Icon

bordeauxdecouvertes.fr

Rosa Bonheur

Une peintre et sculptrice française
Spécialisée dans la représentation animalière
Les biographes l'associent aux débuts du féminisme
Chevalière, puis Officière de la Légion d'honneur...

Rosa Bonheur

Ses origines

Sa mère

Sophie, future mère de Rosa Bonheur, naît le 2 mars 1797 à Altona, près de Hambourg en Allemagne. Dans le registre de baptêmes de la communauté catholique, elle est baptisée Christine Dorothée-Sophie et déclarée fille légitime de Laurent-Modeste Antoine Marchisio dit Marquis et de Marie-Anne Triling.

À cette époque, Altona regroupe une importante communauté de nobles fuyant la Révolution. Parmi ces réfugiés, Jean-Baptiste Dublan de Lahet. Au temps de sa splendeur, il fut page de Marie Antoinette. Son propre père, fermier général de la province d’Aquitaine, était trésorier du roi sous Louis XV. La Révolution brise la fortune familiale et mène Jean-Baptiste, alors jeune homme, de l’autre côté du Rhin. Réfugié à Altona, il rencontre l’Inconnue dite « de sang royal », celle qui deviendra la mère de Sophie. Pourquoi son nom n’a-t-il jamais été révélé ? Sophie naît bâtarde ; à l’époque, c’est une flétrissure.

En 1799, la guillotine assouvie, Jean-Baptiste Dublan de Lahet revient en France. Il est accompagné d’une petite fille, Sophie, qu’il désigne comme sa « nièce » ou sa « pupille », et de Madame Aymée, la gouvernante, une femme « d’absolu dévouement ». Deux personnes seulement savent qu’il est le père de l’enfant : Madame Aymée et un valet de chambre qui, dit-on, mourra assassiné.

À son arrivée, Jean-Baptiste retrouve sa fortune en miettes, mais le château de Grimont, à Quinsac près de Bordeaux, a été préservé. Lorsqu’il n’y séjourne pas, il habite Bordeaux et s’occupe de commerce.

En 1810, treize ans après la naissance de sa fille, Jean-Baptiste Dublan de Lahet épouse Jeanne-Kéty Guilhem. Elle meurt en 1811, quatre mois après la naissance de leur unique enfant, Isidore.

Jean-Baptiste ne se remariera pas : Sophie et Isidore seront élevés par Madame Aymée.

Sophie reçoit une éducation de grande dame ; elle apprend la composition, la littérature française et espagnole ; elle apprend à chanter, à danser, à jouer du piano. La beauté l’accompagne, splendeur nourricière.

Son père

C’est avec le dessin que le hasard, ou le destin, introduit dans l’histoire un beau jeune homme nommé Bonheur, beau comme un ange, que tout Bordeaux surnomme « l’ange Gabriel » tellement il lui ressemble avec ses boucles blondes, son air gai, sa démarche élégante. L’ange s’appelle Raimond, il est né à Bordeaux le 20 mars 1796, il a la tête dans les étoiles, rêve de gloire et d’humanité délicieuse. Une nature d’artiste, un talent véritable, mais pas de génie, du moins non révélé.

Les ancêtres Bonheur sont cuisiniers de père en fils. On trouve un Jean Bonheur à Toulouse, alors capitale du Languedoc, au temps de Louis XIV. Son fils, Guillaume, aurait été cuisinier chez Madame de Cazalès, une dame de l’aristocratie. Le fils de celui-ci, François (1753-1829), père de Raimond Bonheur, aurait exercé comme chef cuisinier de la famille Cambacérès. Mais, dans l’acte de mariage de Raimond, François Bonheur est déclaré « sans profession », tandis que dans la déclaration de naissance de sa petite-fille Rosa, il est dit « cuisinier »… dans les deux cas « déclaré ne savoir » écrire.

François Bonheur épouse Éléonore Marie Pérar (ou Pérard), fille d’un vieux soldat devenu invalide en Allemagne sous Louis XV. Ils engendrent Élisabeth (1780-1873), surnommée Tatan où Ophélie et Raimond (1796-1849), père de Rosa Bonheur, dit aussi Oscar.

Élisabeth est décrite comme douée d'une imagination vive et d'un caractère énergique, avec une large part d'exubérance et d'emphase méridionale. Sa nature a quelque chose de l'artiste, une touche de tragique dans ses manières et un tempérament nerveux : presque le portrait de la future Nathalie Micas, celle qui deviendra l’amie d'enfance puis la compagne de Rosa Bonheur. Élisabeth devient professeure de français.

On dit que Raimond révéla ses aptitudes pour le dessin en imitant, sur le beurre et le sucre, les ornements que son pére exécutait, Sa mère,ayant bénéficié ellemême d'une certaine éducation, le remarque, l'encourage à développer ses dons, puis le présente au directeur de l'École de dessin et de peinture municipale de Bordeaux, Pierre Lacour (1778-1859).

Fils du fondateur du musée des Beaux-Arts de Bordeaux, Pierre Lacour est un élève du peintre Jacques Louis David : il devient lui aussi un ardent défenseur de l'esthétisme classique, Passionné par l'archéologie et la philologie, il nourrit une vision utopique du monde, une sorte d'harmonie universelle qu'il serait possible d'atteindre.

Raimond Bonheur adhère à ses vues artistiques et politiques : il se veut socialiste et peintre d'histoire, ancré dans le réalisme, l'exactitude du dessin. Ses étudiants, artistes consciencieux, dit-il, ne chercheront pas la gloire par des moyens douteux. Il transmettra cette conscience professionnelle à ses enfants.

Ses études achevées, Raimond Bonheur devient professeur de dessin au collège de Confolens puis dans un pensionnat de Bordeaux : il donne aussi des cours chez des particuhers. Existence modeste... Quand entre-il dans la vie de Sophie ? Il excelle, dit-on, dans l’art de faire vibrer les jeunes intelligences. il est beau... vingt-cinq ans... et fourmille d'idées généreuses : elle est belle... vingt-quatre ans... et innocente... Les voici amoureux, Jean-Baptiste Dublan de Lahet est contrarié : il préférerait pour sa « nièce » un mari riche qui la mette à l'abri du besoin, Mais Sophie se sent-elle digne d'un meilleur mariage ? Que lui at-on dit pour expliquer la séparation d'avec ses parents officiels ? L'ont-ils abandonnée ? Dans son esprit et pour son entourage, un tel mystère pourrait bien cacher quelque chose d'inavouable… Quel noble voudrait d'une fille dont la naissance est une flétrissure ?

Sophie pourrait bien se sentir indigne d'un mariage plus riche, plus sûr, La flétrissure, souvent, se transforme en destin.

Jean-Baptiste Dublan de Lahet aimerait s'opposer à cette union, mais à quel titre le ferait-il ? Au moment du mariage, le mystère s'épaissit : Sophie, dite à sa naissance « fille de Laurent Marquis et Marie-Anne Triling », devient la fille de père et mère inconnus, Que signifie ce changement d'identité ? Au moins une chose : il y a cu mensonge sur sa naissance. Et le non-dit demeure : elle ne sait toujours pas que Dublan de Lahet est son père, ni qui est sa mére.

Le vingt-un mai mil huit cent vingt-un, après midi, par devant nous, adjoint au maire de la ville de Bordeaux, délégué pour remplir les fonctions d’officier de l’état civil, ont comparu, pour être unis par le mariage, M. Raimond Bonheur, surnommé en famille Oscar, peintre d'histoire et professeur de dessin, âgé de vingt-cinq ans. fils de sieur François Bonheur, sans profession, et de Marie, Et demoiselle Soplue, âgée de vingt-quatre ans fille de père et mère inconnus, ainsi qu'il résulte d'un acte de notorièté reçu par le juge de paix du troisième arrondissement de Bordeaux, le 28 avril dernier, homologué par jugement du tribunal de première instance de cette ville, desquels acte et jugement il nous a été remis expéditions en forme, pour tenir lieu d'acte de naissance de la future épouse.

Lesquels comparants voulant s'unir en mariage, agissent comme majeurs ; le premier du consentement de ses père et mère ici présents et la dernière libre et maltresse de ses droits et actions, n'ayant aucuns ascendants connus.

À cet homme, Raimond Bonheur, et à cette femme, Sophie X, nous devons Rosa Bonheur, La grande Rosa Bonheur.

Son enfance

Marie Rosalie Bonheur naît le 16 mars 1822 Acte de naissance de Rosalie Bonheur
 MIME type: image/webp
à huit heures, à l'angle de la rue Saint-Jean-Saint-Seurin (devenue 55, rue Duranteau) et de la rue Paulin, dans une échoppe bordelaise aujourd'hui disparue...! Dans cet « appent » du XVIII°, trois petites chambres blanchies à la chaux donnent asile au jeune couple et aux parents de Raimond. Le premier berceau de Rosalie est une simple corbeille Rosalie dans son Moïse
Portrait de rosa bonheur au berceau - MIME type : image/webp
(dénommée « barcelonnette » si elle est suspendue, ou « moïse » si elle ne l’est pas). l'occasion d'un premier portrait peint ; par son père!

Sophie commence par allaiter l'enfant, mais celle-c1 est vigoureuse et précoce et lui mord le sein. Elle la confie alors à une nourrice qui l'élève à la cuillère. Cette paysanne au sourire malicieux s'attache à Rosalie comme à sa propre fille. Son bonnet de coton blanc sur la tête, elle prend soin d'aller traire elle-même la meilleure vache pour donner à l'enfant le meilleur lait : elle la cäline beaucoup...

Sophie en devient jalouse. Quelques jours avant la naissance d'Auguste, son second enfant, elle écrit à une amie, Victoire Silvela : « J'ai encore beaucoup de choses à préparer, surtout je n'ai pas de nourrice. Il m'en est venu une aujourd'hui qui demeure à la Souille, avec laquelle je pourrais bien m'arranger Elle est fraîche et bien portante : son enfant, qui n'a que neuf mois, est de toute beauté ; elle court autant que Rosalie, enfin, elle me convient parfaitement, nous sommes en déficit pour le prix. Mais, chère Victoire, je vous ennuie de mes détails de ménage ; il me semble toujours que toutes mes affaires vous intéressent autant que moi les vôtres. Au surplus, vous aurez un jour les mêmes soucis en tête : il faut espérer cependant que vous ne serez pas obligée, comme moi, de donner un lait étranger à votre enfant.

Dieu veuille que vous ne le voyiez pas enlever pour le confier à des mains mercennaires, Je ne vous le cache Pas, malgré qu'on dise qu'on ne saurait avoir trop de reconnaissance pour une nourrice qui a eu bien soin de vos enfants, je sens que je ne pourrai jamais aimer les miennes. Je ne puis supporter la nourrice de Rosalie ; je voudrais pouvoir lui faire beaucoup de bien, mais qu'elle ne vienne jamais a la maison : cette femme m'arrache l'âme quand je la vois caressant Rosalie comme si cette enfant lui appartenait.
»

Auguste vient au monde le 21 septembre 1824. La famille habite alors rue Fondaudege.

Ses premiers centres d'intérêts

A Quinsac, au chateau de Grimont, les premiers pas de Rosalie l'emportent vers les prés ou paissent les moutons, les vaches, les taureaux... Les bêtes la fascinent, leurs yeux surtout, l'expression de leur regard. Elle doit souvent s'enfuir à toutes jambes, poursuivie par des cormes jugeant indiscréte cette assiduité.


Rosa_Bonheur_Enfant.webp Avec ses voisins paysans, Rosalie aime courir dans les champs... une vraie petite fille saurait-elle étre si libre de ses mouvements ? Son grand-pêre, Jean-Baptiste Dublan de Lahet la déclare « garcon en jupon ». Qu'à cela ne tienne, Rosalie deviendra une femme en pantalon. Pour l'heure, elle dessine sur le sable tous les hôtes de la basse-cour ; lorsqu'elle accompagne sa mére aux courses et qu'elle voit la marchande lui rendre la monnaie. Rosalie croit qu'elle achéte de l'argent. Sophie s'épuise a lui apprendre l'alphabet. Rosalie préfère dessiner. Son pêre Raymond Bonheur, Autoportrait
 MIME type: image/webp
le fait si bien, il est si beau et si gentil... l''enfant aime le regarder travailler. Avec lui, elle apprend les gestes de peintre et l'amour de ces gestes.

Le voici justement en train de la peindre : quatre ans. elle est habillée d'une longue blouse et dessous un pantalon à partir des genoux : le costume qu'elle adoptera plus tard... Rosalie, le regard grave, serre son polichinelle entre ses bras croisés, dans sa main gauche son porte-crayon. Elle ne bouge pas, convaincue de la solennité du moment. Son père la peint... c'est som metier... il le lui a expligué : faire poser les personnes devant lui, les dessiner, les peindre, aujourd hui, c`est son tour, son propre portrait... Elle en petite file pour l'eternité. recréée par son propre papa.

