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Louis-Urbain Aubert - Marquis de Tourny (1695 - 1760)

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Louis-Urbain Aubert - Marquis de Tourny
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Notes à survoler Cette page ne relate que la vie de Louis-Urbain Aubert, marquis de Tourny et, quelques détails de ses réalisations.

Pour les détails complets des monuments et constructions, vous reporter à la page
« Place de la Bourse »

Source
MICHEL LHÉRITIER
THÈSE POUR LE DOCTORAT ÈS LETTRES
Professeur agrégé d'histoire, au Lycée de Tours

1920

ouis-Urbain Aubert, marquis de Tourny, baron de Naly, né aux Andelys le 16 mai 1695 et mort le 28 novembre 1760 à Paris, est un administrateur français du XVIIIe siècle. Intendant de Guyenne.

La Famille des Aubert

Louis Urbain Aubert, marquis de Tourny, intendant de Bordeaux entre 1743 et 1757, appartenait à une famille, noble, mais de petite extraction, assez voisine de la roture1. Léon Urbain Aubert, le père de l'intendant, compte parmi les nouveaux riches du début du XVIIIe siècle. Il sut se mettre à la suite du comte de Pontchartrain; il prit les biens du chancelier à ferme, et il tira parti de ses premiers bénéfices, en prêtant beaucoup, à un taux élevé.

Au moment voulu, pour assurer l'avenir de sa maison, il réalisa sa fortune. Il acheta des charges, d'abord celle de secrétaire du roi, puis celle de receveur des finances à Caen, enfin, en 1708, celle de Président de la Chambre des Comptes, Cour des Aides et finances de Rouen. Il acheta en-outre plusieurs domaines : en 1698, celui de Tourny, qui devint marquisat en 1702, celui de Carcassonne, celui de Mercey, celui de Pressagny, l'Orgueilleux, celui de la Falaise, et dans la même aimée 1714, celui de la Queue d'Haye.

En 1716, Léon Urbain ou le Président Aubert, comme dès lors on l'appelle, est de ceux dont la fortune est taxée arbitrairement. Il se voit dans l'obligation de verser au Trésor plusieurs centaines de milliers de livres. Quelle que fût l'importance de ce prélèvement, son avoir n'en fut pas tellement diminué et sa réputation n'en souffrit pas un tel dommage qu'il dût renoncer dans les années suivantes à établir ses enfants honorablement et avantageusement.
Les Aubert avaient un blason, de sable à l'aigle d'or, regardant une étoile du même

De son mariage avec Marie-Anne Le Tellier, fille de Jean Le Tellier, secrétaire du roi, maison et couronne de France, il avait eu sept enfants, trois filles et quatre garçons. Des quatre garçons, les deux plus jeunes sont inconnus ; l'aîné Michel ne fut qu'un pauvre déshérité, sourd-muet et sans discernement ; Louis Urbain, le cadet, était né à Paris, le 16 mai 1695. Des trois filles, l'une, Marie-Thérèse, entra à 17 ans, en 1706, au couvent de, la congrégation de Vernon ; la seconde, Catherine Suzanne, fut mariée en 1703 à Léon Etienne le Camus, maître des requêtes, puis intendant de Pau ; la troisième, Marie Catherine, active mais impérieuse, brouillonne et maladive, attendait encore en 1716 de trouver un mari.

Philippe d'Orléans, régent de France, lui en procura un en 1720 ; il la fit marier, pour le plus grand bonheur du Président, avec François de Médavy, déjà mûr, mais de grande noblesse, héritier des maréchaux de Médavy et des comtes de Grancey.
À son tour, Louis Urbain épousait un an plus tard, sans doute par la volonté de son père, une riche héritière, Jeanne Claude Cheouvrier. des Grassières, fille de Jean Gherouvrier, secrétaire du roi, inspecteur général de la Marine en Bretagne et receveur général des domaines de cette province.

Tout l'avenir de la famille semblait devoir reposer sur le cadet de la maison. Les biens des Médavy. et des Grancey lui reviendraient par l'intermédiaire de sa soeur destinée à devenir prématurément veuve, sans avoir de postérité. La faveur du comte de Pontchartrain lui était acquise, puisque la comtesse était sa marraine. D'autre part, dès le 30 mars 1709, le Président et sa femme avaient pris leurs dispositions pour que Louis Urbain fût reconnu leur principal héritier, à la place de leur aîné Michel.

