des idées et des passions bouleversait le vieux sol de la France. Le nouveau règne inspirait des espérances sans limites toutes les témérités devenaient possible par la raison qu'aucun ne semblait redoutable.

Ainsi pensait Montesquieu, emporté par ces mouvements du siècle. Gentilhomme et parlementaire, narquois, frondeur, avec cela généreux, ardent aux réformes et confiant aux illusions, avide de gloire, désireux de plaire, rêvant d'éclairer son pays et de briller dans le beau monde, pris, en un mot, « de cette maladie de faire des livres », qui est sa vocation, mais, en même temps, prudent de sa personne, scrupuleux sur les bienséances de son rang, sans goût au scandale, encore moins aux épreuves, il cherche a ses idées un voile assez souple et assez discretpour que son ouvrage pique les sens des curieux sans offenser la pudeur officielle des censeurs. Il suppose que deux Persans, l'un plus enjoué et plus railleur, Rica, l'aulne plus méditatif et plus réftéchi, Usbek, viennent visiter l'Europe, échangent leurs impressions, renseignent leurs amis de Perse sur les choses de l'Europe et se font renseigner par eux sur celles de la Perse. La fiction n'était pas entièrement nouvelle ; il importe assez peu de savoir si Montesquieu l'emprunta a Dufresny (Charles Dufresny, sieur de La Rivière, né en 1648 à Paris où il est mort le 6 octobre 1724, est un dramaturge, journaliste et chansonnier français. Il passait pour être le petit-fils de Henri IV, tant il lui ressemblait.) Il était homme a l'inventer, et, dans tous les cas, il se l'appropria. L'idée de la Perse lui vint de Chardin. Les récits, fort aimables, de ce voyageur, étaient une de ses lectures favorites il en tira sa théorie du despotisme et sa théorie des climats ; il s'en inspira dans l'espèce de roman qu'il mêla aux Lettres persanes et dans la composition du décor où il plaça ses personnages c'est la partie la plus contestable du livre. Elle était toute de mode, elle a entièrement vieilli.

Montesquieu goûtait fort les Mille et une nuits ; il y aurait trouvé tous les éléments d'un aimable pastiche de conte oriental. Il n'y a point songé. Son roman rappelle, avec moins de grâce lascive, les écrits de Crébillon fils ; avec moins de facilité et d aimables invraisemblances, les contes d'Hamilton.

Il y a un effort de précision, parfaitement déplacé, dans ces récits scabreux, et, par suite, assez désobligeant. Si Montesquieu s'était borné à reproduire les détails de mœurs recueillis par Chardin, ces défaits passeraient, a la rigueur, pour de la couleur locale. Mais il n'en est rien. Montesquieu brode sur le canevas du voyageur, et y brode a sa façon de parlementaire libertin. « La pudeur, dit quelque part Chardin, ne permet pas qu'on se souvienne seulement de ce qu'on a entendu sur un tel sujet. » Montesquieu n'a point entendu ce qu'il a imaginé, et il l'a décrit avec Indiscrétion. Il y a tout un attirail de harem, plus gascon que persan, toute une polygamie, plus européenne qu'orientale, dont l'étalage a je ne sais quoi de travesti, de fané, de vieillot et qui nous impatiente et nous glace.

Montesquieu ne pousse pas seulement Chardin au licencieux ; il le pousse au tragique. Ses Persans ont une jalousie sombre et inquiète. « Malheureux que je suis ! s'écrie Usbek. Je souhaite de revoir ma patrie, peut-être pour devenir plus malheureux encore! Eh! qu'y ferais-je ?... j'entrerai dans le sérail il faut que je demande compte du temps funeste de mon absence. que sera-ce, s'il faut que des châtiments que je prononcerai moi-même, soient des marques éternelles de ma confusion et de mon désespoir ? » Il parle d'un ton sinistre de « ces portes fatales qui ne s'ouvrent que pour lui ». Ceux qui les gardent ne sont pas ces « vieux esclaves difformes et fantasques » qu'a observés Chardin ; ce sont les victimes emphatiques d'une destinée fatale. Il y a en eux de l'Abélard posthume et du Triboulet anticipé. Ces eunuques, étaient fort savants et tenaient lieu de récepteurs aux Persans de qualité quoiqu'un d'eux certainement est venu jusque dans le Valais et y a fait l'éducation de Saint-Preux.

Ce sont les faiblesses de l'ouvrage ; c'est en partie ce qui en fit le succès. Cette mode a passe ; les nôtres passeront de même. Arrêtons-nous a ce qui dure. Le style d'abord il est merveilleusement nerveux, bref, « signifiant », précis surtout, sobre et d'une propriété admirable de tours et d'expressions plus vif, plus aisé, plus brusque d'allures que celui de Saint-Évremond ; moins tendu et moins concerté que celui de La Bruyère. Montesquieu ne cherche pas autant l'ornement et la figure qu'il le fera plus tard, quand il traitera des sujets plus arides; il lui parait, et c'est juste, que la variété de la pensée suffit ici au divertissement du lecteur. C'est le courant pur de l'esprit français il coule sur un lit un peu pierreux ; mais que de limpidité dans les eaux, que de joie, de grâce et de lumière dans les remous et dans les cascatelles ! C'est le courant qui s'en va vers Voltaire et Beaumarchais ; Stendhal et Mérimée, en notre siècle, le recueilleront et le détourneront vers nous, mais dans un flux moins franc, sur un lit plus sinueux et plus desséché.

Les caractères et les traits de mœurs abondent dans les Lettres persanes. Montesquieu, qui se montra par la suite connaisseur si sagace de l'homme social, se montre dans ces lettres l'observateur pénétrant et ironique de l'homme du monde. La tradition veut qu'il se soit peint dans Usbek : Usbek est grand raisonneur d'affaires et grand chercheur de causes, il prône le divorce, vante le suicide, loue les stoïciens; mais il est bien agité dans ses amours, bien mélancolique en ses jalousies et d'un atrabilaire (Qui a rapport à l'atrabile, à la bile noire) féroce, dans la satiété des plaisirs. Ce ne fut jamais le fait d'un Gascon très dégagé du coté du coeur, qui s'attachait avec enjouement, se détachait sans amertume et se distrayait de toutes ses peines avec quelques pages de Plutarquc ou de Montaigne. Rica ressemble au moins autant a Montesquieu ; mais il n'est, en réalité, qu'une autre figure du même personnage. Ces deux Persans sont frères jumeaux. Usbek tient la plume quand Montesquieu fait la morale à ses contemporains ; Rica la prend, lorsque Montesquieu les raille. Et qu'il les raille finement.

Sa galerie de ridicules vaut les plus célèbres collections du genre le grand seigneur, « un des hommes du royaume qui se représente le mieux », qui « prend sa prise de tabac avec tant de hauteur, se mouche si Impitoyablement, crache avec tant de flegme, caresse son chien d'une manière si on'ensante pour les hommes », qu'on rie peut se lasser de l'admirer ; le directeur de conscience ; le faquin de lettres, qui souffre plus volontiers le bâton sur ses épaules que la critique sur ses ouvrages ; le « décisionnaire », qui fournit le motif d'un des plus vivants croquis de l'ouvrage.