Apprendre a lire est bien plus difficile. Désespérant de la voir tant peiner. sa mere lui suggère de dessiner un âne à côté du A, un boeuf à côté du B. un chat à côté du C... jusqu'au Z auquel répond le zébre. Pour Rosalie, cette méthode est une révélation. Sa mère a gagné, elle apprend a lire et cet apprentissage passe par le dessin et par les animaux.


Rosalie apprend a lire et cet apprentissage passe par le dessin et par les animaux. La voici sans cesse crayonnant sur tous les supports que sa main peut atteindre : un sol de sable, un mur, une porte... Tout y passe. Son père écrit à sa soeur Elisabeth : « Rosalie est une adorable petite chose, elle commence déjà à manifester du gout pour les arts. Elle attrape souvent mes cravons et gribouille sur la porte et alors m'appelle : “ Papa, papa, Lalie (Rosalie) fait image. ” Et elle dessine des ronds et d'inmombrables traits. »

Sophie Bonheur chante et joue du clavecin... avec elle, Rosalie découvre la musique... elle ferme les veux et la splendeur s'ouvre, la beauté nourricière... les sonates de Mozart l'accompagnent dans ses premières « découpures ».

Assise au clavecin, sa mêre joue tandis que son oncle Dublan l'accompagne à la flûte. Assise par terre, Rosalie prend une feuille de papier et une paire de ciseaux, et découpe un berger, son chien, une vache, un mouton, un arbre... invariablement dans le méme ordre. Elle recommence tant que dure le concert. Un jour, Jean-Baptiste demande a Sophie de mettre la sourdine, pour que le demier air se termine en murmure. Fascinée, Rosalie se glisse prés de sa mére... Sophie la prend sur ses genoux, place ses petits doigts sur les touches de l'épinette et, avec son accompagnement improvisé, elle se met a chanter. Puis elle examine avec soin les découpures, Rosa Bonheur se souvient de son émotion lorsque sa mére, boulversée par le talent de sa fille, la presse dans ses bras en l'appelant sa « grande Rosa »

Le 15 mai 1827. la famille Bonheur s'agrandit d'un troisiëme enfant : Isidore, du prénom de son parrain, Isidore Dublan de Lahet, le demi-frêre de Sophie, Elle habite alors rue du Champ-de-Mars.

Raimond Bonheur part pour Paris

Fin mars 1828, il s'embarque dans la diligence qui relie Bordeaux a Paris, en deux jours et trois nuits.

La nuit du 15 au 16 avril 1828, Goya meurt, dans la misère, Sophie écrit à Raimond : « Tu sauras d'abord que le pauvre vieux Goya s'est laissé mourir ces jours derniers et, ce qui m'a beaucoup surprise, c'est que cet homme, qu'on a laissé longtemps dans la plus profonde misére, a eu l'enterrement d'un prince. Mais il est bien malheureux que ce ne soit qu'à sa mort que l'on ait songé à lui. Francisco de Goya est mort dans la misére, lui qui suppliait - Donnez-moi un morceau de charbon et je vous ferai un tableau ».

A Paris, Raimond Bonheur se lie d'amitié avec Pierre-Jean de Béranger (1780-1857), poéte et chansonnier, républicain ami de Lucien Bonaparte, dont les (Chansons Morales et Autres) le ménent en prison en 1821 et 1828, et avec des jeunes avides de reformes sociales et démocratiques : les saint-simoniens. Pour eux, les arts sont considérés comme un moyen d'éduquer le peuple et de démocratiser l'art.

Depuis un an à Paris. Raimond Bonheur subsiste difficilement. Leçons de peinture insuffisamment nombreuses et peu payées, logement difficile a trouver... Mais, il rencontre Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, directeur du Jardin zoologigue et du Muséum d'histoire naturelle, qui lui commande une importante série de planches représentant des pièces d histoire naturelle. Dés lors, il invite sa famille a le rejoindre. Jean-Baptiste Dublan de Lahet trouve cette idée trop précipilée, mais il finit par accepter le départ et achête les places à la diligence.

Avril 1829, la famille Bonheur se retrouve réunie au 50-52 rue Saint-Antoine, un logement situé au-dessus d'un établissement de bains. Rosalie a sept ans, Auguste presque cinq. Isidore pas tout a fait deux. Rosalie découvre Paris et, trés vite, souffre d'etre coupée de la nature. Où sont les fermes, Les vaches, Les prés, la Garonne ? Les premiers jours sont durs.

Paris lui déplait : un Bordeaux beaucoup plus grand mais beaucoup plus laid. Même le pain lui semble mauvais et le soleil gaté. Elle n'a plus sa terre, ses arbres, ses animaux. Consolation : en face de leur maison, une boutique de charcutier expose. en plein étalage et en guise d'enseigne, un petit sanglier en bois peint. Parfois. l'enfant va le caresser. persuadée qu'il attend son tour pour Etre dépecé.

La vie des Bonheur se révéle difficile. Raimond recoit quelques commandes de portraits mais, le plus souvent, il oublie ses rendez-vous. Il donne au pauvre l'argent qu'il a sur lui : les idées génereuses passent avant ses intérets personnels et ceux de sa famille. Ce qu'il cherche avant tout, c'est l'amélioration de la societé. « une nature d'apôtre » « un serviteur de l'humanité », se souvient Rosa Bonheur, mais un serviteur qui oublie, ou n'en a pas conscience, que sa femme aussi fait partie de l'humanité. Sophie supporte seule l'éducation des trois enfants. Elle devient leur institutrice et, pour compenser le peu d'argent que gagne son mari, va chercher du travail à façon. Tôt le matin. elle se rend au marché, à l'heure où les légumes sont les moins chers. ceux de la veille, un peu fanés.

La chance lui sourit pourtant. un bref instant. Un voisin. Monsieur Antin, tient une école dans la maison : il propose de prendre les enfants comme élèves.

En 1829, les écoles sont réservées aux garcons, La loi, facultative, du 23 juin 1836. suggérera aux communes d'ouvrir des Ecoles de filles, mais les maires preféreront s'en tenir à la tradition, et les filles continueront d'être élevées « sur les genoux de l'église ». La loi ne deviendra obligatoire que le 10 avril 1867, mais seulement pour les communes de plus de 500 habitants, et c'est un formatage à leur futur rôle d'épouses et de mères.

Rosalie entre dans une école de garçons, elle recoit un enseignement pour garçons, elle apprend à se voir en garcon. seule facon ou presque d'échapper à la mutilation misogyne que la culture impose aux filles. Ne lui a-t-on pas déjà seriné qu'elle était un garçon manqué, simplement parce qu'elle aimait courir, être libre de ses mouvements ? Elle apprend et intégre que le génie ne peut étre que masculin. Lorsqu'ils vont jouer sur la place Royale (devenue place des Vosges), « elle s'estime le plus garcon de tous ».

Chaque jour, sur la place Royale, une petite fille que l'on promène, porte sur le front, en guise de chapeau, un abat-jour vert destiné à protéger ses yeux malades de l'éclat du soleil. Elle est tellement ridicule que les enfants se moquent d'elle, Rosalie la première. Cette petite fille s'appelle Nathalie Micas, sa future soeur d'adoption. celle qui jouera un si grand role dans sa vie.

Les enfants à l'école, Sophie espère ralentir le rythme, gagner de l'argent avec moins de fatigue. Mais la voici de nouveau enceinte... quatre enfants, la misére rôde. Raimond gagne toujours aussi peu. davantage préoccupé du saint-simonisme que de sa famille. Jean-Baptiste Dublan de Lahet envoie regulièrement des subsides. Lui vivant, le malheur suspend ses griffes au-dessus des Bonheur.

Le 19 juillet Sophie met au monde, julliette, son quatrième enfants.

Octobre 1830, les Bonheur quittent la rue Saint-Antoine pour le 30 de la rue des Toumelles, une vieille maison Louis XIII dans un appartement que Rosalie juge si triste qu'elle a peur d'y monter seule. Leur voisin d'en dessous est un « Croquemort » ; sa femme fabrique des jouets d'enfants, notamment des volants. Elle en achéte la peau à une certaine Madame Micas, mère d'une petite fille, Nathalie, celle que l'on proméne tous les jours sur la place Royale, la toute pâle avec son chapeau si drôle, cette grande visière verte. Nathalie Micas ! Oui, encore elle...!

Le 18 décembre 1830, Jean Baptiste Dublan de Lahet, se meurt. Sophie se précipite à son chevet. II lui apprend alors qu'elle n'est pas sa nièce. mais sa file. Le dernier soulffle de Jean-Bapiste est pour l'aveu, la reconnaissance enfin de son enfant : Sophie Dublan de Lahet.

Pour Sophie, la mort de Dublan de Lahet est le commencement de la détresse. Elle perd à la fois son pére et son protecteur. Aucune aide désormais ne viendra de Bordeaux. Dés lors la situation des Bonheur s'aggrave. Le choléra dit « indien », qui frappe les bords marécageux du Gange. atteint Paris le 26 mars 1832. Rosa Bonheur se souvient des charrettes chargées de morts, dans les rues, nulle âme qui vive, Les théâtres sont vides, aucune leçon de dessin... Raimond Bonheur décide de rejoindre ses « frères », il quitte sa famille.

Le 6 juin 1832, Raimond Bonheur entre dans le couvent de Ménilmontant, Sophie, avec son chapelet d'enfants, regarde son mari faire vœu de célibat pour le bien de l'humanité. En abandonnant sa femme et ses enfants, Raimond Bonheur ne fait que relayer une société qui décréte l'incapacité d'une femme à gagner sa vie, par elle-même, honorablement et avec justice.

Sophie Bonheur. pendant ce temps, poursuit sa descente au tombeau. Nuit et jour elle s'occupe du ménage, du ravitaillement et du soin des enfants, et travaille aux cachets de musique le jour, la couture à facon la nuit : douze sous par jour ou quelque chose comme ça, des revenus si faibles, si épuisants a force d'être si faibles, bienheureuse quand elle peut en trouver.

En 1833, Raimond Bonheur revient l'amertume au coeur et le reproche en bouche. Le voici défendant l'église catholique qui impose le célibat à ceux qui défendent une « grande cause ». Le voici reprochant a sa femme, son mariage. Rosa Bonheur jamais n'oubliera « Lorsque mon père entamait ce sujet, ma mêre fondait en larmes ; elle me prenait dans ses bras et m'embrassait convulsivement. J'étais trop jeune pour comprendre ces paroles, mais je les ai gardées gravées dans mon esprit. Elles n'ont pas été sans influence pour m'écarter du mariage. »

Rosalie souvent prie sa mère de chanter, comme autrefois à Bordeaux. Sophie Bonheur s'y prête de bonne grâce : chaque fois, Rosalie entre comme en extase. Mais, depuis le retour du père, la voix de la mére est en train de s'éteindre... Un jour, elle lui parait si triste que Rosalie lui demande de cesser. La voix de sa mère est devenue celle d'une mendiante qui chante dans les rues pour gagner quelques sous.
Sophie. dans un dernier sursaut d'orgueil, l'invite à prendre un baton pour danser avec lui et Rosalie danse, heureuse de voir sa mére sourire... tout en regagnant sa table de travail pour fabriquer ces « jarretières de pacotille ». Puis, un jour, Rosalie tombe malade, Pour la soigner. Sophie s'active encore davantage, inquiète pour sa fille.
Rosalie jette ses bras autour de son cou et baise longuement ses yeux humides de larmes... La mère massacrée s'éteint... La vie de son enfant bascule.

Sophie Bonheur, « elle qui avait été élevée comme une princesse, » n'aura jamais de tombeau « Nous étions si pauvres qu'il fallut la laisser enterrer dans la fosse commune. Ma mêre, la plus noble et la plus fière des créatures, succombant à la fatigue et à la misére, pendant que mon pére révait a faire le salut du genre humain. Quand j'a obtenu mes succés et gagné de l'argent plus que je n'en pouvais dépenser, combien n'aurais-je pas donné pour savoir en quel lieu pleurer ma mère et rendre honneur à ses restes. Mais ii est trop tard. »

Les funérailles de Sophie Bonheur eurent lieu le Ier mai 1833, par manque d’argent, son corps est déposé dans la fosse commune du cimetière Montmartre.

Après la mort de sa mère

Après la mort de sa mère, Rosa Bonheur fréquente l'école élémentaire, puis est mise en apprentissage comme couturière, puis en pension. Son père finit par la prendre dans uon atelier collectif de la rue des Tournelles. Il enseigne ainsi à Rosa les principes des Saint Simoniens. Il lui lit les écrits de Lamennais (écrivain et philosophe français fortement inspiré par les doctrines de Saint Simon), dont Rosa recevra une empreinte indélébile, façonnant un peu plus son amour des animaux. Ses aptitudes artistiques se révèlent.

En 1936, Rosa Bonheur retrouve Nathalie Micas... Rosa avait quatorze ans à cette époque, elle en avait deux de moins, mais sa taille était plus élevée. Sa famille, établie depuis longtemps à Paris, était d’origine portugaise. Un de ses grands-oncles avait été chevalier de l'ordre de Saint-Louis et lieutenant -général dans les armées de Louis XV et de Louis XVI.