Le Président donnait au même Louis sa procuration en 1719, et il y ajoutait encore, deux ans plus tard, en mariant son héritier, la terre, seigneurie et marquisat de Tourny, avec toutes les appartenances et dépendances, sans aucune réserve, le tout de sept mille livres de revenus. « avec tous les meubles meublants linges, ustensiles étant dans ce château de Tourny, situé dans le Vexin normand ».

La Gestion du Patrimoine

Le futur intendant commence d'appliquer ses précoces talents à la gestion de son marquisat.

Ce marquisat était un beau domaine de 240 acres, auquel se rattachaient 17 fiefs nobles et 6 en roture, situés entre Vernon, Pressagny et Tourny, les uns dominant la vallée de la Seine, les autres épars sur l'étendue du plateau. Les raisins mûrissaient aux espaliers de Pressagny ; la forêt de Vernon était riche en essences ; le blé poussait dru ; le chanvre était abondant ; les pommiers étaient partout chez eux ; en forêt, dans les vergers, dans les champs et sur le bord des routes.
Les villages occupaient les carrefours. Le chef-lieu avait donné son nom au marquisat. Avec ses sept cents habitants, Tourny était moins qu'une ville ; mais ses marquis étaient fiers de leurs droits seigneuriaux, de leur pressoir, de leur moulin banal, de leur château qui avait eu l'honneur d'être le quartier général d'Henri IV, au cours des opérations du siège de Rouen.

Le père du futur intendant s'était montré, dans la gestion du marquisat, tel qu'il était à l'ordinaire, cupide, âpre au gain, dur et même malhonnête. II n'avait pas craint de dépouiller plusieurs de ses tenanciers pour arrondir ses biens. Il avait traîné en justice une veuve et ses jeunes enfants ; il les avait trompés odieusement, et il avait ainsi mérité d'être dénoncé à son tour par ses victimes comme un mauvais seigneur.

Quand il mourut en 1726, ceux qu'il avait spoliés se retournèrent vers son fils avec la plus grande confiance. Le marquis, tout en défendant ses intérêts dans la limite de ses droits, trouva moyen de garder à travers les procès sa réputation intacte, d'imposer le respect, et même de se faire aimer.

Tout le temps qu'il résida à Tourny ou à Paris, il consacra au marquisat les meilleurs de ses soins. Il fit arpenter son domaine ; il mit de l'ordre dans ses titres et ses aveux ; surtout il travailla à rendre son château plus accessible et plus habitable.
Le manoir serré comme il l'était entre ses quatre tours, hérissé et fermé comme une forteresse, isolé au milieu des marécages et des broussailles, se trouva bientôt transformé en maison de plaisance, pourvu d'une terrasse, doté d'un parc et d'un perron, allongé de deux ailes, rajeuni, éclairé, refait à neuf.

Presque sans pierres et sans maçons, Louis Urbain s'était révélé architecte. Il n'avait plus assez du marquisat pour développer ses talents. Au moment où s'embellissait le château de Tourny, la mort du Président avait déjà fait passer à son fils la possession de tout le patrimoine, et le veuvage de Marie Catherine, survenu en 1730, avait mis encore à la charge du marquis la gestion d'un second patrimoine plus étendu, situé en Bourgogne et en Champagne, celui des Médavy et des Grancey.

Tourny aurait il pu se complaire dans son rôle de seigneur foncier, s'il n'en avait été détourné par les exigences de sa carrière.

La Carrière du Marquis

Louis Urbain eut-il à choisir sa carrière ? On serait plutôt porté à croire que le choix fut fait par son père, le Président.

Très jeune encore, Louis Urbain est avocat au Parlement de Paris. En 1714, quand il n'a que dix-neuf ans à peine, il est nommé conseiller au Châtelet et siège présidial. Pour obtenir cette charge, il eut besoin d'une dispense, qu'on lui accorda, sans doute en considération des services rendus par son père, mais peut-être aussi à cause de sa précocité. Dans l'exercice de ses fonctions de conseiller, le futur intendant ne manqua pas d'acquérir une certaine compétence juridique.