Les Persans de Montesquieu sont sévères envers les femmes j'entends celles que Montesquieu a fréquentées dans le monde où il se divertissait, et dont il avait peut-être par lui-même observé les faiblesses. Il les accuse de s'adonner au jeu, afin de « favoriser une passion plus chère », lorsqu'elles sont encore jeunes, et pour remplir le vide de cette passion, lorsqu'elles se sentent vieIHIr. Il dira plus tard, et plus crûment «« Chacun se sert de leurs agréments et de leurs passions pour avancer sa fortune ». Il est Implacable pour les hommes qui parviennent par ce chemin. Il flétrit ces spadassins d'alcôve, prototypes de Lovelace et de Valmont, qui font carrière publique de dépravation et tirent insolemment vanité de leur scélératesse « Que dis-tu d'un pays où l'on tolère de pareilles gens, et où l'on laisse vivre un homme qui fait un tel métier ? où l'infidélité, la trahison, le rapt, la perlidie et l'injustice conduisent à la considération ? » Ce n'est plus le frivole ou le mondain qui parte Ici, c'est le gentilhomme parlementaire ; on se rappelle la harangue de don Louis à don Juan et la majestueuse remontrance du père du Menteur.

C'est le même esprit, bien plus proche de Saint-Simon que de Voltaire, qui perce dans la continuelle satire du roi, de la cour et des grands. Montesquieu exècre Louis XIV, qu'il a vu dans sa décrépitude, infatué de son règne, adulé par les subalternes, enviant au sultan des Turcs la simplicité de son gouvernement. Il n'accorde à Louis que les formes de la justice, de la politique et de la dévotion rien que l'air d'un grand roi. Injuste pour le maître, il ne l'est point pour les valets. Je ne trouve pas dans La Bruyère de touche plus dure que celle-ci : « Le corps des laquais est plus respectable en France qu'ailleurs ; c'est un séminaire de grands seigneurs ; il remplit le vide des autres états. Ceux qui le composent prennent la place des grands malheureux, des magistrats ruinés, des Gentilshommes tués dans les fureurs de la guerre ; et, quand ils ne peuvent pas suppléer par eux-mêmes, ils relèvent toutes les grandes maisons par le moyen de leurs filles, qui sont comme une espèce de fumier qui engraisse les terres montagneuses et arides. »

Montesquieu nous montre le monarque despote, les ministres sans système, le gouvernement précaire, les parlements déchus, les liens de famille relâches, la ruine des ordres, la jalousie des classes privilégiées, tous les signes, en un mot, de l'effondrement prochain du régime. Quel contraste entre Versailles, « où tout le monde est petit », et Paris, « où tout le monde est grand »; où règnent « la liberté et l'égalité », « l'ardeur pour le travail », l'économie ; où la « passion de s'enrichir passe de condition en condition depuis les artisans jusqu'aux grands » Cette émulation ne va point sans un fond d'envie; elle n'en est pas moins un des ferments de l'activité nationale. « il n'y a point jusqu aux plus vils artisans qui ne disputent sur l'excellence de l'art qu'ils ont choisi ; chacun s'élève au-dessus de celui qui est d'une profession différente, à proportion de l'idée qu'il s'est faite de la supériorité de la sienne. » Et ce Paris n'est que l'image de la nation. On ne voit en France que travail et qu'industrie . « Où est donc, écrit Usbek à son ami, ce peuple efféminé dont tu parles tant ? »

Ce sont des Français ; ils sont à la fois ardents à la fortune et passionnés d'égalité. Montesquieu n'aperçoit point en eux les éléments d'une démocratie qui s'est formée à l'ombre de la couronne, et qui développera un caractère entièrement différent de celui des démocraties antiques. HIl en est, et il en restera toujours à la liberté romaine et à la vertu politique de Lycurgue . Il oppose, par effet de contraste et par jeu satirique de figures, la république à la monarchie ; mais c'est la république des anciens. Il n'en imagine pas d'autre. Dès qu'il touche à ce grand problème, il se perd dans le rêve ; et l'on voit se nouer, à travers la fantaisie des Lettres persanes, les liens singuliers qui rattacheront ce réformateur de l'ancien régime aux apôtres de la Révolution. La monarchie, dit Usbek, « est un état violent qui dégénère toujours en despotisme » « Le sanctuaire de l'honneur, de la réputation et de la vertu, semble être établi dans les républiques et dans les pays où l'on peut prononcer le mot de patrie, »

« Je t'ai souvent ouï dire, écrivait un des amis d'Usbek, que les hommes étalent nés pour être vertueux, et que la justice est une qualité qui leur est aussi propre que l'existence. Explique-moi, je te prie, ce que tu veux dire. » Montesquieu ne l'expliqua jamais très clairement. Cette question des origines et du fondement du droit le trouva toujours embarrassé, fugitif et vague. Faute de mieux, il s'en tire par un apologue (Court récit en prose ou en vers, dont on tire une instruction morale.), l'histoire des Troglodytes, qui prouve « qu'on ne peut être heureux que par la pratique de la vertu ». Il construit une Salente (utopie), mais fort différente de la Salente de Fénelon (Salente ou l'éducation du duc de Bourgogne - la cité idéale et sa représentation dans le Télémaque de Fénelon). Celle-ci était l'Idéal du futur gouvernement du duc de Bourgogne sous le ministère de BeauviDiers. Les Troglodytes de Montesquieu sont les précurseurs de la cité de Mably et de la république de Rousseau.

Frondeur et paradoxal en politique, Montesquieu, dans ses Lettres persanes, est tout esprit fort en religion. Il est jeune, il est confiant en sa raison, confiant en sa santé, confiant dans la vie. Il est tranchant, il est acéré, il est impitoyable aux compromis du monde et aux conversions de la dernière heure. Il l'est d’une main légère, qui semble effleurer la peau et qui coupe sans merci. Toute la polémique voltairienne paraît en germe dans les lettres sur les changements de l’univers et sur les preuves de l’islamisme ; mais c’est du Voltaire plus puissant et plus serré. Montesquieu parle de l’Église avec ironie, des théologiens avec dédain, des moines avec mépris. Les missionnaires mêmes ne trouvent point grâce à ses yeux : « C’est un beau projet de faire respirer l’air de Casbin à deux capucins ! »

Montesquieu ne juge bon ni à l’État ni à la société que l’on propage des religions nouvelles ; mais il pense que, partout où il en existe de différentes, on doit les obliger à vivre en paix. Cette tolérance oblique et imparfaite est fort éloignée de la liberté de conscience ; cependant les contemporains s’en seraient fort bien, accommodés. Il y avait grand mérite à la proposer et grande hardiesse à la soutenir publiquement. Montesquieu la revendique avec éloquence. Ses lettres sur les autodafés, ses vues sur la persécution des juifs, ses allusions à la révocation de l'Édit de Nantes, comptent parmi les pages qui honorent le plus ses écrits. Elles annoncent l’auteur de l'Esprit des lois.