Victime de la Révolution, qui avait englouti tout son patrimoine, M. Micas avait été obligé de se faire typographe. Plus tard, il s'établit fabricant de gaines et d’étuis, et sa femme dirigea un petit atelier d’une vingtaine d’ouvrières au n°43 de la rue de Montmorency. Un jour, Raimond Bonheur le vit entrer dans son atelier. M. Micas venait lui demander de faire le portrait de sa fille : « Il faut m’accorder un tour de faveur, monsieur, dit-il sur un ton fort triste, parce que la pauvre enfant ne restera pas longtemps de ce monde. » Il parait que sa petite Nathalie était d’une santé très délicate et qui donnait de grandes inquiétudes. Les séances commencèrent immédiatement, ce fut le départ pour Rosa d'une vie nouvelle.

En se confiant à Anna Klumpke, elle dit : L’expression du visage de la jeune malade m’inspira dès l’abord un sentiment de surprise indéfinissable : au cours d’une nuits, j'avais vu en rêve cette jeune fille pâle et brune qui descendait un vieil escalier et s'avancait vers moi.

Un nouvel étonnement m'était réservé quelques jours plus tard, quand je fis ma première visite à l'appartement des Micas : l'escalier de la maison, c’était celui de mon rêve ; je le reconnus sur le champ. Je ne pus m’empêcher de faire part à Mme Micas de cette étrange coïncidence, et cela nous conduisit naturellement, Nathalie et moi, à rappeler quelques-uns de nos souvenirs d'enfance. Quelle fut ma surprise d’apprendre que nous nous étions déjà rencontrées. Une fois, c'avait été au cours d'une de ces visites du dimanche, où j'accompagnais ma mère à la maison de Ménilmontant. Certain jour que je m'étais amusée, avec d'autres enfants de Saint-Simoniens, à lancer des pommes par-dessus la muraille à un groupe de petits garçons et de petites filles qui étaient de l'autre côté; il paraît que Nathalie était du nombre de ces gamins, qui nous réjouissaient tant, lorsque nous les voyons se disputer nos libéralités.

C'était Nathalie encore, cette petite fille que l'on promenait tous les jours sur la place Royale, et qui bien des fois m'avait amusée à cause de l'abat-jour vert que ses parents lui mettaient sur le front pour garantir ses yeux malades de l’éclat trop vif du jour! Cet abat-jour vert avait le don d’exciter les rires des petits galopins de l'école Antin, et je n'en étais pas le moins turbulent, vous le savez.


Mme Micas assistait souvent aux séances de portrait, et plusieurs fois elle se montra touchée jusqu'aux larmes de tout ce que Rosa lui disait de sa mère et du culte véritable qu'elle gardait pour sa mémoire. Cette excellente femme la prit en amitié et s'attacha désormais, autant qu'il lui fut possible, à lui faire oublier la perte irréparable qu'elle avait faite. C'est à elle qu'elle fit la première confidence d'un rêve dont elle n'avait pas osé parler à mon père :

Une nuit, il m’avait semblé voir ma mère debout à côté de mon lit; elle était vêtue d'une robe blanche, ses cheveux bouclés flottaient sur ses épaules. Si grande que fût mon émotion, elle n’égala point ma joie, et je me dressai précipitamment pour me jeter dans ses bras. Une étrange torpeur paralysa mes membres à ce moment-là. Je m'écriai cependant : « Chère maman, tu n'es donc pas morte ? »

Ma mère se mit à sourire en faisant de la tête un signe de dénégation, puis elle posa sur ses lèvres l'index de sa main gauche, et, tout en me regardant avec des yeux pleins d'amour, elle s’etfaça aussi rapidement qu’elle m’était apparue. Le souvenir de ce songe, de cette vision, a été ma consolation pendant toute ma carrière. Depuis lors, je n’ai cessé de garder la conviction que ma mère s’était montrée à mes yeux dans le dessein de me faire comprendre qu’elle était toujours vivante auprès de moi. Que de fois, dans les moments difficiles, j'ai senti les effets de sa protection ! Oh ! oui, c'est elle qui a été mon ange gardien, la sainte que j’ai toujours invoquée et vers laquellè se sont élevées mes prières...


Rosa Bonheur et son père, habitèrent successivement, rue de la Bienfaisance, ensuite 29 faubourg du Roule, avant d’aller 13 rue Rumford.

En 1839, elle commence à étudier les animaux qui deviendront sa spécialité, tant en peinture qu'en sculpture. Élève de son père, elle expose pour la première fois à 19 ans au Salon de 1841. Elle obtient une médaille de 3e classe (bronze) au Salon de 1845 et une médaille de 1ère classe (or) au Salon de 1848, dont le jury était composé de (Horace Yernet le président, Robert Fleury père, Léon Cogniet, Delacroix, Meissonier, Corot, Jules Dupré, Flandrin, Isabey.) pour pour l'ensemble de son exposition : (Bœufs et Taureaux, race du Cantal, Moutons au pâturage, Chien courant, un Bœuf, le Meunier cheminant, Pâturage des bœufs de Solers).

En même temps que le jury accordait une haute récompense, le ministre (Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur) y joignait, à titre exceptionnel, un magnifique vase de Sèvres, et, bientôt après, la commande du Labourage nivernais. Le Labourage nivernais , parce que c'est le nom qui fut donné à son tableau, mais l’Etat demandait qu'un sujet de labourage, du genre de deux des peintures qu'elle avait exposées au Salon, et pour lequel il devait alloué 3 000 francs.

Le ministère des finances, paya un premier acompte de 1 500 francs. Les trois billets de banque firent à la maison une entrée triomphale. Jamais l'on n'en avait vu autant à la fois.

Elle décida de peindre un attelage de trois paires de bœufs. Mais il lui fallait travailler d’après nature, et, pour cela, s’éloigner de Paris. Sur invitation, elle alla passer l'hiver de 1848 dans la famille d’un ami de son père, M. Mathieu, qui était un sculpteur distingué, qui, alors, donnait des leçons au château de la Cave, dans la Nièvre. Nathalie l'avait accompagnée, et sa présence, comme ses encouragements, lui furent utiles pour son travail. Elle fit ce tableau avec une rapidité étonnante, car elle tenait à ce qu'il fût achevé pour le Salon de 1849.

Rosa_Bonheur_1849_Small.webp Portrait de Raimond Bonheur
Peint par son fils Auguste Bonheur
MIME : image/webp

Son père meurt le 23 mars 1849, Rosa Bonheur a vingt-sept ans.

Le Salon de 1849 s’ouvrit le 15 juin au palais des Tuileries, le Labourage nivernais figurait à ce Salon ; mais au catalogue : son tableau s'y trouvait inscrit comme étant « l’Abordage nivernais, le sombrage ». Rosa Bonheur, contrariée un moment, d'autant que ce quiproquo lui a valu nombre de demandes auxquelles elle n’a pu répondre. Mais, heureusement cela n'a pas nui à l'appréciation de l'œuvre.

Le tableau commandité, intitulé « le Labourage nivernais » Le Labourage nivernais (1849).
Huile sur toile - (H. )1,34m x 2,6 m) - musée d’Orsay. Paris
MIME type: image/webp
devait rejoindre le musée des Beaux-Arts de Lyon. Mais au Salon de 1849, son succès est tel que la Direction des beaux-arts décide de le conserver à Paris, au musée du Luxembourg. Ceux qui prétendent connaître le chemin de l’avenir lui feront évidemment payer ce conservatisme artistique par les petites remarques acides qui sont de tradition. Cézanne, par exemple, trouve Labourage nivernais « horriblement ressemblant ». Rosa Bonheur réussit rapidement et brillamment, Cézanne ne sera accepté que tardivement. Ceci explique sans doute cela. À la mort de Rosa Bonheur, l'œuvre entre au musée du Louvre, avant d'être transférée, en 1986, au musée d'Orsay.

En début d'été 1850, Nathalie Micas ne cessa d’ètre souffrante. Dans le but de lui procurer un changement d'air nécessaire à son rétablissement, la bonne mère Micas offrit de payer, sur ses économies, un voyage aux Pyrénées. Avant le départ, elles ont demandé, l'autorisation d’endosser des vêtements masculins. Ce n'est donc pas en amazones, avec le voile et le chapeau classiques, qu'elles ont avons parcouru ces régions abruptes, mais bien en vrais cavaliers, à califourchon sur leurs montures.

Avec le succès venant la fortune, elle achètera une ferme à Chevilly en 1850, dans le canton de Villejuif, où elle installe de nombreux animaux afin de lui servir de modèles. Elle pourra ainsi y préparer le Salon en toute sérénité.

Rosa_Bonheur_1849_Small.Jpg Portrait de Rosa Bonheur, 1849 - E.L Dubufe
MIME : image/webp
Plus tard, Rosa Bonheur se fait construire un atelier plus grand au 320 rue d’Assas. Le critique Armand Baschet écrit alors à propos de ce dernier : « Elle a transformé le jardin en une cour avec des étables en bois. La grande fenêtre du studio, avec une lumière superbe, fait face à cette cour où sa génisse, des chèvres, ses moutons, ainsi que sa jument Margot, peuvent vivre libres. Ajoutez toute la volaille d’une ferme de Normandie, le domaine de Rosa Bonheur pourrait être pris pour une ferme modèle. ».

Il faut additionner à cet impressionnant bestiaire les inévitables chiens, mais également quelques animaux sauvages tels que le perroquet, le singe ou encore la loutre ramenée d’un voyage dans les Pyrénées. Cette dernière fait le désespoir de madame Micas car elle quitte souvent son réservoir d’eau pour aller se lover dans les draps de son lit. Une anecdote est rapportée de cette période par M.Peyrol : un des chiens que Rosa avait donné à un ami résidant à Rambouillet était revenu seul rue d’Assas, parcourant environ cinquante kilomètres seul. Ceci avait profondément touché Rosa. Il s’agissait de toute évidence d’une preuve de fidélité et de vraie sagacité.

Moins d'un an avant de mourir, son père avait reçu du gouvernement la direction d’une école de dessin pour jeunes filles. Cette école avait été fondée en 1803 par deux dames qui peut-être ne savaient pas grand’chose, mais qui avaient du moins le sentiment de l'avenir réservé aux femmes artistes. Pendant le peu de temps que son père a dirigé cet établissement, il s’est acquitté de sa tâche avec un zèle et un dévouement qui furent appréciés. Et c'est autant aux souvenirs qu'il avait laissés qu'aux succès de Rosa aux derniers Salons, qu'elle a dû d'être désignée pour le remplacer. Dix années durant elle a été à la tête de cette école, elle éprouve un sentiment de fierté légitime à constater qu'elle a prospéré et que ses efforts n’ont pas été perdus.

Ses élèves l'adoraient et suivaient fidèlement ses conseils. Même quelques-unes firent davantage : un matin, elle eut la surprise d'en voir arriver plusieurs avec les cheveux coupés. Elles avaient voulu se modeler sur elle, et pensaient sans doute lui faire plaisir. Elles s’aperçurent vite du contraire, quand elle leur dit : « J’ai bien envie de vous planter là, et de ne revenir que lorsque vos tresses auront repoussé suffisamment pour effacer la trace de vos coups de ciseaux. »

Dans son enseignement elle disait : « Suivez mes conseils et je ferai de vous des Léonard de Vinci en jupons », et répète à ses élèves, les conseils suivants : « Gardez vous de vouloir aller trop vite. Avant de prendre les pinceaux, assurez d’abord votre crayon. Devenez fortes dans la science du dessin, ne vous hâtez pas de quitter l’école. »... Rosa Bonheur considérait elle même son art comme une science s’appuyant sur la justesse du trait de crayon.

Elle représente ce qu’elle voit, se rapprochant dans sa minutie d’exécution le plus près possible de la réalité de la nature.

L’histoire de l'œuvre qui a le plus contribué à la faire connaître est assez bizarre, elle rêvait de faire quelque composition d’après un marché aux chevaux. M. Richard (du Cantal), directeur de l’Ecole des Haras, lui ayant envoyé, vers 1844, un exemplaire de son Étude du cheval. Son auteur qui deviendra un de ses fidèles amis, dont les précieux conseils ont complété rapidement ses connaissances anatomiques. La devise de ce savant : « La science est la clef des trésors de la nature. Elle en fait connaître les richesses infinies et elle dévoile les merveilles de l'univers qui sont une énigme pour l'ignorance. »

Rosa Bonheur voulait l’entreprendre sur une toile n'ayant pas moins de 2,50 sur 5 mètres, beaucoup plus grande, par conséquent, que son Labourage nivernais. Au moment où elle allait se mettre à l'œuvre, elle eut la surprise, un matin, de recevoir de M. de Morny, alors ministre de l'Intérieur et de qui dépendaient les Beaux-Arts, une invitation à se rendre à son cabinet.