Au moment où Law Law2.webpLe système de Law

Law, imaginé par l'Écossais John Law en développant l'utilisation de papier-monnaie plutôt que d'espèces métalliques1, et afin de faciliter le commerce et l'investissement, a été mis en place en France, sous la régence de Philippe d'Orléans, de 1716 à 1720, dans le but de liquider la dette laissée par Louis XIV. Créée par Law, la Banque générale — société par actions — va jusqu'à absorber l'activité coloniale française de sa société sœur, la Compagnie perpétuelle des Indes. À l'origine des premières grandes émissions de titres boursiers, le système de Law est une étape incontournable de l'histoire des bourses de valeurs.

La spéculation qui se joue sur les actions des différentes sociétés de Law va finalement en ruiner le système, lorsque le cours retombe aussi vite qu'il était monté, à la suite d'un mouvement de panique. Quand les actionnaires et porteurs de billets, à partir de juillet 1720, demandent subitement à récupérer leur or, les richesses coloniales ne sont pas encore arrivées et le numéraire fait défaut : le système doit alors admettre sa banqueroute.
applique son système, Tourny monte en grade ; il est admis au Grand Conseil. Ses lettres de provision datent du 19 juillet 1719 ; il fut reçu dans la charge le 4 août suivant. Une dispense lui avait encore été nécessaire. Il l'obtint, comme la précédente fois.

Quelques mois plus tard, comme si les règlements ni le temps ne devaient compter pour lui, Louis Urbain Aubert s'élève à un nouveau degré de la hiérarchie administrative ; il devient maître des requêtes, toujours à la faveur d'une dispense, après avoir acheté la charge à Urbain de Lamoignon, seigneur de Courson, conseiller d'État, intendant de Guienne.

On était en plein conflit parlementaire. Le nom de Tourny est mentionné dans les lettres patentes du roi datées du 27 septembre 1720, qui établissaient une chambre de vacations composée de maîtres des requêtes, en vue de remplacer provisoirement le Parlement exilé à Pontoise.

Tourny ne se contente pas de siéger dans cette Cour exceptionnelle au moment où le cours ordinaire de la justice est momentanément suspendu. Il passe tour à tour des Requêtes de l'hôtel au Conseil privé du roi. Il fait partie d'un certain nombre de bureaux.
Le 21 mars 1722, on le choisit pour remplacer au huitième et au douzième le sieur Hérault, désigné lui-même pour l'intendance de Tours. Au huitième bureau, Tourny est appelé à traiter des affaires concernant la fourniture des vivres, étapes, fourrages, lits d'hôpitaux et de garnisons aux troupes de Sa Majesté ; au douzième bureau, il examine les questions concernant les économats et les comptes des commis à Ja régie des biens des religionnaires fugitifs. En 1724, il est attaché au troisième bureau qui s'occupe de la liquidation des dettes de Communautés d'arts et métiers. En 1725, nous le trouvons au quatrième bureau chargé de l'examen des privilèges de Paris. Comme si tout cet apprentissage ne lui suiïisail point, le jeune marquis profite d'une occasion qui s'offre à lui pour aller remplacer à Nantes, en 1725, son beau-père receveur des domaines de Bretagne.

Pendant cinq ans encore, Tourny devait, rester maître des requêtes. Le temps dut lui paraître long. Il profita de ses loisirs, pour se consacrer à sa famille en même temps qu'à ses domaines.
Il avait eu en 1722 son fils aîné, Claude Louis, qui devait plus tard lui succéder à l'intendance de Bordeaux; il eut en 1725 une fille, Catherine Marie Félicité, qui devait, malgré lui, entrer au calvaire et qui mourait prématurément en 1753 ; il allait encore avoir deux autres fils, Bernard Augustin, le futur abbé de Tourny et Gallyot, l'homme de guerre de la famille.

Quand ce dernier naquit en 1731, le marquis était depuis un an intendant de Limoges. Ce fut peut-être le nouveau contrôleur général Philibert Orry qui, ayant pu apprécier ses mérites, lui fit attribuer ce poste intéressant.