Cet auteur se révèle à des signes de plus en plus marqués à mesure que la correspondance s’allonge entre les deux Persans. Le roman, la convention, le colifichet oriental, le clinquant du début disparaissent peu à peu de l’ouvrage. Les aperçus de l’historien, les vues du moraliste remplacent les observations décousues et les pointes dénigrantes du satirique. On prend ici Montesquieu sur le fait, et tel qu’il pensait, au vol de ses lectures. Il me semble que les dernières Lettres persanes nous donnent l’idée la meilleure et la plus complète des notes qu’il prenait, et qui sont en partie, dit-on, conservées à La Brède. Montesquieu a développé, dans ces lettres, ce qui lui venait à l’esprit, comme il le concevait, et à mesure qu’il le concevait. Il aborde, par le côté et en passant, la plupart des problèmes qu’il voudra bientôt approfondir, et qu’il s’efforcera de coordonner. Ses idées sur le droit des gens et sur la conquête, sur l’avancement des sciences, sur la classification des gouvernements, sur les origines féodales et germaniques de la liberté, percent çà et là, et parfois se découvrent avec une véritable ampleur à travers la trame légère de ces lettres. Ses jugements sur la dissolution de l’empire turc et sur la décadence de l’Espagne, qu’il discerna d’un coup d’œil si perspicace, ont été ouvent cités. Je ne puis me défendre d’extraire quelques lignes de la lettre sur les Espagnols. On y voit bien les raisons de l’admiration de Stendhal pour les Lettres persanes. Les émules de Montesquieu dans notre siècle ne l’ont certainement point surpassé dans cette façon large et incisive de manier le burin.

« Il n’y a jamais eu, dans le sérail du Grand Seigneur, de sultane si orgueilleuse de sa beauté, que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l’est de la blancheur olivâtre de son teint, lorsqu’il est dans une ville du Mexique, assis sur sa porte, les bras croisés. Un homme de cette conséquence, une créature si parfaite, ne travaillerait pas pour tous les trésors du monde, et ne se résoudrait jamais, par une vile et mécanique industrie, de compromettre l’honneur et la dignité de sa peau… Mais quoique ces invincibles ennemis du travail fassent parade d’une tranquillité philosophique, ils ne l’ont pourtant pas dans le cœur ; car ils sont toujours amoureux. Ils sont les premiers hommes du monde pour mourir de langueur sous la fenêtre de leurs maîtresses ; et tout Espagnol qui n’est pas enrhumé ne saurait passer pour galant. Ils sont premièrement dévots et secondement jaloux… Ils disent que le soleil se lève et se couche dans leur pays : mais il faut dire aussi qu’en faisant sa course, il ne rencontre que des campagnes ruinées et des contrées désertes. »

J’ajoute un trait, qui est le trait final du livre et qui est tout l’homme : la modération parfaite du jugement et la sagesse des vœux. La réserve du législateur tempère constamment chez Montesquieu la sévérité des opinions et la verve des utopies. C’est cet esprit qui dicte à Usbek ce précepte fameux : « Il est quelquefois nécessaire de changer certaines lois. Mais le cas est rare ; et lorsqu’il arrive, il n’y faut toucher que d’une main tremblante. » C’est cet esprit encore qui inspire ces maximes qui annoncent et résument l’œuvre à venir : « J’ai souvent recherché quel était le gouvernement le plus conforme à la raison. Il m’a semblé que le plus parfait est celui qui va à son but à moins de frais ; de sorte que celui qui conduit les hommes de la manière qui convient le plus à leur penchant et à leur inclination, est le plus parfait. » Voilà, dans les Lettres persanes, toute la politique de l'Esprit des lois ; en voici toute la philosophie : « La nature agit toujours avec lenteur, et, pour ainsi dire, avec épargne ; ses opérations ne sont jamais violentes ; jusque dans ses productions elle veut de la tempérance ; elle ne va jamais qu’avec règle et mesure ; si on la précipite, elle tombe bientôt dans la langueur. »

Le Temple de Gnide

Les Lettres persanes ne pouvaient paraître qu’anonymes, sous l’enseigne d’un éditeur étranger. La censure s’accommodait de ces subterfuges, dont personne n’était dupe. Imprimées à Rouen, comme leurs illustres devancières, , les Lettres persanes reçurent la rubrique d’un libraire d’Amsterdam. Montesquieu pratiquait et inspirait autour de lui la tolérance qu’il prêchait : il avait pour secrétaire un abbé Duval, qui ne manquait point de lumières, et pour ami un oratorien, le Pierre Nicolas Desmolets, qui n’avait rien de l’inquisiteur. L’abbé Duval corrigea les épreuves du livre ; Desmolets dissuada Montesquieu de le publier ; mais comme il était homme d’esprit et bon prophète, il ajouta : « Cela se vendra comme du pain. » Ce qui advint, en effet. Les Lettres persanes présentaient, sous une forme qui flattait tous les goûts du temps, les pensées qui répondaient aux dispositions de tous les contemporains. L’ouvrage parut en 1721 ; il en fut fait dans l'année quatre éditions et quatre contrefaçons.

Cet éclat n'alla point sans soulever du blâme et sans éveiller des jalousies. Le nom de l'auteur se répandit promptement. Le monde qui se divertissait du livre, en voulut à l’un des siens de l’avoir composé. C’était l’affaire d’un libelliste et non celle d’un président à mortier, de censurer de la sorte l’État, les mœurs et la religion. Les gens de lettres écrivent ces pamphlets, les gens du monde s’en amusent, les gens du roi les condamnent, l’auteur va en prison, et le lecteur s’en félicite. Ce sont, disait d’Argenson, « des traits d’un genre qu’un homme d’esprit peut aisément concevoir, mais qu’un homme sage ne doit jamais se permettre de faire imprimer ». « Il faut ménager là-dessus l’esprit de l’homme », écrivait Marivaux dans son Spectateur français. Les envieux renchérirent sur les critiques. « Lorsque j’eus obtenu quelque estime de la part du public, rapporte Montesquieu, celle des gens en place se refroidit ; j’essuyai mille dégoûts. » On trouva qu’il avait trop d’esprit ; on le lui fit sentir en le traitant non plus en frondeur, mais en impie et presque en séditieux. Il en souffrit au point de renoncer à avouer publiquement cet ouvrage, qui faisait sa gloire, « J’ai la maladie de faire des livres, écrivait-il, et d’en être honteux quand je les ai faits. »

C’étaient les déboires du succès ; il en goûta toutes les satisfactions, qui étaient faites pour le consoler. Il vint à Paris ; il avait trente-trois ans, et, comme il a pris soin de le dire, il aimait encore. Il se répandit dans cette société galante et lettrée qui était l’enchantement du siècle et qui en demeure la parure. Il connut Maurepas, le comte de Gaylus, le chevalier d’Aydies, qu’il estimait si fort et pour lequel il semble avoir écrit cette pensée : « Je suis amoureux de l’amitié. » Il fréquenta chez Mme de Tencin, chez Mme de Lambert, chez Mme du Deffand ; il fut admis à Chantilly chez le duc de Bourbon. Il y rencontra Mme de Prie, qui faisait les honneurs de ce prince, ceux de son château et ceux de son gouvernement. Montesquieu sut gagner les bonnes grâces de cette favorite. Il aurait souhaité, dit-on, de se faire distinguer davantage de la sœur du duc, Marie-Anne de Bourbon, Mlle de Clermont. Elle avait vingt-sept ans, de la beauté, de l’éclat, de l’enjouement surtout. Nattier l’a peinte en naïade très vive de couleur et très insinuante. La tradition veut que Montesquieu ait été ébloui de ses charmes et qu’il ait, pour lui faire sa cour, composé le Temple de Gnide.

C’est un petit poème en prose, qu’il suppose traduit du grec. « Il n’y a, dit-il, que des têtes bien frisées et bien poudrées qui connaissent tout le mérite du temple de Gnide. » Il en constate ainsi le caractère artificiel et l’anachronisme ; il le range parmi les brimborions (Petit objet de peu de valeur.) que la futilité de son siècle a légués à la curiosité du nôtre. De ce bouquet aux parfums voluptueux, qui devait ravir Chantilly, il ne reste plus guère qu’un arôme, très subtil, de sachet desséché dans un cabinet de rococo. Léonard et Colardeau ont mis en vers ces madrigaux quintessenciés (Subtil ou raffiné, annoncé de manière sarcastique pour dénigrer l'objet de la critique.) ; leur rhétorique galante est, en son genre, plus aimable que celle de Montesquieu. Ce n’est point faire l’éloge de l’ouvrage.