M. de Morny, un véritable gentilhomme, d'une taille imposante, rempli de grâce et de distinction. Son œil était vif, sa bouche souriante; il s’exprimait avec une élégance et une courtoisie parfaites :

— Mademoiselle, dit-il avec une certaine emphase, j'ai pris la liberté de vous prier de venir à mon cabinet, parce que le gouvernement de Sa Majesté, connaissant votre rare mérite, désire l’honorer en vous faisant une commande pour le musée de l'État. Avez-vous quelques esquisses parmi lesquelles nous puissions choisir le sujet qui vous permettra de développer le plus avantageusement votre talent.

Rosa lui répondit : — Monsieur le Ministre, j’aurai grand plaisir à vous mettre sous les yeux les esquisses d'une Fenaison et celles d'un Marche aux chevaux.

— Très bien, mademoiselle, fit-il, ayez l’obligeance de revenir en nous apportant vos études, et je les examinerai devant vous.


A l’audience suivante, et après avoir examiné les dessins qu'elle lui soumis, M. de Morny lui dit :

— Mademoiselle, les deux compositions sont charmantes, mais je préfère le sujet champêtre, parce qu'il consacre mieux l'ensemble de votre réputation. Vous vous êtes rendue célèbre par les représentations que vous avez données des diverses scènes de la vie des bœufs et des moutons, mais votre pinceau s'est trop rarement occupé des chevaux pour que nous vous chargions de peindre une scène aussi mouvementée qu'un Marché aux chevaux. Nous n'avons pas vu assez de ces animaux peints par vous.

M. de Morny choisit, parmi les esquisses qu'elle lui soumis, celle qui lui plaisait le moins, fixa la grandeur de la toile et déclara qu'elle lui serait payée 20.000 francs.

Très flattée sans doute de la distinction dont elle était l'objet, elle tenait cependant à montrer qu'elle savait interpréter les chevaux aussi bien que les bœufs. Elle lui répondis donc, avec son indépendance d'artiste :

— Monsieur le ministre, je prépare une composition à laquelle je tiens beaucoup ; j'ai toujours aimé les chevaux. J'ai étudié leurs mouvements depuis ma tendre enfance ; je sais particulièrement combien est remarquable la race du Perche, superbe par la hauteur de son encolure et l'attache de son garrot. J'avais l’intention de peindre un Marché aux chevaux , si vous voulez bien me le permettre, ce n’est qu’après son achèvement que je commencerai la Fenaison.

M. de Morny la laisse parler sans faire la moindre objection.

— Finissez tout à votre aise le tableau commencé, mademoiselle, reprit-il. Quand vous nous apporterez la Fenaison, elle sera la bienvenue. Nous serions désolés d'exercer sur vous la moindre contrainte.

Sa toile, le « Marché aux chevaux » Le Marché aux chevaux (1852-55).
Huile sur toile, 2,45 × 5,07 mètre, (New York, Metropolitan Museum of Art cadeau de Mr. Cornelius Vanderbilt, 1887)
MIME type: image/webp
fut presentée pour le Salon de 1853 : elle eut un succès fou (le jury déclara à l'unanimité que, désormais, ses envois seraient admis de droit, sans au préalable être examinées par un jury).

C’est la vérité anatomique des sujets de Rosa Bonheur qui impressionne particulièrement la critique, Théophile Gautier le premier : « Quelle vérité, quelle observation parfaite ! Ce ne sont pas là des animaux de « Bucoliques » traduits par l’abbé de Lille : regardez comme les muscles se dessinent fermement sous le pelage. Nous mettons Rosa Bonheur sur la même ligne que Paulus Potter, le Raphaël des moutons. »

Une exposition s'ouvrit à Bordeaux en 1854; elle expédia aussitôt le tableau, trop heureuse d’associer en quelque sorte sa ville natale à son premier grand succès. Elle aurait éprouvé le plus vif plaisir à voir entrer son tableau dans son musée et elle en fit l'offre pour 15 000 francs. Ses prétentions furent jugées trop élevées ; la commission municipale ne crut pas devoir me faire de réponse favorable.

Tandis que sa toile courait ainsi le monde, elle avait transporté son atelier de la rue de l'Ouest à la rue d'Assas, n° 32 , où une maison tout entière, sa cour et son jardin, allaient Lui permettre désormais de travailler à l'aise et d'avoir successivement sous la main, tous les animaux de l'arche de Noé.

Le succès obtenu par mon tableau avait fait tant de bruit dans la presse française, que M. de Morny, auquel elle avait vendu, à ce même Salon de 1853, un tableau de Vaches et moutons dans un chemin creux, comprit combien il avait eu tort de se montrer hippophobe. Un jour que Rosa Bonheur travaillait à la Fenaison, elle vit arriver dans son atelier le marquis de Chennevières, alors directeur des Beaux-Arts ; il venait fort aimablement me proposer de substituer au Marché aux chevaux, le tableau que M. de Morny avait dédaigné autrefois. A son très grand regret, elle ne put accéder à son désir, la veille même elle avait vendu le Marché aux chenaux a un marchand de tableaux de Londres, qui n'était autre que M. Gambart, venu s'informer du prix de sa toile. C'est Nathalie qui se chargeait du soin de ses intérêts matériels ; elle répondit sans hésitation : « Si le tableau doit quitter la France, il n'en partira pas à moins de 40 000 francs. »

M. Gambart organise pour Rosa Bonheur et Nathalie Micas un voyage en Angletterre pour la promotion des expositions qu'il se proposait d'organiser successivement dans les grandes villes du Royaume-Uni. L’idée ingénieuse de faire contribuer Rosa Bonheur, bien qu’à son insu, étant gage de leur réussite. Les notes prises ont été utiles pendant des années durant ; elles ont servi à la composition de la Bousculade, les Bœufs dans les Highlands, la Traversée du Loch Loden, la Barque, la Razzia et bien d'autres toiles importantes.

Le voyage les menèrent à Londres, Birmingham, Glasgow, Greenock et Inverary, jusqu'à Oban, d’où, sur le loch Linnhe, un bateau à vapeur les transporta à Ballachulish, au bord du loch Leven.

Vers le commencement de septembre 1856, elles s’éloignèrent de Ballachulish pour se rapprocher de Falkirk, en traversant une région non moins pittoresque et poétique que tout ce que les voyageuses avaient contemplé jusque-là : le sauvage Glencoe, le loch Katrine oû s’évoquent d'eux-mêmes les souvenirs de la Dame du lac , les Trossachs et leur vallée merveilleuse, sans compter le Glen Falloch, tout au nord du loch Lomond. Puis Edimbourg, Falkirk (où des bestiaux en grand nombre traversaient à la nage, à marée basse, l'embouchure d'une rivière et d'autres fois, c'étaient des bateaux pleins de moutons Changer de pré, une scène écossaise, Rosa Bonheur, 1863
MIME type: image/webp
qui passaient d une rive à l'autre).

Peu à peu, la notoriété de Rosa Bonheur lui amène quelques précieuses affections comme celles de Barye (sculpteur), Philippe Rousseau (peintre), Hippolyte Bellangé (peintre, dessinateur, graveur et lithographe), Eugène Lepoitevin (peintre, lithographe, illustrateur et caricaturiste), P-J Mène (sculpteur) ou Auguste Cain (sculpteur)... Bien que les techniques picturales divergent entre les différents animaliers, l’ambiance reste cordiale, sentant la nécessité de rester unis au sein de ce grand mouvement forgé par un amour commun de la faune française. Brascassat lui même, décrit comme l’ennemi de Rosa Bonheur, son féroce rival, ne cédera pas aux tentatives de la presse pour le monter contre sa jeune collègue. De même, les peintres les plus célèbres se proposent de donner à Rosa Bonheur des conseils artistiques : Vernet, Delaroche ou Léon Cogniet. Ces liens d’amitié et de solidarité forts entre les peintres animaliers les aident à jouer un rôle prépondérant dans les domaines d’activités humaines en rapport avec le monde animal.

Le château de By

En 1859, Rosa Bonheur est une artiste reconnue, recevant de nombreuses visites à son atelier de la rue d'Assas à Paris. Elle rêve d'un lieu à la campagne où elle pourrait vivre au calme, au milieu de la nature et des animaux qu'elle aime particulièrement. Elle se mit en quête d’une résidence...

Implanté sur la rive gauche d’une boucle de la Seine, distant d’une lieue et demie de Fontainebleau, Thomery THOMERY. Vue prise de chantoiseau
MIME type: image/webp
comprenait d’abord un bourg, pourvu d’une berge aménagée par laquelle, jusqu’à l’arrivée du chemin de fer, avait transité l’essentiel du trafic vers Paris. S’y ajoutaient différents hameaux dont le nombre n’avait cessé de varier au fil du temps. Celui de By, le plus méridional, constituait aussi le principal, le plus industrieux et le plus animé, qui abritait presque le tiers des habitants de la commune. Il s’y trouvait également l’un des « châteaux », ou vestiges d’anciennes maisons nobles tombées en roture au XVIIIe siècle.

Rosa Bonheur, de son côté, désirait fuir la cohue des admirateurs, des curieux et autres importuns qui se pressaient et s’imposaient dans son atelier du 320 de la rue d’Assas. Cultivant et affichant une certaine misanthropie, elle voulait d’un égal mouvement quitter ce Paris trop nouveau dont l’extension ininterrompue atteignait le vénérable quartier du Luxembourg, préservé jusqu’alors, auquel elle s’était attachée. Elle disait « Mais chaque jour j'étais assaillie par une foule de gens qui venaient chez moi, comme pour visiter une bête curieuse. L'on se croyait autorisé à se présenter à tout bout de champ et à m’imposer le fardeau d'une présence gênante. On essayait de me soutirer des autographes, des dessins, des croquis, des souvenirs de toute espèce. Si j'avais eu le goût de servir de point de mire à la chambre noire, j'aurais pu passer des journées entières avec les photographes. C'est pour fuir cette obsession constante autant que pour me rapprocher de la nature, que j’ai pris la résolution de m'en « aller aux oiseaux », comme dit Aristophane, c'est-à-dire de me réfugier dans la solitude et de vivre loin du monde. »

C'est par un ami qu'elle apprit l’existence de son futur petit domaine : « Un de mes amis, le comte d’Armaillé, voulut bien se charger de me trouver une maison qui fût placée loin du bruit et dans les conditions d’isolement où je pourrais à ma guise vivre la vie des bois et des champs. Il découvrit auprès de Fontainebleau cette propriété dans laquelle elle vécue près de quarante ans... »

Le comte Louis Albert Marie de la Forest d’Armaillé se trouvait être le gendre du comte Philippe de Ségur, qui depuis 1829 résidait au château de La Rivière à Thomery. Peut-être M. d’Armaillé apprit-il donc la mise en vente du « château de By » lors d’une visite de courtoisie à ses beaux-parents, ou simplement en prêtant l’oreille aux potins du village ; ou, en parcourant les annonces immobilières Annonces immobilières des quotidiens parisiens.
MIME type: image/webp
des quotidiens parisiens : ainsi La Presse, numéro du 4 avril 1859, ou Le Constitutionnel du 8 suivant, avaient-ils opportunément fait paraître l’offre, au prix de départ de 60 000 fr, d’une « MAISON de campagne dite CHATEAU de BY à Thomery (…) ; parc de 4 hectares ».11 Il ne restait qu’à s’y transporter.

Elle achète le château de By Rosa Bonheur sur la pelouse du château de By.
MIME type: image/webp
à la lisière de la forêt de Fontainebleau, et fait appel à l'architecte Jules Saulnier pour construire son atelier. C'est l'une des premières constructions en ossature métallique. Rosa Bonheur a 37 ans, est au faîte de sa gloire, elle est la première femme française à s'acheter un château avec le fruit de son travail.

Cette appellation de château peut sembler ambitieuse ; elle vient, paraît-il, de ce que, aux alentours de 1400, elle servait de résidence à un officier de la couronne chargé de la garde des abeilles du roi, qui s’en allaient royalement butiner dans les genêts, les herbages, les bruyères, les parterres et même les vignes des environs.

Cet officier royal était désigné sous le nom assez drolatique de « Bigre », qui, par la suite des temps, s'est transformé d’abord en « Bige » et ensuite en « By ». Cette curieuse étymologie est dans l'ouvrage de M. Huet, maître d'école à Thomery. Au commencement du XVe siècle.

Un ancien propriétaire semble avoir été beaucoup plus pieux que ses prédécesseurs blasonnés. Anne Leleu, sa femme, fit construire une chapelle, dont la consécration eut lieu le 13 juillet 1775. On pouvait y dire la messe tous les jours, même aux fêtes carillonnées, à condition qu'un autre prêtre pût officier en même temps à Thomery.

Pendant quelques années, le château a été habité par les neveux des époux Leleu, qui le vendirent à un Pierre Michelin. De celui-ci il est passé à son beau-fils, Louis-Jacques Fabvre, un viveur, qui a dépensé tout son patrimoine en journées galantes ; c’est grâce aux prodigalités de ce Louis Fabvre que Rosa Bonheur dû d obtenir le château et la terre pour la somme modique de 5o.ooo francs.