Tourny, intendant de Limoges

Pour un débutant plein d'ardeur, l'intendance de Limoges semblait être un poste de choix : la généralité était pauvre, mais elle pouvait être tirée de sa misère ; la situation de Limoges comportait beaucoup d'avantages. En outre, l'intendant pouvait y être le maître ; il n'avait pas à compter avec la présence d'une Cour souveraine, imbue de sa dignité et férue de ses traditions ; la Cour des Aides n'était qu'à Clermont, et les Parlements, pour Limoges, à Bordeaux, et à Paris, pour Angoulême.

A peine arrivé, Tourny se mit à l'oeuvre sous la direction bienveillante mais ferme de Philibert Orry, qui soutenait jusqu'au bout ses collaborateurs, mais qui exigeait d'eux une ponctualité soutenue, et qui leur demandait de faire respecter par tous les droits du roi, de prendre à coeur la perception de ses finances, d'enrichir le royaume par l'industrie et le commerce, et d'assurer, dans la mesure du possible, le salut et le bien-être des administrés.

Comme intendant de justice, le marquis parut souvent à la tête du présidial de Limoges, pour juger souverainement les causes qui lui étaient attribuées. Ses fonctions d'intendant de justice sont pourtant celles qui parurent l'intéresser le moins. Il ne s'en servit point pour augmenter son influence et, dans les cas un peu difficiles, il montra quelques hésitations. Il ne se pressa point d'informer contre les jansénistes accusés de pernicieux complots.

Comme intendant de police, le marquis fit merveille. En ce qui concerne la police de surveillance, il introduisit à Limoges des réformes particulièrement importantes. Les habitants répétaient trop souvent qu'un Limousin avait policé Paris, mais que tout Paris ne parviendrait point à policer Limoges. Tourny enleva toute valeur à ce dicton en renouvelant les règlements, en renforçant les pouvoirs du lieutenant général de police, en limitant les droits prétendus par l'évêque, en établissant, dans tous les quartiers, des commissaires de police assistés de plusieurs huissiers.

Depuis le début du XVIIIe siècle, les intendants, encouragés par le Pouvoir central, avaient fait entrer dans leurs attributions d'intendant de police la tutelle des Communautés. Tourny ne négligea point d'exercer cette tutelle. Il contrôla les statuts et les délibérations des Communautés d'arts et métiers. Quant aux Communautés de paroisse, il s'efforça de les contenir dans l'obéissance, lorsqu'elles firent mine de s'émanciper. A Angoulême où la cabale triomphait, il n'hésita point à intervenir en personne: il fit casser des élections et il manda les perturbateurs par devers lui.

Au cours des années de famine qui précédèrent 1740, le marquis eut à exercer d'une autre façon ses pouvoirs d'intendant de police. Après avoir pris des mesures de surveillance contre les mendiants qui troublaient l'ordre, après avoir essayé de soulager les misères par des mesures d'assistance, il en vint, sur les conseils d'Orry, à conclure, au nom de la ville de Limoges, un marché avec Beaujon, négociant de Bordeaux. Beaujon ravitailla le Limousin, et l'affaire se solda presque sans perte.

En même temps qu'il sauvait sa province, Tourny l'aménageait pour qu'elle lui fît honneur. S'il ne crut pas devoir y développer l'agriculture, autant que le lit Turgot, il y rendit du moins l'industrie plus prospère, et il voulut que cette industrie fît vivre les paysans comme les citadins. Il dota le Limousin d'entreprises intéressantes, celle des bougies, qui encouragea les paysans à multiplier les ruches, celle des tissus qui enrichit les deux grands manufacturiers Laforest et Thévenin, mais qui profita aussi aux fileuses des campagnes, enfin celle de la céramique, qui devait faire plus tard, en se transformant sous Turgot, la fortune, et le grand renom de Limoges L'un des premiers chefs-d'oeuvre de la céramique limousine fui. un grand plat blanc et bleu, aux armes de Tourny.