Cependant cette défaillance même marque la supériorité de Montesquieu. Il est trop serré, trop précis, trop riche de pensées pour ce badinage allégorique. Il ne se décèle que par instants, lorsqu’il oublie ses lectrices poudrées et frisées ; prenant alors son pastiche au sérieux, il traduit réellement, en sa belle prose, quelque fragment de poème antique dont il s’est inspiré et qui chante dans sa mémoire. Cette grande familiarité qu’il avait des anciens, cette merveilleuse pénétration qu’il s’était acquise de leur génie politique, lui en révèle, par échappées, la poésie et la fraîcheur. C’est une note unique en ce temps-là : ni Léonard ni Colardeau ne l’ont entendue ; leur clavecin grêle n’aurait pas su en rendre le son clair et plein. Il faudra près d’un siècle pour qu’elle trouve son écho dans la littérature, la renouvelle et la rajeunisse. « Quelquefois elle me dit en m’embrassant : Tu es triste. — Il est vrai, lui dis-je ; mais la tristesse des amants est délicieuse ; je sens couler mes larmes, et je ne sais pourquoi, car tu m’aimes ; je n’ai point de sujet de me plaindre, et je me plains. Ne me retire point de la langueur où je suis ; laisse-moi soupirer en même temps mes peines et mes plaisirs. Dans les transports de l’amour, mon âme est trop agitée ; elle est entraînée vers son bonheur sans en jouir : au lieu qu’à présent je goûte ma tristesse même. N’essuie point mes larmes : qu’importe que je pleure, puisque je suis heureux ? »

Le Temple de Gnide parut à Paris, en 1725, avec privilège du roi. Montesquieu n’eut garde de le signer. Il avait toutes raisons de se féliciter de sa discrétion : l'abbé de Voisenon prétend, en effet, que son pastiche « lui valut beaucoup de bonnes fortunes, à condition qu’il les cacherait ». Il s’enhardit et se présenta à l’Académie française. Il avait naguère raillé cette illustre compagnie ; il était du monde où l’on en recrutait les membres : il fut élu ; mais il passait pour l’auteur des Lettres persanes, et le roi refusa son agrément au choix de l’Académie sous le prétexte que Montesquieu n’habitait point Paris. Montesquieu s’en retourna à Bordeaux et s’occupa de se mettre en règle. Il lut à l’Académie de cette ville, en 1725, des fragments d’un traité stoïcien des Devoirs, et des Réflexions sur la considération et la réputation. Il prononça un Discours sur les motifs qui doivent nous encourager aux sciences, plein de beaux traits d’humanité. Cela fait, il vendit sa charge de président et vint s’installer à Paris. C’est le temps où il commença d’esquisser dans sa pensée le dessein de l'Esprit des lois. La consécration lui vint avant le chef-d’œuvre.

Il se présenta de nouveau à l’Académie en 1727. Le cardinal Fleury eut encore quelques velléités de l’écarter ; Montesquieu et ses amis parvinrent à endormir les scrupules du ministre. Élu le 5 janvier 1728, il fut admis le 24 du même mois. Son discours n’est point de ceux dont on peut dire qu’il est un titre ; on n’en peut louer que la concision, avec une belle phrase sur la paix et sur le sang humain, « ce sang qui souille toujours la terre ». Montesquieu célébra, par bienséance et pour se conformer à l'usage, Richelieu, qu’il détestait, et Louis XIV, qu’il avait déchiré. Mallet, qui le reçut, l'invita à justifier son élection en rendant, au plus tôt, « ses ouvrages publics ». Il ajouta, non sans malice : « Vous serez prévenu par le public si vous ne le prévenez. Le génie qu’il remarque en vous le déterminera à vous attribuer les ouvrages anonymes où il trouvera de l’imagination, de la vivacité, des traits hardis ; et pour faire honneur à votre esprit, il vous les donnera, malgré les précautions que vous suggérera votre prudence. » Mallet n’avait lui-même composé qu’une ode quand il remplaça, en 1715, le chevalier de Tourreil. La postérité n’en saurait probablement rien, si le hasard n’avait fourni, à ce versificateur discret, l’occasion de gourmander Montesquieu sur l’insuffisance de ses titres.

Montesquieu eut la faiblesse de s’en offenser. Il parut rarement à l’Académie ; on prétend qu’il ne s’y trouvait point à l’aise : il ne s’y voyait point accueilli comme il l’aurait souhaité. Il désirait voyager afin d’étudier par lui-même les institutions et les coutumes des peuples. Il partit pour faire son tour d’Europe. Il le commença par l’Allemagne et l’Autriche, en compagnie d’un diplomate anglais, le comte de Waldegrave, neveu du maréchal de Berwick. Montesquieu avait connu ce maréchal à Bordeaux, et il l’admirait fort.

On prête à Montesquieu cette phrase, qui résume ses pérégrinations : « L’Allemagne est faite pour y voyager, l’Italie pour y séjourner, l’Angleterre pour y penser, la France pour y vivre. » Il revint à La Brède après plus de trois ans d’absence, retrouva sa famille, s’occupa de ses affaires, cultiva ses vignes, fit dresser sa généalogie et transforma son parc en jardin anglais. Sa principale occupation fut désormais la composition du livre qu’il portait dans sa tête et qu’il avait promené en Europe. Il ne pouvait le mener à fin que dans le silence et les loisirs de la province. Il voulait écrire une histoire de l’humanité sociale : l’histoire de l’homme dans la politique et dans les lois. Il en avait esquissé maint fragment : un Essai sur les finances de l’Espagne, des Réflexions sur la monarchie universelle en Europe, une Histoire de Louis XI. D’après ce qui a subsisté de ce dernier ouvrage, on en peut dire ce que Montesquieu disait de Michel-Ange : « On trouve du grand dans ses ébauches mêmes, comme dans ces vers que Virgile n'a point finis. »

Il était tout plein de l’esprit de Rome. « Les ruines d’une si épouvantable machine » n’avaient point frappé son imagination, comme celle de Montaigne, par leur aspect pittoresque et leur caractère sépulcral. C’est ainsi que parurent en 1734 les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, et quelques années plus tard, en 1745, le Dialogue de Sylla et d’Eucrate, Ce dialogue forme un admirable appendice aux Considérations, et l’on ne peut l’en détacher.

L'Esprit des Lois

Montesquieu avait environ quarante ans, quand il mit sur le chantier son grand ouvrage. Il en rassemblait les matériaux depuis longtemps. « Je puis dire que j’y ai travaillé toute ma vie, écrit-il. Au sortir du collège, on me mit dans les mains des livres de droit : j'en cherchai L'esprit. » Ce mot, qu’il devait attacher à son œuvre, ne lui appartenait point en propre. Jean Domat, dans son Traité des lois, avait consacré un chapitre à la nature et à l'esprit des lois ; mais il entendait par là le sens propre et profond des législations, « cet esprit qui dans les lois naturelles est l’équité, et dans les lois arbitraires l’intention du législateur. » Cet esprit des lois, Montesquieu n’avait pas à le chercher très loin, et Domat le lui aurait tout directement donné ; mais il désirait dégager autre chose, la raison d’être de la loi et de son efficacité. Le problème ainsi posé cessait d’être juridique et devenait historique. Il ne suffisait pas de scruter sa conscience, d'interroger sa raison et d’analyser les textes : il fallait descendre dans l’histoire et demander un de ses secrets, son grand secret d’État, à la civilisation.