Elle a payé le premier acompte le 9 août 1859, en même temps que qu'elle donnait l’ordre de construire un atelier au-dessus de la remise et de la buanderie.

C'est le 12 juin 1860 qu'elle est entrée en possession de la propriété Acte de vente du château de By.
MIME type: image/webp
possession de la propriété, et fit transporter aussitôt de Paris ses meubles, ses études et ses animaux - Elle dira : « Chose assez curieuse, à peine ai-je été installée ici, que des abeilles en grand nombre, utilisant la toiture débordante de l'atelier, sont venues habiter chez moi. Sans doute, en voyant qu’un peintre d’animaux avait remplacé l'officier royal chargé de leur patronage, ont-elles deviné qu’elles n’avaient rien à craindre. Les frêlons ont fait comme elles, — il y avait moins à s’en féliciter. — mettant à profit, pour s’y construire un nid, une corde que les ouvriers avaient laissée par mégarde attachée au plafond du colombier. Mais ce ne furent là que les petits incidents de mon installation. J’avais en tête des préoccupations plus graves, en premier lieu de créer à Nathalie et à sa mère une existence digne de l’affection que je leur portais. »

Mais Mme Micas tenait essentiellement à conserver son indépendance; elle ne consentit à vivre à By qu'à la condition de louer une partie de la maison. Le bail d'une durée de trente années, comportait une clause spéciale indiquait même qu'en cas de décès de sa locataire, la convention serait valable pour sa fille, mais ne s'appliquerait qu'à elle exclusivement. Une union que la mort seule pouvait rompre. Tous les arrangements légaux terminés, Mme Micas et Nathalie vinrent s'installer au château. Elles y prirent aussitôt la direction de la cuisine, de la basse-cour et des animaux, de telle sorte que Rosa n’eut à me préoccuper d’aucun détail de la vie matérielle.

Chateau-de-By_Small.webp L'atelier de Rosa Bonheur au Chateau de By
MIME : image/webp
Chateau-de-By1_Small.webp L'atelier de Rosa Bonheur au Chateau de By
MIME : image/webp
Rosa_Atlelier_15_Small.webp Le Château de By
© Crédit photo : soutenir.fondation-patrimoine.org
MIME : image/webp

Rosa Bonheur déplorait que certaines de ses sœurs du pinceau, comme elle les appelait, soient parfois esclaves des nécessités de l'existence au point de voir leur talent en souffrir et quand elle en rencontrait sur son chemin, elle les aidait avec élan et joie. Mais elle n'était pas féministe à la façon de celles qui, sous prétexte de faire le bonheur de la femme en la délivrant de ce qu'elles appellent le joug du mari, voudraient la priver d'une protection salutaire et de tout cer qui fait la joie, la lumière du foyer ; qui, dans le but de réaliser de vaines chimères, cherchent à étouffer en elle tout élan instinctif, toute attraction naturelle. Elle m'écrivait à propos de nos collègues de la palette qui travaillent sérieusement : « Elles prouvent que le Créateur a fait de la femme la noble compagne de l'homme et qu'il n'a fait la différence entre eux que pour la noble reproduction des êtres dans ce monde-ci. »

Célibataire : « Si je ne me suis pas mariée, c’est à cause du souvenir de mon père. »

Très tôt, Rosa comprend que le mariage n’est qu’un piège pour la femme, qui, quoi qu’il advienne, sera toujours dans l’ombre de son mari auquel elle devra être dévouée et dont elle sera totalement dépendante. Ayant connu la misère, Rosa Bonheur se jure de devenir riche. « Je veux gagner beaucoup d’argent, car il n’y a qu’avec ça qu’on peut faire ce qu’on veut. » Ayant vu sa mère humiliée et mise à mort, Rosa Bonheur veut « relever la femme », œuvrer pour son indépendance financière et psychique.

Malgré son refus du mariage, Rosa ne vit pas pour autant seule. Comme Louise Michel après elle, elle fait le choix de vivre avec deux femmes, successivement : Nathalie Micas, son amie d’enfance et Anna Klumpke, une jeune peintre qui restera à ses côtés jusqu’à sa mort. Pratique assez courante au XIXème siècle, le matrimoine permet de se protéger de la misogynie ambiante lorsque l’on fait le choix du célibat et également de s’assurer une certaine sécurité financière.

En effet, les femmes vivant en matrimoine mettent en commun leurs biens à la fois matériels et immatériels. On affirme alors à tort et à travers l’homosexualité de la peintre et même encore maintenant. Elle n’a pourtant cessé de démentir, évoquant plutôt un amour platonique et une « union d’âmes ».

Bien qu’elle ne se soit jamais revendiquée comme féministe, lorsqu’elle choisit de devenir la première femme peintre animalière, Rosa annonce qu’elle « veut relever la femme ». Elle rompt avec les thèmes artistiques tolérés pour les femmes, à savoir le portrait ou les fleurs et brise ainsi la tradition, animée par le désir de venger sa mère. Portée par les valeurs de son père qui, malgré ses travers, lui a inculqué que la femme relèverait le genre humain, Rosa est fière d’être femme et est persuadée que c’est à son genre que le futur appartient.

Rosa écrira dans une lettre à Georges Lagrolet à la fin de sa vie en 1894 : « Voilà mon cher cousin ce que c’est que d’être une grande artiste qui se fiche des grandeurs de ce monde et qui trouve que malheureusement l’espèce humaine ne vaut pas en général les animaux... ». Elle affirmera aussi : « Mes chiens sont mes meilleurs amis. Je trouve en général les hommes stupides, et cela me flatte ». Se rendant compte de la profonde misogynie de la société dans laquelle elle vit, Rosa Bonheur se tourne vers le monde animal : les bêtes sont moins dangereuses que les hommes pour une femme du 19ème siècle. Elle affirmera d’ailleurs : « En matière de mâles, je n’aime que les taureaux que je peins. »

Elle constitue un atelier de production avec Nathalie Micas Rosa Bonheur et son amie Nathalie Micas
MIME type: image/webp
(son amie d'enfance) et Juliette Bonheur (sa soeur). Ses œuvres sont reproduites en estampes par la maison Goupil &Cie, l’un de plus importants marchands d’art et éditeurs français de l’époque, qui souhaite mettre l'art à la portée de tous, lui assurant une large diffusion... elle donne interviews et photographies pour forger une légende autour de son personnage... elle part en tournée avec son marchand d'art pour trouver son réseau de vente et faire la promotion de ses tableaux.

Elle est la première artiste dans l'histoire de la peinture dont le marché de l'art spécule sur ses tableaux de son vivant.

Sa vie émancipée n'a pas fait scandale, à une époque pourtant très soucieuse des conventions. Comme toutes les femmes de son temps depuis une ordonnance datant de novembre 1800, elle devait demander une permission de travestissement Permission de travestissement
MIME type: image/webp
renouvelable tous les six mois auprès de la préfecture de Paris, pour pouvoir porter des pantalons dans le but, notamment, de fréquenter les foires aux bestiaux ou de monter à cheval. Cependant, sur toutes les photos « officielles », Rosa Bonheur respectait la loi et portait toujours une robe.

Marché aux chevaux de Brie-Comte-Robert Marché aux chevaux de Brie-Comte-Robert
Rue du lavoir
MIME type: image/webp

Au début de ses succès, elle eu la chance de rencontrer deux grands marchands de tableaux, qui étaient en même temps de véritables connaisseurs. M. Tedesco et M. Gambart. Leur ardeur était telle, qu’ils attendaient à peine que ses œuvres fussent achevées, pour les expédier en Angleterre, mais surtout en Amérique.

Ils ne lui laissaient même plus le temps d'envoyer aux Salons annuels, Sa dernière exposition était en 1855, à l'Exposition universelle, avec la Fenaison en Auvergne. La Fenaison en Auvergne - huile sur toile - H. 2,15 x L. 4,22 m.
MIME type: image/webp


Elle dira : — M. Tedesco et M. Gambart n’ont jamais cessé de me bombarder de propositions excessivement avantageuses. Si je n’avais eu d’autres préoccupations que de tirer le meilleur parti de leur zèle, j’aurais pu amasser une fortune énorme, mais pourquoi me serais-je donné tant de mal ? Pour grossir la part de mes héritiers!... Elle a toujours été animée par cette pensée qu'elle n'avait pas de temps à consacrer à gagner de l’argent, car l’existence humaine est trop courte.

Le duc d'Aumale (Henri d’Orléans). Bien qu'il fût en exil depuis 1848, il continuait de s’intéresser au mouvement artistique parisien et désirait posséder un tableau de Rosa Bonheur ; il le lui fit savoir par la comtesse de Ségur. Rosa a donc peint à son intention le Berger des Pyrénées, Le berger des pyrénées
MIME type: image/webp
elle le lui a fait parvenir en Angleterre. Le prince la remercia par ce billet très flatteur :

Twickenham, 5 juin 1864.
Mademoiselle,
Je tiens à vous exprimer moi-même, au nom de la duchesse d’Aumale et au mien, tout le plaisir que m’a causé votre charmant tableau. J’ose dire que c’est un de vos chefs-d’œuvre (ce qui n’est pas peu dire) et nous sommes bien heureux de le posséder.
Recevez donc tous nos remerciements, avec l’assurance de ma considération très distinguée.
H. d’Orléans.


Mais ce que cette lettre ne dit pas, c'est qu'elle avais demandé 5 000 francs pour sa peinture, le prince lui paya le double. Voilà un procédé de grand seigneur auquel les artistes sont peu habitués.

En séjour au château de Fontainebleau, Entrée du château de Fontainebleau
MIME type: image/webp
l'impératrice Eugénie Eugénie de Montijo de Guzman, impératrice des Français (1826-1920)
© RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Daniel Arnaudet
MIME type: image/webp
se fend d'une visite surprise à Rosa Bonheur, le 14 juin 1864. Elle souhaite rencontrer celle dont la renommée n'est plus à faire et qui s'est retirée loin de Paris. L'artiste L’impératrice Eugénie se fend d'une visite surprise à Rosa Bonheur
MIME type: image/webp
en train de peindre « Le Cerf sur les longs rochers », a à peine le temps de quitter sa blouse que l'épouse espagnole de Napoléon III entre avec tout son aréopage. Cette mondaine, admiratrice de Marie-Antoinette, mais soucieuse des plus démunis, amatrice d'arts et de lettres, est sensible à la cause des femmes.

Sa visite, qui dura près d'une heure, l’impératrice commanda un tableau pour sa collection particulière et l'invita à aller la voir à Fontainebleau, en acceptant d’y venir déjeuner un jour qu'elle ne désigna pas. Au moment de se retirer, elle lui tendit sa main, que de nouveau Rosa baisa ; sans doute cela lui fut-il agréable, car, l'attirant aussitôt vers elle, elle l’embrassa.

Le tableau peint à son intention représentait des Moutons au bord de la mer. Des Moutons au bord de la mer.
MIME type: image/webp

Rosa_Bonheur_1870_1_Small.jpg Rosa Bonheur décorée Le 10 juin 1865
MIME : image/webp
Eugénie venue jusqu’à Fontainebleau pour y attendre l'empereur de son voyage en Algérie, est revenue au château de By, le 10 juin 1865, Rosa reçoit la visite de l'impératrice, sans y être attendue. Rosa était dans le jardin, et eut tout juste le temps de rentrer et de dissimuler ses vêtements masculins.

L'impératrice lui dit simplement : ─ Mademoiselle, je vous apporte un bijou de la part de l'empereur. Sa Majesté m'a autorisée à vous annoncer votre nomination de chevalier dans l’ordre impérial de la Légion d’honneur.

Disant ces mots, elle ouvrit un écrin qu'elle tenait à la main et en sortit une croix d’or, pendant que, Rosa émue, mettait un genou en terre... Mais il manquait une épingle. Sa Majesté se pencha sur sa table de travail pour en chercher une. Un officier la tira de peine, et l'impératrice put fixer à sa poitrine le ruban rouge auquel pendait la glorieuse étoile. Rosa Bonheur est la première femme artiste à être officier de la légion d’honneur
© LP/Faustine Léo - MIME type :image/webp
Elle l’aida ensuite à se relever et l'embrassa en disant :

─ Enfin, vous voilà chevalier. Je suis tout heureuse d'être la marraine de la première femme artiste qui reçoive cette haute distinction. J’ai voulu que le dernier acte de ma régence fût consacré à montrer qu’à mes yeux le génie n’a pas de sexe. Même, pour marquer l’importance que j'attache à ce grand acte de justice, je ne veux pas que vous fassiez partie de ce qu'on appelle une « fournée » ; votre nomination paraîtra avec un retard d’un jour, mais vous serez l'objet d’un décret spécial, qui sera mis en tête du Moniteur.