En ce qui concerne les travaux publics, autre branche de la police administrative entendue dans le sens le plus large, Tourny devint l'architecte de sa généralité, comme il l'avait été de son marquisat. Tout en se montrant grand partisan des corvées avec Orry et avec Trudaine, il prit soin de ne pas trop surcharger les corvéables et il s'efforça de leur faire comprendre l'utilité publique de leur travail. Il ne disposait ni d'une main-d'oeuvre assez abondante, ni d'un temps suffisant, pour renouveler entièrement la voirie de sa généralité, pour ajouter aux routes existantes, un grand chemin de Limousin en Périgord, et un autre destiné à relier Montpellier à Paris, mais du moins il put se vanter d'avoir assuré l'avenir d'Angoulême, en faisant passer, par cette ville, la grande voie Bordeaux-Paris. Il pouvait s'enorgueillir aussi des embellissements que lui devaient les villes, Limoges toute la première, avec son cours Tourny, sa place Tourny, sa porte Tourny, toute une perpective, tout un quartier nouveau où l'on retrouve encore le centre vivant de la ville.

L'oeuvre de Tourny, comme intendant de finances, le cède à peine à son oeuvre d'intendant de police. Le marquis surveilla de son mieux la levée des droits imposés par le Pouvoir central ; il collabora avec le contrôleur général pour le rachat et là réunion de la vicomte de Turenne. Mais il prit garde aussi, selon les vues du Régent, de ménager les deniers et d'améliorer le sort des contribuables, en réformant la collecte et le régime des contraintes, en restreignant de son mieux les exemptions, et surtout en introduisant dans sa généralité de Limoges, avec des modalités originales, la taille tarifée de l'abbé de Saint-Pierre.

Toutes ces innovations, quelque bienfaisantes qu'elles fussent, attirèrent, à l'intendant les rancunes des privilégiés, celles du prince de Soubise, celles de l'évêque de Limoges, celles du chapitre d'Angoulême. L'opposition trouva des meneurs qui s'entendirent pour troubler l'ordre.

En 1743, quand le calme fut revenu, le Pouvoir central et surtout Philibert Orry crurent devoir marquer leur satisfaction à Tourny en le désiguant pour l'intendance de Bordeaux, une des premières de France.

L'Intendant de Bordeaux

La généralité de Bordeaux ou de Basse-Guienne correspond à ; une Région géographique. Son territoire englobe nos départements actuels de la Gironde, du Lot-et-Garonne, de la Dordogne, avec une enclave vers Condom dans le département du Gers ( 1 1. Au XVIIe siècle, la généralité de Bordeaux comprenait la région landaise qui fut rattachée en 1715 à la généralité d'Auch, malgré les doléances de certaines villes, comme Bayonne. La généralité do Bordeaux, telle qu'elle . exislait, du temps de Tourny, est représentée dans la carte dite de Belleyme, aux archives de la Gironde. ).

Il réunit un certain nombre d'anciennes seigneuries : Comté d'Agenais, Comté de Bazadois, Comté de Périgord, Vicomte de Blaye, Vicomte de Gabardan, Captalat de Buch, seigneurie de Benauge. On y distingue 5 élections dont, les chefs-lieux sont : Bordeaux, Périgueux, Sarlat, Agen et Gondom. La généralité est située au débouché du bassin aquitain. Elle a comme axe la Garonne, large comme un bras de mer.

La Garonne est redoutable par ses crues, d'autant que les riverains commettent l'imprudence d'accroître leur domaine, en rétrécissant, la largeur du lit du fleuve. Celui-ci prend sa revanche ; en mordant sur la rive vers laquelle on le renvoie. Au dire d'un subdélégué, « certaines paroisses qui bordent, la Garonne ont perdu depuis trente ans la plus grande partie de leurs fonds. » : Des îles se forment, aux contours indécis. Des contestations s'élèvent entre les riverains. Le fleuve coule majestueusement, entre ses rives trop souvent inondées. Il ne se prête pas toujours, ni partout, à la navigation, mais on lui pardonne, car il est quand même l'artère vivante où s'alimente la généralité. Il est de plus, le carrefour naturel de toutes les voies navigables qui convergent vers lui, de tous les points de l'horizon. La Dordogne lui amène du Nord, l'Isle et la Dronne, la Vézère et, la Corrèze. Le Lot dessert avec ses affluents le nord-est de la généralité. Le réseau serait complet sans le désert, des Landes qui épuise les rivières, et qui détourne vers le sud, le système de l'Adour.