Montesquieu erra longtemps. « Je suivais mon objet sans former de dessein ; je ne connaissais ni les règles ni les exceptions. » Relisez le chapitre de la Coutume dans Montaigne, vous vous ferez une idée des notes que Montesquieu avait recueillies de toutes mains et accumulées dans ses tiroirs. Montaigne a secoué les siennes au hasard, il les a jetées au vent, et il s’est fait un malicieux plaisir de les imprimer en ce désordre, qui lui paraît le dernier mot de la nature. Il triomphe de ce pêle-mêle d’hommes, de choses, de temps, de pays, de gouvernements, d’anecdotes, de légendes, de bons mots et de belles maximes. Il n’a pas de peine à tirer de ce gâchis humain de quoi ravaler l’homme et mettre en loques sa draperie. Pas une ligne du chapitre qui n’étale l’infirmité de notre raison et la contradiction misérable de nos jugements. Cet arsenal étrange que Montaigne a formé pour inquiéter l’homme et ébranler en lui le fondement de toute certitude, Pascal s’en empare pour ramener l’humanité à la foi. Dans une incomparable démonstration par l’absurde, il écrase l’esprit humain afin de l’anéantir devant Dieu. Montesquieu ne se contente point de la raison diffuse et vagabonde de Montaigne ; il ne se résigne point à la raison confondue et prosternée de Pascal. Il lui faut une explication, et il la veut humaine.

« J’ai d’abord examiné les hommes et j’ai cru que, dans cette infinie diversité de lois et de mœurs, ils n’étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies. » Chercher l’idée qui les mène n’est pas seulement faire œuvre de curieux, c’est faire œuvre de législateur et d’ami de l’humanité. Montesquieu ne sépare point les deux objets. Il juge les hommes « fripons en détail et en gros honnêtes gens. »» Il en va, pour lui, de la vie, comme du théâtre : on n’y applaudit que les belles actions et l’on ne s’y accorde que sur les bons préceptes. Il prétend travailler dans l’intérêt de tous : pour « instruire les hommes ». Il veut pénétrer dans chaque État, s’en faire le citoyen, afin de donner à chaque nation la raison de ses usages et de ses maximes ; de faire mieux aimer à chaque homme sa patrie et son gouvernement ; d’apprendre aux peuples comment les États périclitent et comment ils se conservent. Il écrit pour l’homme qu’il se figure à son image « l’homme de bien politique », comme il le nomme, et il estime que « le bien politique, comme le bien moral, se trouve entre deux limites. »

S’il a en vue l’humanité, il considère surtout la France. Il la voit inclinant vers le despotisme, et il redoute que le despotisme ne la conduise à l’anarchie, c’est-à-dire à la forme la plus redoutable de la décadence. Il veut avertir ses compatriotes, ranimer en eux l’amour de la liberté, retrouver et restaurer leurs titres de citoyens. Après avoir montré les desseins de Dieu sur le monde, Bossuet tire, de ces desseins mêmes, la doctrine qui doit servir de fondement à la monarchie chrétienne et de leçon au Roi Très-Chrétien. Montesquieu, qui a fait voir comment une grande institution sociale s’organise, grandit, prospère, décroît et se ruine, veut à son tour en tirer la leçon pour toutes les législations humaines. Il rêve un livre de science pure et de principes, qui sera aux Considérations sur les Romains ce que la Politique tirée de l’Ecriture sainte est au Discours sur l’histoire universelle. Entreprise la plus noble qu’un législateur pût former, mais la plus audacieuse aussi et la plus difficile. Montesquieu, lorsqu’il l’eut exécutée, a pu donner avec fierté cette épigraphe à son ouvrage : Prolem sine matre creatam. (Enfant né sans mère).

La science naturelle de l'homme faisait défaut à Montesquieu dans ses études sur les origines de la société, comme l’archéologie et la critique des textes dans ses études sur les origines de Rome. Que n’avait-il pu lire Buffon ! La septième Époque de la Nature lui aurait très simplement expliqué l’humanité primitive et la genèse des coutumes. « Les premiers hommes, témoins des mouvements convulsifs de la terre, encore récents et très fréquents, n’ayant que les montagnes pour asiles contre les inondations, chassés souvent de ces mêmes asiles par le feu des volcans, tremblants sur une terre qui tremblait sous leurs pieds, nus d’esprit et de corps, exposés aux injures de tous les éléments, victimes de la fureur des animaux féroces, dont ils ne pouvaient éviter de devenir la proie ; tous également pénétrés du sentiment commun d’une terreur funeste, tous également pressés par la nécessité, n’ont-ils pas très promptement cherché à se réunir, d’abord pour se défendre par le nombre, ensuite pour s’aider et travailler de concert à se faire un domicile et des armes ? »

Montesquieu n’a fait que l'entrevoir. Faute de notions précises, il s’abandonne à son imagination. Il se plaît à supposer un état de nature où des sauvages timides, faibles et amoureux jouissaient d’une sorte de bonheur animal. La paix fut, selon lui, la première loi des hommes ; la guerre fut la seconde, et elle commença dès que les hommes s’étant groupés en sociétés, ces sociétés commencèrent de lutter pour leur existence ; comme si l’instinct social qui porte les hommes à aimer leurs semblables et à se réunir avec eux, n’était pas aussi primordial en eux, que l’instinct égoïste qui les porte à se disputer et à se haïr. Montesquieu reste perplexe et confus sur ce grand sujet. Quelques lignes d’une lettre persane sont peut-être encore ce qu’il en a dit de plus clair, « Je n’ai jamais ouï parler du droit public, qu’on n’ait commencé par rechercher soigneusement quelle est l’origine des sociétés ; ce qui me paraît ridicule. Si les hommes n’en formaient point, s’ils se quittaient et se fuyaient les uns les autres, il faudrait en demander la raison et chercher pourquoi ils se tiennent séparés ; mais ils naissent tous liés les uns aux autres ; un fils est né auprès de son père, et il s’y tient ; voilà la société et la cause de la société. »

Cependant, comme il lui faut absolument présenter une opinion et adopter une formule, il se retranche dans la plus vague et la plus générale de toutes, « Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » Cette signification est, en effet, fort étendue, si étendue qu’elle se dérobe à l’analyse et s’échappe vers l’infini. C’est une formule d’algèbre, qui s’applique à toutes les réalités et n’en exprime précisément aucune. Elle est rigoureusement vraie des lois des mathématiques et des lois de la nature physique ; elle ne s’adapte qu’à une grande distance, et assez indistinctement, aux lois politiques et aux lois civiles : il faut, pour la suivre jusque-là, passer par toutes les transformations et dégradations du sens même du mot loi. Montesquieu ne s’arrête point à cette difficulté. Il pose sa formule, franchit toutes les idées intermédiaires, et arrive à la législation proprement dite, qui est son objet.