Le fils de l'impératrice, Napoléon Eugène Louis Jean Joseph Bonaparte, prince impérial, dit Louis-Napoléon, se montre alors curieux de voir cette femme en blouse et en pantalon, signe que cette tenue quelque peu provocante suscitait la curiosité. Il arriva à l’improviste et plusieurs fois depuis il est revenu à By.
Pourtant, Rosa n'aimant pas se présenter en costume masculin devant les visiteurs d'importance ; fit un jour prier le prince de vouloir bien attendre quelques instants. Comme il montrait un peu d’impatience, sa domestique, Céline, lui dit avec franchise que c'était pour lui donner le temps de mettre des jupes. Le prince dit alors :

— Mais c'est avec sa blouse et son pantalon que j'aurais voulu la voir !

La répartie a fait beaucoup rire Rosa et, dès lors, toutes les fois qu'il est venu, elle s'est bien gardée de changer de vêtement.

Le souvenir de cette croix des braves qui lui avait été remise là, près de ce canapé, devant ce chevalet, au milieu de toutes ces études, de ces objets familiers, lui était resté comme l'un des plus touchants de sa vie et elle en avait gardé à celle qui avait été heureuse de lui donner cette joie, une profonde reconnaissance que rien n'altéra jamais, ni les lamentables événements de 1870, ni l'exil de l'impératrice détrônée.

Rosa Bonheur, apprit la déclaration de la guerre franco-allemande de 1870-1871, non seulement sans appréhension, mais avec un certain enthousiasme, tant qu'elle croyait certaine de voir bientôt la France agrandie par de nouvelles victoires. Aussi, l'annonce successive de tant de désastres accumulés, et le jour où vint la terrible nouvelle que l'empereur était tombé entre les mains ennemies, et que les Prussiens s’avançaient vers la forêt de Fontainebleau pour aller investir Paris, elle eu un moment de délire patriotique, voulant recruter un bataillon et aller au-devant de l'envahisseur.

Le maire de Thomery, lui fit comprendre que, en dépit du costume masculin qu'elle portait, son rôle ne pouvait être celui d’une nouvelle Jeanne d’Arc. Elle fit des provisions, fit construire dans sa cave une muraille, derrière laquelle se trouvait entassé tout ce qu'elle possédait de précieux.

Et puis un jour, un homme venu de Pithiviers, avec une lettre du maire et une autre du Prince Royal de Prusse, disant que le château, va être protégé, qu'il ne sera ni pillé ni incendié.

Le message du maire de Pithiviers :

Mademoiselle,
Pithiviers, le 27 septembre 1870.

Le maire de Pithiviers, au milieu de ses tristes occupations nécessitées par la guerre, est heureux de remettre à une personne qui part pour Malesherbes (la route de Pithiviers à ce pays étant libre) le sauf-conduit ci-joint, qui vient de lui être remis par un chef prussien. Il souhaite que ce sauf-conduit vous parvienne de suite, selon son vœu bien sincère.

Avec ses hommages, recevez, mademoiselle, l'assurance de ses respectueuses salutations.
H. Brierre.


Une seconde lettre était jointe :

Versailles, 26 septembre 1870.

S. A. R. Msr le Prince Royal de Prusse m’a chargé de vous transmettre la sauvegarde ci-jointe, que j’ai l’honneur de vous faire parvenir avec l’expression de mes hommages respectueux.
Cte Leckenhoff,
Aide de camp.


Quant à la sauvegarde :

COMMANDEMENT GÉNÉRAL DE LA 3e ARMÉE
Quartier royal. Versailles, 26 septembre 1870.

Par ordre du commandant de la 3° armée, S. A. R. le Prince Royal de Prusse, il est enjoint à tous les commandants militaires de respecter la propriété de Rosa Bonheur, artiste peintre, et son château de By, près Fontainebleau, et de lui donner toute la protection dont elle aura besoin.

De par le commandant supérieur de la 3e armée,
Le quartier-maître général,
O. v. Gottberg
   (voir texte) Texte de la sauvegarde
MIME type :image/webp


Plus d’une fois dans la suite, elle pu m'apercevoir, que des ordres avaient bien été donnés pour que ma demeure soit respectée.

Rosa_Bonheur_Monogramme

Outre la mémorable visite de l'impératrice Eugénie, l'atelier de By avait vu venir, à différentes époques, de grands personnages officiels, l'empereur dom Pedro, le duc d'Aumale, le prince de Galles (qui fut ensuite le roi Édouard VII), la princesse de Battemberg et, en 1893, Sadi Carnot, alors président de la République, accompagné de Mme Carnot. Bien peu de semaines avant sa mort dramatique, le sympathique président Carnot, qui était l'un de ses grands admirateurs, l'avait, par décret du 3 avril Décret du 3 avril 1894
MIME type :image/webp
1894, promue au grade d'officier Procés verbal de réception de la légion d’honneur.
MIME type :image/webp
de la Légion d’Honneur, une première également pour une femme.

Sa réputation universelle lui avait en outre valu environ une douzaine de décorations étrangères, belge, portugaise, espagnole, etc...

La mère de Nathalie Micas, mourut le 11 mai 1875, à l'âge de soixante-quatre ans. Rosa Bonheur, inquiète pour la santé de Nathalie et la crainte de se retrouver seule, elles décidèrent d'aller chaque année, pendant la mauvaise saison, chercher sur la Côte d'Azur un climat moins rigoureux.

À partir de 1880, Rosa Bonheur et Nathalie Micas passent régulièrement l'hiver à Nice, tout d'abord dans la demeure d'Ernest Gambart, la villa « L'Africaine » (La Villa Africaine est une des plus belles de la contrée, un vrai palais), puis à partir de 1895 agacée d'entendre dire qu'elle recevait à la Villa Africaine une hospitalité gratuite, puis à cause de la dégradation de ses relations avec Ernest Gambart, elles acquièrent, la villa « Bornala », une propriété d'environ trois hectares, ou elle fit construire un atelier. En Pour faire face à des frais considérables, Nathalie eut l'idée de chercher des ressources dans l'imitation de ce qu’avait fait Alphonse Karr, c'est-à-dire la culture des fleurs, et entreprit des plantations de camélias. C’était une fleur fort à la mode et qui se vendait un franc pièce. Rosa Bonheur y peint plusieurs toiles.

Après la mort de Nathalie, en 1889, Rosa Bonheur ne retournera plus a Nice, et se débarrasse de la villa Bornala, en tirant un prix dérisoire, qui lui laissa seulement 34 000 francs de net pour la villa et l'ensemble du mobilier. Elle était assurée, grâce aux Tedesco, de ne manquer de rien jusqu'à la fin de ses jours. Il lui suffisait de terminer une étude, n’importe laquelle, et son tiroir se remplissait d'or.

La venue en France de Buffalo-Bill et de ses Indiens a été une diversion très salutaire, à la mort de Nathalie. Lors de Exposition universelle de Paris de 1889 Exposition universelle de Paris de 1889
MIME type: image/webp
, les Européens appréciaient beaucoup le spectacle Wild West de « William F. Buffalo Bill Cody ». Lors de son voyage à Paris en 1889, Rosa Bonheur a visité l'exposition universelle Rosa Bonheur assiseavec Buffalo Bill (2e en partant de la gauche) et les Indiens du Wild West Show, en 1889./DR
MIME type: image/webp
pour réaliser des esquisses des animaux exotiques américains et des guerriers indiens avec leurs familles.

Buffalo Bill est charismatique, jeune et beau. Et comme Rosa Bonheur, il est une star de la fin du XIXe siècle. En 1889, pour l'Exposition universelle, l'Américain Bill Cody, vient en tournée à Paris, avec son spectacle, le « Buffalo Bill's Wild West ». Affiche du « Buffalo Bill's Wild West ».
MIME type: image/webp
Cette figure mythique de la conquête de l'Ouest, ancien postier du Pony Express, chasseur de bisons, y présente des scènes de la vie des pionniers, une chasse au bison, l'attaque d'une diligence et de la cabane d'un pionnier par les Indiens…

Rosa Bonheur, passionnée par les Indiens, va évidemment assister à cette représentation qui rassemble 30 000 personnes chaque jour, de mai à octobre. Émerveillée, elle obtient l'autorisation de venir au campement où elle assiste à la vie quotidienne des Peaux-Rouges.

Tous les jours, elle vient dessiner leurs bisons, leurs armes, leurs chevaux… « C'est un rapprochement franco-américain improbable, s'amuse l'historienne Natacha Henri. Ils avaient besoin d'un interprète. Mais ils se sont reconnus dans leur amour des animaux et dans le fait qu'ils avaient construit leur propre personnage. »

En retour, le 25 avril 1889, Rosa Bonheur invite Buffalo Bill à Thomery. Ils déjeunent à l'hôtel de France à Fontainebleau, essayent d'organiser une chasse à courre au sanglier. Rosa Bonheur trouve l'occasion de se délester de deux chevaux sauvages, Apache et Clair-de-Lune, cadeaux d'un admirateur américain. Des cow-boys venus quelques jours plus tard, ont capturé au lasso les deux chevaux, les ont enfourchés avec adresse, et après un moment de résistance inutile avec de maîtres cavaliers comme ces gens-là, les ont emmenés paisiblement au chemin de fer.

Rosa réalise le portrait. Rosa Bonheur. Le colonel William F. Cody (1889)
Huile sur toile, 47 × 39 cm, Buffalo Bill Center of the West, Cody (Wyoming).
MIME type: image/jpg
de Buffalo Bill en selle sur son cheval préféré. En remerciement, Rosa Bonheur reçoit un costume de Sioux. Costume offert par Buffalo Bill
MIME type: image/webp
Ce dernier est exposé à Thomery. Durant les années qui suivent, les deux personnages s'écrivent. Lors de l'incendie de sa maison, Buffalo Bill refusera de sortir sans le portrait que son amie a fait de lui.

Anna Klumpke

Source

Source : ROSA BONHEUR - SA VIE ET SON OEUVRE - ANNA KLUMPKE - 1908

Rosa_Bonheur_By_Small.jpg Anna Klumpke et Rosa Bonheur en 1898. (Photo DR)
MIME : image/webp
Les deux femmes se rencontrent pour la première fois en 1889 alors qu’Anna, jeune portraitiste américaine sert de traductrice entre Rosa et un marchand de chevaux américain. Admirative du travail de Rosa Bonheur, elle entretient avec elle une longue correspondance entrecoupée de visites.

Le 11 juin 1898, elle était à By, toute à la joie de retrouver la santé de Rosa Bonheur aussi bonne qu'au jour où elle l'avait quittée, et son cœur toujours aussi plein de bonté pour elle. Elle vint très vite à ce qui motivait son retour, peindre son portrait.

Elle débuta le 16 juin, ayant évitée le 13 proposé par Rosa, non par superstition mais en lui avouant : « j’aie jamais eu jusqu'à présent à me plaindre du chiffre 13, mais pour entreprendre une œuvre au succès de laquelle j'attache une si grande importance, je préférerais toute autre date. »


Le 16, Anna fut exacte au rendez-vous. Rosa Bonheur semblait éprouver quelque impatience de la voir à l'œuvre.

— C'est pour moi un grand honneur, dit Anna, d’être autorisée à faire votre portrait. Comment vous témoignerai-je ma reconnaissance?
— En le réussissant mieux que les derniers qui furent faits de moi. Cette fois, je désirerais que vous me représentiez dans mon costume féminin. Aujourd'hui cependant, ma chère Miss Anna, laissez-moi garder ma blouse, cela ne vous empêchera pas de chercher la pose et l’éclairage.


La nuit dans sa chambre, Anna écrit : Il doit être tard, tout est tranquille, il n'y a que les chiens qui aboient de temps en temps. Que Dieu m'aide et m'inspire dans la tâche que j'ai entreprise, car il faut que je fasse un bon portrait. » Ainsi s’acheva la première journée qu'elle passa sous le toit de Rosa Bonheur.

Plus tard, Anna, élève de M. Tony Robert-Fleury (professeur aux Beaux-Arts de Paris) reçu une lettre de sa part, lui assurant de louer facilement un atelier à Moret... Rosa lui annonça :

— Non, non, vous êtes maintenant chez moi, vous y resterez.

Pour Anna, les jours passent entre scéances de pose, discutions avec Rosa et rencontres.

Le vendredi 1er juillet, Rosa bonheur, après la séance de pose de l'après-midi, s’est étendue sur sa chaise longue pour fumer une cigarette, voyant Anna essuyer sa palette avec un chiffon, lui dit :

— Je ne fais pas comme vous, je gratte mes palettes avec le couteau, j'y verse ensuite un peu d’essence et alors seulement j’emploie le chiffon. Ainsi le bois reste toujours propre. Voici une palette qui est presque neuve, et pourtant Dieu sait s'il y a longtemps que je m’en sers pour mes ciels. Je vous la donne pour faire les retouches à mon portrait et je vais vous la signer.

Elle prit une brosse et traça ces mots : Souvenir à Anna Klumpke. Que ma palette vous porte bonheur - Rosa Bonheur - By, le 1er juillet 1898..