Les traits de la topographie se marquent, dans le dessin des vallées. Le terre-plein qui, du Massif Central s'inclinait vers l'Océan, a été morcelé par les grandes artères. L'érosion des eaux courantes s'exerçant sur les roches meubles, y a tracé de profonds sillons. Les rives hautes font pendant aux terrasses alluviales, Le relief des entre-deux-mers remplit l'intervalle des rivières. La généralité de Bordeaux s'épanouit dans le large éventail que dessinent les cours d'eau. C'est un pays de vallées, de confluents et de mésopolamies au climat doux, au sol fécond. La population se dissémine sur les entre-deux-mers, et se rassemble dans les plaines des vallées.

Le Rôle de Bordeaux

Bordeaux esl au point de jonction des Landes, des Graves, du Médoc et dle l'Entfe-deux-Mers. Cette ville n'est pas seulement le centre de l'élection dont elle est le chef-lieu. Elle joue le même rôle, dans l'ensemble de la généralité, comme élant le point de convergence, le débouché naturel de toutes les rivières et de toutes les routes de la Guienne. Bordeaux a l'air de tenir comme la poignée de l'éventail où la province se déploie. Dans le Sud-Ouest aquitain, qui va de la Loire aux Pyrénées et de l'Océan au Massif Central, Bordeaux, avec ses 66.544 habitants est encore capitale, à cause cle son immense rayonnement, de sa situation très favorable et de l'importance de son fleuve qui draine tout un bassin. « Cette ville, écrit, à bon droit le subdélégué Thomas de Sorlus, est une des plus considérables du Royaume par le grand commerce qui s'y fait. »

Agen peut tirer vanité d'être une étape entre l'Océan et la Méditerranée, mais elle ne saurait concurrencer Bordeaux, qui représente, pour la France entière, la porte de l'Occident.

En temps ordinaire, Bordeaux expédie annuellement des centaines de vaisseaux aux îles françaises d'Amérique, à la Nouvelle France et au Canada, sur la côle d'Afrique, en Guinée, et encore au nord et au sud de l'Europe. Au départ, les bateaux sont chargés de ce noble vin de Bordeaux, qui tailla richesse du pays, et aussi d'eau-de-vie, de vinaigre, de pruneaux de l'Agenais, de farine, de boeuf salé, de soieries, de chapeaux, de souliers.
La cargaison de retour comporte tous les produits du nouveau monde : le sucre, l'indigo, le café, le coton. Le sucre blanc est réexpédié en Hollande à Hambourg ; le sucre brut à Beaucaire et en Italie; l'indigo à Marseille, à Londres, à Amsterdam ; le café à Amsterdam et à Marseille ; le colon à Rouen et à Troyes.

Bordeaux a une manufacture de faïence, une de verre à bouteilles, une de savon et quinze raffineries de sucre. Ses deux foires d'octobre et de mars attirent en foule les acheteurs de merrains, de quincaillerie, de drogueries provençales, de soieries et galons de Lyon, de bas, de mouchoirs de soie, de « inignonnettes » cle Nîmes, de Toulouse, de Cadix. On y trouve aussi les serges de laine de Montauban, les chapeaux de Lyon, les fusils et les pistolets de Saint-Etienne, les bijouteries de Paris, les essences de Marseille et de Montpellier, le blé de Bretagne, de Flandre el des pays du Nord, les pois de Bretagne, les fromages de Hollande, les jambons de Bayonne et du pays basque, la morue « verte » ou salée de l'Isle Royale et de Terre-Neuve, les sardines de Bretagne, les harengs blancs et « saurés » de Dunkerque, le saumon salé d'Angleterre, le cabillaud de Hollande, et les épices d'Outre-Mer.

Bordeaux centralise ainsi une bonne partie du trafic de l'Occident.