Là, les faits sont ses maîtres ; mais les faits l’accablent et l’étouffent. On le voit, peinant au travail, s’égarant, revenant, harassé, à son chemin, reprenant haleine, repartant et s’égarant encore. « J’ai bien des fois commencé et bien des fois abandonné cet ouvrage ; j’ai mille fois envoyé aux vents les feuilles que j’avais écrites… je ne trouvais la vérité que pour la perdre… » Enfin l’étoile polaire lui apparut. Il trouva sa voie, et n’eut plus qu’à marcher vers la lumière.

C’est vers 1729 qu’il convient de placer cette époque décisive de la carrière de Montesquieu. Il découvrit alors ce qu’il a appelé « la majesté de son sujet », et il estima que désormais, s’il savait se soutenir à cette hauteur, il en verrait, selon son expression, « couler les lois comme de leur source ». « Quand j’ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu à moi… J'ai posé les principes et j’ai vu les cas particuliers s’y plier comme d’eux-mêmes, » Arrêtons-nous à ces principes : ils donnent la clef de l’œuvre.

« Plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs, les manières ; d’où il se forme un esprit général qui en résulte. » Ces éléments qui composent toute société humaine, cet esprit général qui l’anime sont connexes et solidaires. Ce n’est point l’agrégation fortuite de matériaux inanimés ; c’est un organisme vivant. Les lois sont comme les nerfs de ce corps social ; il faut qu’elles s’approprient à la nature des organes qu’elles animent, et à la fonction de ces organes. Elles dépendent de certains éléments que l’homme ne peut changer, et d’autres éléments qu’il ne change qu’avec beaucoup d’efforts et très lentement.

« Elles doivent être relatives au physique du pays, au climat glacé, brûlant ou tempéré ; à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur ; au genre de vie des peuples ; … elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir ; à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs mœurs, à leurs manières. Enfin elles ont des rapports entre elles, elles en ont avec leur origine, avec l’objet du législateur, avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont établies. C’est dans toutes ces vues qu’il faut les considérer. C’est ce que j’entreprends de faire dans cet ouvrage. J’examinerai tous ces rapports : ils forment tous ensemble ce que l’on appelle l'Esprit des lois. »

L’institution sociale, ainsi envisagée, paraît à Montesquieu comme l’âme même des sociétés humaines. Si elle est vigoureuse et saine, la société prospère ; si elle est débile et corrompue, la société se dissout. De la connaissance qu’on en possède, de l’art avec lequel on la fonde ou la soutient, dépendent les réformes qui régénèrent les sociétés et les révolutions qui les ruinent. Il n’est point d’ailleurs d’espèce d’institution qui soit, par elle-même, supérieure aux autres. Il y a des conditions d’existence, des mœurs publiques et privées, un esprit national, une allure principale auxquels toute institution est subordonnée. La meilleure et la plus légitime pour chaque peuple est celle qui est le mieux appropriée au caractère et aux traditions du peuple pour lequel elle est établie.

De ce point de vue, Montesquieu examine les différentes espèces de gouvernements. Il distingue en chacune la nature et le principe. La nature du gouvernement, c’est ce qui le fait être. Son principe, c’est ce qui le fait agir. Définir la nature d’un gouvernement, c’est en déterminer la structure ; en définir le principe, c’est analyser les mœurs et les passions des hommes qui le pratiquent.

D’après la nature des gouvernements, Montesquieu les divise en républicains, monarchiques et despotiques. Si le peuple en corps ou une partie du peuple a la souveraineté, on a la démocratie ou l’aristocratie ; si le pouvoir est exercé par un seul, d’après des lois fixes et stables, on a la monarchie ; s’il est exercé arbitrairement, par la seule volonté ou le caprice du souverain, on a le despotisme. Cette classification a été critiquée. Montesquieu confond la constitution de l’État, qui peut être autocratique, oligarchique, aristocratique ou démocratique, avec le gouvernement de l’État, qui est nécessairement monarchique ou républicain. Les types fondamentaux de constitution et de gouvernement se combinent les uns avec les autres et produisent les systèmes mixtes. Mais il n’y a pas lieu d’insister ici sur ces distinctions. Pour Montesquieu, elles ne sont qu’un cadre, et l’important est de voir comment il y a disposé son tableau.

On y remarque deux groupes principaux : les lois qui résultent de la nature du gouvernement, ce sont les lois politiques ; celles qui résultent du principe du gouvernement, ce sont plus particulièrement les lois civiles et les lois sociales. Montesquieu montre les causes de durée et de corruption des unes et des autres, « La corruption de chaque gouvernement, dit-il, commence presque toujours par celle des principes. » C’est sur ce sujet qu’il s’élève le plus haut, et qu’il donne, à vrai dire, l’essence même de sa pensée, le grand et bienfaisant conseil de son ouvrage. « La coutume, avait dit Pascal après une lecture de Montaigne, fait toute l’équité, par cette seule raison qu’elle est reçue ; c’est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe l’anéantit. » La loi dérive de la nature des choses, répond Montesquieu ; sa raison d’être est le fondement de son autorité. Qui la ramène à son principe l'affermit. Montesquieu a vu plus juste et plus profondément.

Tout vaste qu’était l’esprit de Montesquieu, il ne pouvait embrasser le formidable amas des notes réunies pendant trente années de lecture. En 1745 Il fait effort, il sollicite les textes, il juxtapose, il accumule, il ne cimente plus. Il s’acharne, il se fatigue. « Ma vie avance et l’ouvrage recule à cause de son immensité »

En 1747 « Mon travail s’appesantit… » « Je suis accablé de lassitude. » Les derniers livres, les féodaux, l’épuisent : « Cela formera trois heures de lecture ; mais je vous assure que cela m’a coûté tant de travail, que mes cheveux en sont blanchis. » « Cet ouvrage a pensé me tuer, conclut-il après avoir revu les dernières épreuves ; je vais me reposer ; je ne travaillerai plus... »

Les Critiques

Les critiques ne manquèrent pas. Montesquieu était trop simplement grand homme, pour ne pas faire d’envieux. Il heurtait trop de préjugés et déroutait trop d’habitudes pour ne pas soulever de protestations. Il heurtait surtout le préjugé de la raison pure et déroutait le bel arbitraire des réformateurs sur la table rase. Cette école de spéculateurs a toujours été rebelle à l’expérience. Elle condamna l'Esprit des lois sans l’entendre, et la méthode historique sans essayer de l’appliquer.

Montesquieu avait un ami dans cette école. C’était Helvétius : il composa un traité sur l’esprit en général, mais il ne comprit point celui de Montesquieu. Il avait de l’aplomb, à défaut de profondeur ; il résuma, en quelques lignes, toutes les objections des abstracteurs de politique contre l'Esprit des lois : « Vous prêtez souvent au monde une raison et une sagesse qui n’est au fond que la vôtre… Un écrivain qui voulait être utile aux hommes devait plus s’occuper de maximes vraies dans un ordre de choses à venir, que de consacrer celles qui sont dangereuses… Je ne connais de gouvernements que de deux espèces : les bons et les mauvais ; les bons sont encore à faire. » Helvétius trouvait que Montesquieu apportait trop de complications dans la politique, que son hygiène était trop lente, et qu’elle exigeait trop de patience de la part du médecin, trop de vertu de la part du malade. Pourquoi tant de conseils minutieux, de diète et de régime ? Une bonne formule était si aisée à trouver et une bonne panacée si facile à prendre ! « Mon intention, » disait Montesquieu de quelqu’un qui le critiquait ainsi, « a été de faire mon ouvrage et non pas le sien. » Helvétius, qui redoutait l'Esprit des lois pour la réputation de son ami, se serait bien trouvé de l’échange.