Dans soirée du 7 juillet, faisant suite à l'enterrement de Auguste Allongé, peintre et ami de Rosa, décédé le 4 juillet 1898, Anna Klumpke demanda à Rosa Bonheur de lui parler des décorations que divers souverains lui avaient accordées au cours de sa vie, en la priant de les montrer. Ayant ouvert un tiroir, elle prit un écrin et en tira une croix de la Légion d'honneur surmontée de la couronne impériale :

— C’est à celle-ci que je tiens par-dessus toutes les autres. Je vous raconterai un jour de quelle manière elle m’a été accordée et comment une main auguste me l’attacha sur la poitrine.
— Voici l'ordre de l'empereur Maximilien et la rosette d'officier de la Légion d’honneur. Ces diverses marques d'estime me sont également bien précieuses. Elles m’ont été données par des hommes qui furent martyrs de leur dévouement patriotique.
— Cet insigne, avec son ruban blanc et vert, est le gage de l’amitié d'une grande princesse, la duchesse Alexandrine de Saxe-Cobourg-Gotha.


Puis, montrant une croix suspendue à un ruban blanc et orange :

— Voici l’ordre d’Isabelle la Catholique. J'aime à le porter, car j’ai toujours admiré la grande reine qui vendit les diamants de sa couronne pour aidera la découverte d'un continent nouveau. Chose assez curieuse, les deux nations qui se sont arraché mes toiles, l'Angleterre et l'Amérique, sont précisément celles dont je n'ai jamais rien reçu.

Piquée par cette remarque, aprés le diner, Anna cueilli quelques rameaux de laurier et lui tressa une couronne, la lui remettant venant d'une enfant d'Amérique..

Emue, Rosa Bonheur dit à Céline, sa gouvernante :  Vous voyez cette couronne? Je veux qu'elle soit enterrée avec moi. Vous y veillerez, n’est-ce pas?

Le dimanche 10 juillet, la matinée a été orageuse. Au retour de sa promenade, Rosa Bonheur est entrée dans l'atelier, où Anna se préparait à la séance de pose promise pour l'après-midi, et annonça : Eh bien! non, dit-elle, je ne poserai pas aujourd'hui, c'est dimanche. Mais nous ne perdrons pas notre temps pour cela ; je vous emmènerai en forêt. Cependant, jusqu’à trois heures, qu'allons-nous faire ? et Anna proposa : Permettez-moi de vous photographier La vieille Europe couronnée par la jeune Amérique
MIME type: image/webp
avec la couronne de lauriers sur la tête ?
Rosa s'écriant avec bonne humeur : Ce sera la vieille Europe couronnée par la jeune Amérique... Anna prit plusieurs poses ; après quoi, Rosa Bonheur replaça la couronne sur le bois du cerf et dit : Je ne veux plus qu'elle bouge d'ici, jusqu’au jour où on viendra la chercher pour la mettre avec moi dans mon cercueil. Vous y veillerez, n'est-ce pas ? Pourquoi avez-vous les larmes aux yeux, Anna ? Je ne suis pas triste, moi, au contraire, je reprends goût à la vie. Venez fumer une cigarette avec moi et vous développerez vos plaques avant notre promenade.

Dimanche 17 juillet, Une fois de plus, en dépit des promesses, Anna se résigne à se passer de son modèle. Rosa Bonheur alluma une cigarette, s’étendit sur la chaise longue et se mit à contempler sa Foulaison. Anna, lui demanda :

— Ne finirez-vous pas votre toile pour l'Exposition de 1900 ?
— Je le voudrais bien, mais il me faut un peintre en bâtiment pour couvrir le ciel.
— Un peintre en bâtiment, y pensez-vous, mademoiselle ?
— Pourquoi pas, il montera plus facilement que moi sur les planches, et, pendant que le ciel sera encore frais, je finirai les détails dans la pâte. Un peintre en bâtiment peut très bien faire ce travail, vous ne le croyez pas ?
— Mademoiselle, répliqua Anna, voulez-vous que je sois votre peintre en bâtiment ? toute boiteuse que je sois, et malgré qu’il me faille une canne pour marcher, je suis assez alerte pour grimper sur n’importe quel échalaudage. Si jamais l'envie vous prend de m’engager, faites-moi revenir d'Amérique.


Samedi 30 juillet, assez tard dans après-midi, Rosa Bonheur est entrée dans l'atelier où Anna travaillait aux accessoires de la grande toile ; elle a examiné son portrait d’un œil distrait et a fait quelques éloges. Puis, se tournant vers elle, elle a posé ses mains sur ses épaules, et, dit, d’une voix dans le ton de laquelle la supplication se mêlait à la tendresse :

— Anna, voulez-vous rester avec moi et partager mon existence ? Je me suis attachée à vous et ma vie me semblera bien triste quand vous ne serez plus ici Je me retrouverai si seule... Vous me rajeunissez le cœur, vous me rendez l'énergie au travail. Je me sentais découragée de la vie depuis la mort de ma chère Nathalie, car j’ai été bien seule pendant neuf années, et maintenant vous commencez à remplacer pour moi celle que je ne pourrai jamais oublier. Ne voudriez-vous pas rester avec votre vieille amie, qui vous adoptera comme si vous étiez son enfant, et qui vous aidera à faire de belles choses en peinture ?

Anna hésitant à répondre, lui dit : — mais que penseront votre famille, vos amis ? Ils diront : « Voyez cette jeune Américaine, comme elle s’est habilement introduite auprès de Mlle Rosa Bonheur !

Rosa Bonheur lui répondit ceci : — Vous êtes vraiment trop naïve, je n’ai de compte à rendre qu’à moi-même. Quant à mes amis, ils ne verront certainement que du bien à votre présence à By, puisqu'ils sauront que vous me rendez la vie moins amère.

Il est près de minuit, Anna tremble encore d'émotion en écrivant ces pages : Puis-je dire tous les sentiments que je sens dans mon cœur. En vérité, je ne peux croire à cette félicité inattendue de devenir l'amie, la fille d’adoption de Rosa Bonheur.

A partir de ce moment, elles ne se quitteront plus, tissant des liens très forts. Rosa en fait sa légataire universelle à sa mort en 1899, ce qui ne manque pas de faire grand bruit à l’époque et ne sera jamais accepté par sa famille. Par la suite, Anna s’évertue à faire perdurer la mémoire de son amie, notamment en publiant sa biographie.

Le 29 août 1898, marque la pose de la première pierre du nouvel atelier voulu par Rosa Bonheur. Elle désire le modifier pour pouvoir achever le tableau La Foulaison, compte tenu, selon elle, de l'exiguité de la salle par rapport aux dimensions du tableau, de l'éclairage insuffisant. Tout ceci, lui paraissant d'insurmontables obstacles au parachèvement de l'ouvrage.

Elle disait : — Quant à ma Foulaison , je tiens à n’y travailler qu’avec tous les éléments nécessaires pour en faire un chef-d'œuvre. Il faut que je la peigne comme si j'étais en plein air.

Le lendemain, Rosa Bonheur vit son architecte, lui indiqua les dimensions qu elle projetait de donner au petit édifice, et prit des mesures, limitant l’emplacement avec des piquets et des cordes.

— Mon plan est des plus simples, expliquait-elle, quatre murs et dans l’un, une large fenêtre ; en haut, un plafond vitré. Mais comme ces arbustes qui nous entourent me gêneront, il faut vous arranger pour installer des volets qui intercepteront les reflets verts.

Quinze jours plus tard, fut posée la première pierre du nouvel atelier, et cela se fit avec quelque cérémonie. Rosa Bonheur prit sa palette, une grosse brosse ronde et dessina crânement sur le bloc :

R. B. — A. K.
By, 29 Août 1898.


Rosa_Bonheur_Atelier_Anna_Small.jpg Maison-atelier de Rosa Bonheur - Atelier et maison d'Anna Klumpke
Auteur Kruszyk Laurent
(c) Région Ile-de-France - Inventaire général du patrimoine culturel - MIME type : image/webp
Rosa_Bonheur_Atelier_Anna3_Small.jpg
Maison-atelier de Rosa Bonheur - Vue de l'intérieur de l'atelier d'Anna Klumpke
Auteur Kruszyk Laurent
(c) Région Ile-de-France - Inventaire général du patrimoine culturel - MIME type : image/webp
Rosa_Bonheur_Atelier_Anna1_Small.jpg Maison-atelier de Rosa Bonheur - Monogramme de Rosa Bonheur
Auteur Kruszyk Laurent
(c) Région Ile-de-France - Inventaire général du patrimoine culturel - MIME type : image/webp
Rosa_Bonheur_Atelier_Anna2_Small.jpg Maison-atelier de Rosa Bonheur - Monogrammes de Rosa Bonheur et d'Anna Klumpke
Auteur Kruszyk Laurent
(c) Région Ile-de-France - Inventaire général du patrimoine culturel - MIME type : image/webp

Avant que l'été de 1898 fût achevé, Rosa Bonheur avait décidé de mettre à exécution son projet d'installer l'électricité. Moteur, dynamo, batterie d'accumulateurs, tout cela arriva de Paris un beau matin, au grand émoi des habitants du hameau. By possèdait l’électricité quand Fontainebleau en était encore à lui envier cette heureuse fortune.

Avec la présence d'Anna Klumpke, Rosa Bonheur avait repris goût à la vie, sa pensée se reportait fréquemment aux temps récents encore où, en compagnie de Nathalie Micas, elle passait à Nice les mois les plus difficiles de la mauvaise saison. Le désir lui était venu de faire ce voyage avec Anna, de lui montrer les lieux où elles avaient vécu si heureuses, les sentiers qu’elles avaient parcourus, les paysages admirables qu'elles avaient contemplés. Une invitation de M. Gambart l'y avait fortement engagée. Cette invitation avait été renouvelée à plusieurs reprises ; pour la rendre plus pressante, l’ami d’autrefois faisait valoir la présence au Cap-Martin de l’impératrice Eugénie et le plaisir que Rosa Bonheur éprouverait certainement à la revoir. Enfin même, ayant sollicité pour elle une invitation de la noble femme qui s'en vient, chaque année, porter sur la côte niçoise le double fardeau de sa douleur et de ses regrets, il eut un jour de janvier 1899 la satisfaction d’annoncer à Rosa Bonheur la réussite de ses pourparlers, en l'engageant à apporter ses décorations.

Rosa ne pouvait être que fort sensible à pareil honneur. Il fut donc décidé de partir le surlendemain. Les égards dont elle fut l'objet de la part de la Compagnie de Lyon, sur l'ordre de M. Noblemaire, son directeur, furent énormes. On la traita comme une tête couronnée : l'express venant de Paris, qui d'habitude ne s'arrête pas avant la Roche, fit ce jour-là, pour leur permettre d’y prendre place, une courte halte à Moret, vers huit heures et demie du soir.

Le lendemain, à Nice, à onze heures du matin, un soleil splendide brillait et la nature semblait en fête. La voiture de M. Gambart les attendait pour les emmener à sa magnifique villa, où un appartement avait été préparé.

Le 1er février au matin, jour fixé pour la réception par l'impératrice, Rosa Bonheur mit sa robe de velours noir et son grand chapeau à plumes, ouvrit une sacoche qu’elle avait apportée pour y prendre seulement sa croix de chevalier de la Légion d’honneur, sa croix de 1865.

Elle dit à Anna : — Épinglez-moi ce bijou, je n’en veux pas d’autre que celui que l'impératrice elle-même m’a fixé autrefois sur la poitrine.

Rosa Bonheur retrouva une femme vêtue de noir, au visage pâle, amaigri, personnification vivante de l’infortune et de la douteur, c'était la glorieuse souveraine qui, voici trente-quatre années, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, entourée d’une cour brillante, était venue un jour à By, remettre à Rosa Bonheur, alors dans toute la force de l'âge, la récompense de son talent.

Elle dira au retour de sa réception :

— Quel accueil plein de bonté, fit-elle ! L'impératrice m'a paru plus imposante encore que 1e jour, déjà vieux, où elle m’apporta ma croix. Ses traits ont gardé leur expression souveraine ; ils ont de plus l'auréole du malheur.

— Après déjeuner, Sa Majesté s'est appuyée sur mon bras et, pendant plus d une demi-heure, nous nous sommes promenées dans le parc, évoquant les souvenirs d'autrefois, sa visite à mon atelier, mes succès, mon déjeuner à Fontainebleau. A certain moment, nous avons parlé du prince « Loulou » Le prince Impérial vers 1879
MIME type: image/webp
(mort le 1er juin 1879 au pays zoulou (actuelle Afrique du Sud)) et nous avons pleuré toutes les deux.

L’impératrice, je crois, doit connaître le point douloureux de ma vie, car elle m’a dit :

— Une fille qui ne cesse de pleurer la mort de celle qui l’a mise au monde peut seule comprendre aussi bien que vous le faites le déchirement d’un cœur de mère.

Alors, les larmes aux yeux, elle m'a fait la confidence de ses souffrances et j’ai pu entrevoir toute l'horreur des angoisses qu’une grande âme peut éprouver sur le trône.