L'Installation de Tourny

La commission décernée au marquis de Tourny, comme intendant de Bordeaux, est datée du 15 juillet 1743. Avant celle date, le lendemain du jour où le contrôleur général lui apprit sa nomination, le 9 juillet, Tourny écrivait à M. Boucher, qu'il remplaçait en Guienne. Sans attendre la réponse, il se met en rapport avec ses futurs subdélégués et sans doute aussi avec les receveurs de failles et, les présidents des élections ; il leur adresse une lettre circulaire ainsi conçue :

« A Paris, le 13 juillet, 1743, le Roi m'ayant, Messieurs, nommé à l'intendance de Bordeaux, de laquelle M. Boucher lui a demandé la permission de se retirer, il est à propos que je sois instruit promplement et amplement de tout ce qui concerne les impositions de votre élection. Je vous prie en conséquence de travailler à un ou plusieurs mémoires qui contiennent les différents détails dont votre expérience peut vous faire sentir que j'ai besoin en celte matière et de me les envoyer aussitôt que vous pourrez. Il vous est facile de penser que la façon dont je trouverai ces mémoires dressés, commencera à préparer l'opinion que je devrai prendre sur votre compte, et, une fois celle opinion établie, telle que j'imagine que vous les méritez, je serai charmé de saisir toutes les occasions de vous faire plaisir, en même temps que je serait attentif à ne manquer aucune de celles où il sera question de protéger vos recouvrements. Je suis, Messieurs(sic), votre très humble et affectionné serviteur »

Cette enquête tendait à un double but : elle devait fournir à l'intendant nouveau venu, les premiers éléments pour la répartition des impôts du prochain exercice, et elle devait lui procurer un ensemble de renseignements précieux sur l'étal de sa généralité en vue de la réforme ultérieure des abus.
Presque tous les mémoires lui parvinrent à point, vers la fin du mois de juillet. Les retardataires et ceux qui furent priés de compléter leur information, achevèrent leur besogne au début du mois d'août.

Par le même courrier du 13 juillet, Tourny avait adressé à Boucher une seconde lettre. Il le priait de faire parvenir à qui de droit sa circulaire, et il lui demandait aussi de lui fournir lui-même trois mémoires : l'un, sur les personnes attachées à l'intendance, avec pour chacune d'elles, une appréciation des services rendus ; le second, sur les autorités ou les particuliers avec qui l'intendant de Guienne traitait communément les affaires de son ressort ; le troisième, sur les amis personnels de Boucher et sur ses protégés. L'enquête serait ainsi complète, si toutefois Boucher voulait bien s'y prêter. Le marquis a l'espoir de se le rendre favorable à force de courtoisie. Il parle de venir à Bordeaux quelques jours à l'avance pour consulter son prédécesseur ; mais il ne veut pas être reçu à l'intendance, de crainte d'être importun :

« C'est pour moi, Monsieur, écrivait-il à Boucher, le 6 août, un grand plaisir que j'aurai l'honneur de vous trouver à Bordeaux et de passer quelques jours avec vous ; je sens de quelle utilité me seront, et au bien des affaires, les conversations que nous aurons ensemble. Je vous supplie au surplus de ne pas vous faire un embarras de me recevoir... Pour vous l'éviter, dans la circonstance d'un déménagement tel que le vôtre, j'ai accepté les offres que Tillet m'a fait de la maison qu'il a un quart de lieue de Bordeaux, d'où je pourrai aller et venir comme si j'étais dans la ville même, et que je garderai jusqu'à ce que l'intendance soit entièrement rangée... »

Il continue en laissant à Boucher tout le temps nécessaire pour la transmission des pouvoirs :

« Vous ne me remettrez tant que vous serez dans la province que celles des affaires dont vous voudrez vous décharger... Je ne serai votre successeur que quand vous serez parti et, votre subdélégué jusque-là »

On ne peut s'exprimer en termes plus galants ; ce sont-là manières de gentilhomme.

Boucher était à l'ordinaire d'un naturel assez difficile. Il fit d'abord connaître à Tourny que les papiers de l'intendance ne pourraient être mis en ordre avant le milieu du mois d'août.
Fournit-il à son successeur les mémoires demandés ? On ne saurai le dire. Il donna du moins, à Tourny dans ses lettres des 15 et 25 juillet, de précieuses indications : il lui recommanda ses secrétaires, son homme d'affaires, l'avocat Dalon, et ses subdélégués, des meilleurs, à l'entendre, que put souhaiter un intendant.