Montesquieu s’était montré méprisant de la ferme, des fermiers et des traitants de toute espèce. Il y en eut un qui voulut se venger : il se nommait Claude Dupin, et il compila en 1749 des Réflexions sur quelques parties d’un livre intitulé de l’Esprit des lois. Ce titre était d’un sot, et le livre valait le titre. « Si vous prétendez à quelque place, disait Dupin, vous ferez bien de prendre une autre route ; celle-ci ne vous y conduirait pas. » La place où prétendait Montesquieu était de celles dont les Dupin ne disposent pas. « Me voilà, écrivait-il à un ami, cité au tribunal de la maltôte… » Dupin n’osa pas pousser l’affaire jusqu’au bout, et se contenta de faire circuler ses deux volumes sous le manteau. Il se rencontrait, dans ce factum, sinon des réflexions, au moins des remarques justes. Montesquieu n’était point sans inadvertances et sans distractions. Dupin releva ces erreurs, et Voltaire, plus tard, en fit son profit dans les écrits qu’il composa sur Montesquieu, l’A B C en 1768, et le Commentaire sur l’Esprit des lois en 1777.

Voltaire préparait l'Essai sur les mœurs lorsque parut l'Esprit des lois. Il semble que ce chef-d’œuvre l’ait gêné. Il n’aimait point Montesquieu. Montesquieu montrait peu de goût pour Voltaire, ne voyant guère en lui qu’un polisson de lettres : « Il serait honteux pour l’Académie que Voltaire en fût, et il lui sera quelque jour honteux qu’il n’en ait pas été. » « Il a trop d’esprit pour m’entendre », ajoutait Montesquieu. Voltaire n’écouta qu’à demi et n’entendit qu’à moitié. Il s’arrêta aux pointes, et aperçut à peine le fond. Il loua Montesquieu lorsqu’on l’attaquait, il l’attaqua lorsqu’on le louait, l’écorchant toujours, même en paraissant le caresser, et couvrant ensuite la plaie de petites fleurs. C’est de lui pourtant cette belle parole qui corrige bien des épigrammes : « Le genre humain avait perdu ses titres, M. de Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus. »

Ce que Voltaire goûta le plus dans l'Esprit des lois, c’est l’opposition que ce livre souleva de la part du clergé. Les jésuites le condamnèrent, en y mettant des formes, dans le Journal de Trévoux ; les jansénistes l’attaquèrent avec acrimonie, dans les Nouvelles ecclésiastiques, aux mois d’avril et d’octobre 1749. Les uns et les autres entreprirent Montesquieu sur le Spinozisme, sur les climats, sur les stoïciens, sur le suicide, sur Montezuma, sur la polygamie, sur le divorce et sur Julien l’Apostat. Mais ce n’étaient que leurs escarmouches d’avant-postes. Ils portèrent le fort de leur polémique sur le chapitre de la religion, qui était, de leur côté, le faible de la place, et sur celui de la tolérance, où Montesquieu avait lui-même ouvert la brèche. Montesquieu, disaient-ils, considère toutes les religions comme des choses de police ; il ne distingue point la véritable, qui a tous les droits, des fausses, qui n’en ont aucun. Ils le notèrent d’impiété et le convainquirent de contradictions. « Les parenthèses que l’auteur met pour nous dire qu’il est chrétien, écrivait le Nouvelliste, sont de faibles garants de sa catholicité. L’auteur rirait de notre simplicité si nous le prenions pour ce qu’il n’est pas. » Montesquieu inclinait à tolérer les huguenots en France et à interdire les missions en Chine, c’était précisément le contraire de ce que voulaient le Journal de Trévoux et les Nouvelles ecclésiastiques. Ils en conclurent que l'Esprit des lois « donnait gain de cause aux anciens et aux nouveaux persécuteurs de la religion chrétienne ». Le janséniste termina par une bonne dénonciation et par un appel au bras séculier contre un livre « qui apprend aux hommes à regarder la vertu comme un mobile inutile dans les monarchies. »

Montesquieu était sensible à ce genre d’insinuations. Il publia une Défense de l’Esprit des lois, qui parut au mois d’avril 1750. Le morceau est brillant et d’une belle ironie. Montesquieu rétablit sa pensée dénaturée par des citations fragmentaires. Il triomphe sur la plupart des critiques de détail ; mais il n’a point raison des critiques de fond. Il lui aurait fallu, pour établir son orthodoxie et faire sa soumission, désavouer le principe même de l'Esprit des lois et brûler la moitié de l’ouvrage. Il ne s’y résigna point, et finit par où il aurait dû commencer : le dédain. « Ce n’est rien, écrivait-il à un ami, de condamner le livre, il faut le détruire. » La congrégation du Sacré Collège mit le livre à l'index : on en parla peu, et personne n’y fit attention. Malesherbes, entre temps, avait pris la direction de la librairie et levé l’interdit qui arrêtait l'Esprit des lois à la frontière. Ce chef-d’œuvre du génie français reçut ainsi, à la fin de 1750, ses lettres de naturalisation. Il en fut fait vingt-deux éditions en moins de deux ans, et on le traduisit dans toutes les langues.

Les Italiens s’en montrèrent enthousiastes ; les Anglais y rendirent un éclatant hommage. Le roi de Sardaigne le fit lire à son fils. Le grand Frédéric, qui avait annoté les Considérations sur les Romains, ne laissa point de faire quelques réserves sur l'Esprit des lois. « M. de Maupertuis m’a mandé, écrivait Montesquieu, qu’il (Frédéric) avait trouvé des choses où il n’était pas de mon avis. Je lui ai répondu que je parierais bien que je mettrais le doigt sur ces choses. » Mais Frédéric, qui prenait son bien où il le trouvait, n'eut garde cependant de négliger les leçons de Montesquieu, et l’on peut commenter par l’histoire de son gouvernement de la Silésie les sages maximes de l'Esprit des lois sur les conquêtes.

Les dernières années de Montesquieu

Montesquieu put goûter toute sa gloire. Il vieillit environné de l’admiration de l’Europe. Il n’écrivit plus guère. Un beau fragment stoïcien, Lysimaque, l’aimable roman d’Arsace et Isménie, un Essai sur le goût destiné à l'Encyclopédie, sont tout ce qui reste de ses dernières années. Il partageait son temps entre Paris et La Brède, jouissant de son bien, jouissant davantage de la société de ses amis. Il devenait aveugle et supportait avec sérénité cette grande épreuve. « Il me semble, disait-il, que ce qu’il me reste encore de lumière, n’est que l’aurore du jour où mes yeux se fermeront pour jamais. » Il entrait dans le dessein de sa vie et dans son sentiment intime de mourir, comme il l’avait dit, « du côté de l’espérance ». Il avait l’âme stoïque ; il finit en chrétien déférent et respectueux. Il expira à Paris le 10 février 1755 : il avait soixante-six ans.

Sa gloire n’était point surfaite. Elle ne fit que s’affermir et s’élever avec le temps. Il se préoccupait fort du jugement de la postérité et de l’avenir de son livre. « Mon ouvrage, disait-il, sera plus approuvé que lu. » Il aurait pu ajouter : plus souvent lu que compris, et plus souvent compris qu’appliqué. Son hygiène hippocratique, dédaignée des spéculatifs, irritait les empiriques. Il conseillait aux princes la modération, et tous les gouvernements, en Europe, tendaient à se corrompre par l’abus du pouvoir. Le courant était au despotisme éclairé, dans la pratique, au droit naturel dans la doctrine. Les penseurs et les politiques prirent dans Montesquieu ce qu’ils trouvèrent à leur portée : sa méthode leur échappa. On les voit invoquer son autorité dans le détail, et méconnaître son esprit ; appliquer des réformes qu’il conseille et enfreindre les règles qu’il prescrit.