Il y avait des fleurs près de nous ; l'impératrice s'est baissée pour en cueillir une ; elle me l'offrit en disant, avec un soupir qu’elle ne cherchait pas à dissimuler :

— C'est tout ce que je puis vous offrir aujourd'hui, chère grande artiste.


Ayant contracté une congestion pulmonaire à la suite d'une promenade en forêt, Rosa Bonheur meurt le 25 mai 1899 au château de By sans avoir achevé son dernier tableau La Foulaison du blé en Camargue La Foulaison du blé en Camargue - 1864-1899 - 3,13 m x 6,51 m
© Musée des Beaux-Arts, Ville de Bordeaux - MIME type: image/webp
peinture de très grand format La Foulaison du blé en Camargue (hauteur 3,13 m x longueur 6,51 m)
Image pour apprécier la grandeur du tableau
MIME type: image/webp
(hauteur 3,13 m x longueur 6,51 m), qu'elle souhaitait montrer à l'Exposition universelle de 1900. Ce tableau ainsi que le dessin préparatoire Dessin préparatoire de La Foulaison du blé en Camargue de Rosa Bonheur © CourtesyMillon
Ėtude sur papier calque avec mise au carreau
Musée des Beaux-Arts de Bordeaux - MIME type: image/webp
sont toujours visibles sur place - Pour réaliser cette œuvre, l’artiste s’inspira de sa lecture du poème « Mireille » de Frédéric Mistral, composé en 1859, ainsi que d’une scène agricole à laquelle elle avait assisté dans le sud de la France. Elle représente des chevaux piétinant du blé pour en extraire le grain illustrant un thème cher à Rosa Bonheur, la célébration du travail des paysans (Mon rêve est de montrer sur la toile le feu qui sort des naseaux des chevaux, la poussière qui jaillit sous leurs sabots. Je veux que cette valse infernale, ce tourbillon effréné, donne le vertige à ceux qui la verront. Même en plein jour, il faudra que l'on sente comme un reflet de la ronde de Notre-Dame qui passe et se change en ouragan.).

Mireille - Poème à l'origine de la foulaison

F. Mistral - Poème

Depuis un mois, et davantage,
Les gerbes étaient en foulage.
Un cercle de chevaux camargues piétinait
La paille d'or. Pas de relâche!
Toujours les sabots à la tâche
Sortaient le grain que l'épi crache;
La meule faite, une autre meule intervenait.

Il faisait un soleil!... L'airée
Semblait, dit-on, incendiée,
Et les fourches de bois faisaient voler en l'air.
D'un mouvement insatiable,
Une gerbée irrespirable
Aux naseaux des chevaux. Le Diable
Doit attiser ainsi sa fournaise d'enfer.

Ou pour Saint-Pierre ou pour Saint-Charles
Vous pouviez sonner, cloches d'Arles!
Ni fête, ni dimanche aux malheureux chevaux.
Toujours le harassant martyre,
L'aiguillon qui pique et déchire...
Toujours les jurons cri, délire
Du gardien enragé à presser les travaux.

Comble d'avarice! le maître
La muselière a osé mettre
Aux blancs fouleurs, hélas! Vint Notre-Dame-d'Août.
Sur l'amoncellement qui fume
Le cercle, suivant la coutume,
Tournait déjà, trempé d'écume,
Foie aux côtes collé, baveux, jarrets à bout.

Soudain un noir orage en trombe
Obscurcit le ciel, crève et tombe.
Aï! tout est balayé par un coup de mistral.
Les affamés qui renièrent
Le jour de Dieu roulent à terre,
Aveuglés par la foudre, et l'aire
Se déchire et leur ouvre un gouffre sépulcral.

Le monceau de paille tournoie
Comme en fureur, et tout se noie
Valets, aide-gardiens, gardiens, chevaux, patron,
Fourches, van, chèvres du van, pelles,
Les grands sacs de blé; tout chancelle,
Tout se heurte et tout, pêle-mêle,
A déjà disparu dans le gouffre sans fond.


Frédéric Mistral

Avant sa mort, Rosa Bonheur demanda à Anna : ... Quand vous me verrez sur le point de rendre mon âme à Dieu, faites-moi transporter sur le lit où Nathalie est morte, c'est là que je veux mourir aussi...

Le samedi 20 mai 1899, à la veille de la Pentecôte, Céline vint aviser Rosa que l'architecte et le serrurier chargés des travaux de l'atelier, l'attendaient dans la cour et la priaient de descendre. Une demi-heure se passa. Anna était sur le point de descendre pour lui porter son collet et son chapeau, lorsque enfin elle remonta dans un état d'agitation extrême :

— J'ai eu tort, fit-elle, de me laisser entraîner à discuter en plein vent. Je ne me suis pas aperçue que je n’avais rien sur la tête ni autour du cou : il me semble que j’ai quelque chose dans la gorge. Et puis, un de ces hommes avait une haleine qui m’a soulevé le cœur, c'était une infection. J'espère bien cependant n'avoir pas attrapé quelque maladie contagieuse.

Le lendemain, au moment de se mettre à table, elle avoua qu'elle ne se sentait pas dans son état normal depuis la veille, et qu’elle n’avait aucun appétit.

Vers le soir, elle éprouvait quelque difficulté à parler, et que l’intérieur de sa bouche était devenu blanc. Le lendemain, dans après-midi, elle commença à tousser et à se plaindre de violentes douleurs dans le dos. Le mardi matin, entre quatre et six heures, elle fut prise de telles souffrances, mais le docteur se borna simplement à prescrire des applications de teinture d'iode et de laudanum. Le mercredi matin, troisième jour de sa maladie et veille de sa mort, elle pria Anna de l'aider à passer son peignoir pour aller dans la chambre de Nathalie, A deux heures de l'aprés-midi, déclara que son état était devenu subitement grave ; il s’agissait d'une congestion pulmonaire grippale.

Le lendemain, 25 mai, Rosa Bonheur dit à Anna :

— Si nous devons nous séparer bientôt, nos âmes se retrouveront... J'ai lutté tant que j'ai pu.... Je ne peux plus!

Le docteur entrant dans la chambre, son attention se porta aussitôt sur les mains de Rosa Bonheur, Anna Klumpke fit comme lui instinctivement, et fut frappée de voir que des tâches bleuâtres avaient envahi les ongles. Sans rien dire, il sortit aussitôt pour annoncer que tout était fini... Rosa Bonheur semblait dormir paisiblement. Sur son visage se répandait une expression de sublime sérénité.

Aprés sa mort, il restera les études et dessins. Elle avait effectué de nombreuses études préparatoires, notamment des etudes sur les chevaux Dessin préparatoire du marché aux chevaux
Musée des Beaux-Arts de Bordeaux - MIME type: image/webp
- lions Études de lion et lionne
Encre noire sur calque, contre-collé - MIME type: image/webp
- vaches & volailles... Études sur les vaches, les poules, les coqs, une oie et un mouton
Huile sur toile 53,7 × 64,5 cm - MIME type: image/webp
L’artiste attachait en effet une grande importance au dessin, constituant pour elle la première étape indispensable à la création d’une œuvre ainsi qu’elle aimait à le conseiller à ses élèves de l’Académie Julian : « Gardez-vous de vouloir aller trop vite, avant de prendre les pinceaux, assurez d’abord votre crayon, devenez fortes dans la science du dessin. »

Rosa Bonheur avait acquis une mémoire si prodigieuse qu’elle n avait plus besoin d'emporter de boite à couleurs ; elle se contentait de regarder longuement la nature et de prendre ce qu'elle appelait ses notes mentales.

Elle est inhumée à Paris au cimetière du Père-Lachaise (74e division) Concession que la famille Micas
MIME type: image/webp
dans la concession que la famille Micas lui avait léguée. Elle y repose aux côtés de Nathalie Micas et d'Anna Klumpke (dont les cendres furent rapatriées en 1948, après son décès aux États-Unis en 1942).

Le 29 mai, le Salon des artistes français lui décerne la médaille d'honneur à titre posthume, Tony Robert-Fleury écrivant alors à Anna Klumpke : « si nous avions pressenti une fin aussi soudaine, nous aurions voté pour Rosa Bonheur, mais nous ne pouvions prévoir la catastrophe. Nous espérions consacrer sa carrière d'une manière plus solennelle en lui décernant la médaille d'honneur à l'occasion de l'Exposition universelle de 1900. Ainsi nous aurions couronné la carrière d'un des plus grands peintres animaliers du xixe siècle. »

Ses Portraits par Anna Elisabeth Klumpke

Rosa_Bonheur_Klumpke2_Small.jpg Portrait au pastel d'Anna Klumpke du peintre français Rosa Bonheur - 1898
Pastel sur papier - Hauteur: 55,5 cm x Largeur: 45,5 cm
Don des Misses Harriet Sarah et Mary Sophia Walker - MIME type : image/webp
Rosa_Bonheur_Klumpke3_Small.jpg Rosa Bonheur - Tableau d'Anna Elisabeth Klumpke - 1898
huile sur toile - Dimensions (H × L) 117,2 × 98,1 cm
Metropolitan Museum of Art - MIME type : image/webp
Rosa_Dernier_Portrait_Small.jpg Portrait tardif de Rosa Bonheur, dans sa blouse d'artiste - 1898
Toile commencée en 1898, achevée après la mort de Bonheur en 1899.
MIME type : image/webp
Rosa_Anna_Klumpke_-_Portrait_Rosa_Bonheur_(1898)1_Small.jpg Portrait de Rosa Bonheur et de son chien Charley
MIME type : image/webp
Rosa_Bonheur_Statue1_Small.jpg Ronde-bosse de Rosa Bonheur - LEROUX-VEUNEVOT Gaston
(vers) 1902 - MIME type : image/webp
Rosa_Bonheur_Famille_Small.jpg La famille de Rosa Bonheur vers 1870 Eugène A. Disdéri - Detroit, Insttute of Art
MIME type : image/webp

La sculpture

À la mort de sa mère, Rosa Bonheur pour se distraire des préoccupations qui ne manquaient pas et de l’obsédante pensée de sa pauvre mère absente, il lui arrivait quelquefois de copier, à la lueur de la lampe, des plâtres d’animaux. Bientôt, elle s’aperçut que ce mode de travail avait un avantage très sérieux ; les ombres se détachaient avec une vigueur telle, que les formes des bœufs, des moutons, des chevaux, se gravaient dans son esprit avec une facilité surprenante. Beaucoup de ces modèles étaient du sculpteur Mêne, un homme de grand talent et un ami de son père. Ces moulages l'ont tellement intéressée que bientôt elle s'est exercée à modeler elle-même des animaux pour s’en servir dans ses compositions. Elle maniait la truelle avec autant de facilité que la brosse. Elle créa ainsi tout un troupeau, des brebis, des moutons, des béliers, des bœufs, des taureaux, des chevaux et des cerfs. Ces animaux étaient tous de petite taille. Elle donnera les premières leçons de modelage et de sculpture à son frère Isidore.

Au salon de 1848, elle envoya la sculpture un taureau et une brebis.

Pourtant, elle dira plus tard : — Pour ne pas risquer d'entraver la carrière artistique de mon frère Isidore, j'ai cessé d’exposer à la sculpture le jour où je me suis rendu compte de son talent dans cet art.

Décision qu'elle regrettera plus tard, comparant sa carrière à celle de Gêrome en compagnie de qui, en 1848, elle connut ses premiers succès.

Sur la place Denecourt, à Fontainebleau, se dressait depuis 1901, un important monument dédié à Rosa Bonheur Le monument à Rosa Bonheur, érrigé en 1901 à Fontainebleau - Détruit en 1942
MIME type: image/jpg
par M . Gambart , auquel son frère, Isidore Bonheur et Hippolyte Peyrol ont apporté le concours de leur talent. Le motif principal était un taureau de bronze, modelé d'après une des petites sculptures. Les bas-reliefs du piédestal, sauf l'effigie de Rosa Bonheur en occupant la face antérieure, étaient des reproductions en bronze de ses œuvres les plus célèbres : le Labourage nivernais et le Marché aux chevaux sur les deux côtés, tandis que le superbe cerf qu'elle avait appelé le Roi de la Forêt couvrait la face postérieure. Ce monument inauguré le 19 mai 1901, a été détruit en 1942.

Rosa_Bonheur_Taureau1_Small.jpg Taureau beuglant
Statuette en bronze à patine noire - Socle en granit.
MIME type : image/webp
Rosa_Bonheur_Taureau_Small.jpg Taureau Couché Par Rosa Bonheur (1822-1899)
Sculpture en bronze à patine brune
MIME type : image/webp
Rosa_Boheur_Chien_Small.jpg Chien de Chasse à l'arrêt
bronze à patine verte, signé sur la base et sur le collier.
MIME type : image/webp
Rosa_Bonheur_Taureau2_Small.jpg Taureau marchant (WALKING BULL)
San Diego, California
MIME type : image/webp
Image de fin de paragraphe
Si vous souhaitez me transmettre un message ou un commentaire, vous pouvez utiliser le formulaire ci-dessous.