En France, Montesquieu passait toujours pour séditieux près des pédants et des dévots. Ils l’accusaient d’ébranler l'autel et le trône. Crevier entreprit de le démontrer, avec pièces à l’appui, et publia en 1764 un volume intitulé : Observations sur le livre de l’Esprit des lois. Crevier savait l’histoire ancienne et n’eut pas de peine à prendre, ça et là, Montesquieu en défaut. Il avait l’esprit naturellement lourd, il eut encore moins de peine à en fournir la preuve. Il reprit la thèse des Nouvelles ecclésiastiques : ne voyant dans Montesquieu qu’un littérateur avide d’une gloire malsaine, il ne découvrit dans l'Esprit des lois que l’esprit de vanité, de paradoxe et de faction. « À force d’être ami des hommes, disait-il, l’auteur de l'Esprit des lois cesse d’aimer autant qu’il le doit sa patrie… L’Anglais doit être flatté en lisant cet ouvrage, mais cette lecture n’est capable que de mortifier les bons Français. »

Les Américains se sont éclairés des vues de Montesquieu sur la séparation des pouvoirs ; ils ont placé la démocratie dans les États de l’Union, dont le territoire est restreint ; ils ont placé la république dans la fédération de ces États. Ils ont pu organiser cette démocratie et cette république parce qu’ils en avaient les mœurs : ils gardaient de leurs origines puritaines le sentiment religieux très intense, la soumission à la règle, le renoncement à soi-même, qui étaient, selon Montesquieu, l’essence des vertus républicaines. Tout en modifiant la disposition des lois conseillées par Montesquieu aux républiques, ils justifiaient sa pensée fondamentale, et complétaient son œuvre.

Lorsque Montesquieu pensait à la France, il ne pensait jamais ni à la démocratie ni à la république. C’est, disait-il, dans les anciennes lois françaises que l’on trouve l’esprit de la monarchie. Il ne songeait point à transporter dans sa patrie les institutions anglaises : c’eût été contraire à son système sur les climats ; il ne songeait qu’à ramener à leur principe propre les « lois fondamentales » des Français.

Un roi contenu par des corps privilégiés et dépendants ; point d’États généraux, mais une magistrature gardienne des lois fondamentales ; une noblesse à laquelle le négoce est interdit ; point de grandes compagnies de commerce, qui détruiraient la hiérarchie des corps intermédiaires, en plaçant d’un côté la puissance politique et de l’autre la richesse ; un gouvernement paternel, éclairé, intelligent, menant les Français, non seulement avec bonté, mais avec esprit : ne cherchant point à gêner leurs manières, afin de ne point gêner leurs vertus : évitant surtout de les ennuyer, car c’est ce qu’ils supportent le moins : leur laissant faire les choses frivoles sérieusement et gaiement les choses sérieuses ; de l’honneur partout, de la tolérance pour les croyants, de la gloire pour les gentilshommes, de la liberté civile pour le peuple ; point d’expéditions lointaines, peu de colonies ; plus de ces entreprises qui n’augmentent la puissance absolue qu’aux dépens de la relative ; de la modération enfin, au dehors, comme au dedans, « la France étant précisément de la grandeur qu’il faut » ; voilà, selon Montesquieu, l’idéal de la monarchie française.

La postérité de Montesquieu dans l'histoire

Chateaubriand avait d’abord prétendu recommencer L′Esprit des lois dans L′Essai sur les révolutions : il n’avait guère fait que transposer les formules et exagérer jusqu’au ridicule les artifices de composition de Montesquieu. Il le loua et l’admira, comme il convenait, dans le Génie du christianisme ; il développa plusieurs de ses maximes préférées dans la Monarchie selon la Charte. Benjamin Constant s’inspira des chapitres de l'Esprit des lois sur la liberté politique, dans ses Réflexions sur la Constitution, Les doctrinaires s’efforcèrent de corriger la classification des gouvernements de Montesquieu, en appliquant à la démocratie et à la monarchie cette pensée de Pascal : « La multitude qui ne se réduit pas à l’unité est confusion, l’unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie. » Louis XVIII avait lu l'Esprit des lois en pur bel-esprit, lorsqu’il n’était que prétendant ; il l’interpréta en roi prudent lorsqu’il fut sur le trône. Le ministère du duc de Richelieu et celui de M. de Martignac, la belle campagne de comte de Serre dans la discussion de la loi de la presse, les discours du duc de Broglie et de Royer-Collard contre la loi désastreuse du sacrilège, voilà bien, dans un gouvernement qui eût été sans aucun doute, en ce temps-là, le gouvernement de ses vœux, l’esprit de Montesquieu.

Talleyrand porta cet esprit dans la diplomatie. Il s’en était pénétré dès sa jeunesse. Le mémoire qu’il écrivait à Londres, en novembre 1792, sur les inconvénients de la politique de conquête, en fournit la preuve. On retrouve cet esprit, avec une élévation de vues et un art de composition qu’un document diplomatique n’a peut-être jamais égalés, dans les Instructions que Talleyrand se fit donner en 1814 pour le congrès de Vienne, et que La Besnardière rédigea sous son inspiration. La conception de l’Europe et la définition du droit public y sont empruntées à Montesquieu. Le tableau de la Prusse est un des plus brillants morceaux de son école littéraire. On croit, en vérité, reconnaître une citation dans le passage qui commence par cette phrase : « La Pologne rendue à l'indépendance le serait invinciblement à l’anarchie. » Le développement qui suit semble un chapitre inédit de l'Esprit des lois. On en retrouve l’essence même dans cette maxime qui résume toute la pensée des Instructions : « La France est dans l’heureuse situation de n’avoir pas à désirer que la justice et l’utilité soient divisées, et de n’avoir point à chercher son utilité particulière hors de la justice qui est l’utilité de tous. »

Entre Montaigne et Pascal, le trop-plein de l’ironie humaine et l’abîme de la raison anéantie en soi-même, il y a un milieu pour la science, la réflexion et le sens commun : c’est la place de Montesquieu. Il est avant tout l'honnête homme social et politique, à qui rien d’humain n’est étranger, qui cherche à se connaître pour mieux connaître autrui, et à faire connaître aux hommes leur condition afin de leur enseigner à la rendre plus supportable. Ses écrits subsistent parce qu’ils sont historiques et qu’ils reposent sur l’observation de la nature. Ses vues générales sont justes, c’est l’essentiel ; quant à ses erreurs de détail, elles importent médiocrement. Villemain l’a très bien dit : « Dans un ouvrage de ce genre, ces erreurs ne comptent pas plus que les fractions dans un grand calcul. » Montesquieu a laissé mieux que des préceptes : une méthode qui a permis de développer sa pensée et de l’appliquer à des conjonctures qu’il n’avait pas pu prévoir. Il a exercé une action profonde et prolongée sur son temps ; il est encore plein d’enseignements pour le nôtre. Son nom est associé à plusieurs des meilleures réformes que nous ayons accomplies depuis un siècle. Il représente notre esprit national dans ce qu’il a de plus précis, de plus large, de plus généreux et de plus sage.



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