L'Hôtel de l'Intendance

L'Hôtel de l'Intendance, n'est autre que le vieux château de Construit sur les fondations mêmes des rempart datant de l'Antiquité romaine, cet hôtel est situé dans l’ancien château de Puy-Paulin, qui a été vendu au roi Louis XIV en 1707 par Henri-François de Foix Candale, héritier des ducs d’Épernon. Il devient alors le logement de fonction des intendants de Guyenne, parmi lesquels le Marquis de Tourny. À la Révolution, avec la suppression des intendances, l’hôtel devient pendant deux ans l'hôtel de département, puis sera vendu à sept copropriétaires parmi lesquels les frères Pereire. Au début du XXe siècle, l’hôtel devient la propriété du riche armateur Auguste Journu. ancienne résidence des ducs d'Epernon. Il s'élève entre la rue du Chapeau-Bouge, l'église de Puy-Paulin et la place du même nom. Il se compose de plusieurs bâtiments datant d'époques différentes.
Le principal corps de logis est encadré par deux grosses tours en saillie sur la la cour et sur le jardin. La façade est, percée de 9 portes, croisées ou demi-croisées au rez-de-chaussée et au premier étage ; de 7 croisées ou demi-croisées au deuxième ; de 6 petites ouvertures au troisième.
Le toit de charpente plate, avec le parapet des mâchicoulis, fait l'effet d'être à l'italienne. La disposition des appartements esl la suivante : dans les deux tours montent en spirale deux grands escaliers ; l'on trouve, au rez-de-chaussée, une salle de domestiques, une salle d'assemblées, un cabinet de travail ; au premier, une antichambre, un cabinet de compagnie et une chambre à coucher ; au deuxième, les chambres des domestiques ; au troisième, un vaste grenier rempli de vieux meubles, de planches et de toiles qui servent pour la décoration, les jours de fêtes. Au delà des tours, presque sur la même ligne, deux bâtiments contiennent l'un, les cuisines, les offices, les salles du commun ; l'autre les bureaux, les remises et les écuries. L'ensemble manque de confort, d'élégance et de solidité ; la plupart des ouvertures ont été percées après coup ; les murs sont nus malgré quelques mauvais lambris ; on y surprend des lézardes et des crevasses menaçantes. Le château se ressent d'être resté sans toiture et comme à l'abandon, pendant cinquante ou soixante ans.

Tourny fit son possible pour le rendre habitable.

L'intendant se sent déjà des velléités d'agir, d'intervenir ; mais il est intimidé par la présence du Parlement et par les grands pouvoirs attribués à la Jurade bordelaise. Il comprend qu'il ne sera ; pas le seul maître à Bordeaux :

« Les jurais, écrit-il, sont les magislrats sur les soins et la vigilance desquels y roule toute la police, avec le jugement, en première instance, des affaires civiles et criminelles. »

Pour mettre ces jurats de son côté, Tourny leur offrira de rebâtir leur ville.

En attendant* il se plaît à passer en revue les portes, les places et les rues. Il n'attend même pas la fin de sa première année d'exercice pour signaler aux trésoriers de France les défauts de leur administration : la voirie est, trop négligée ; le pavage est mal fait, les pavés sont trop petits el mal joints. Les rues sont mal alignées et le faubourg des Chartrons en est tout enlaidi. Tout est à refaire, à Bordeaux, et la même oeuvre est à entreprendre dans les autres centres importants de la Généralité.

L'humeur impétueuse de M. de Tourny

Jamais intendant ne se mit, à l'oeuvre avec un plus grand zèle que Tourny, quand il prit, possession de son intendance de Bordeaux. S'il eut besoin d'un plus grand nombre de secrétaires que son prédécesseur, c'esl qu'il avait l'intention d'abattre le double de besogne.

« Si je pouvais me doubler, écrivait-il à d'Ormesson, je voudrais avoir aussi le double de secrétaires, et la province et le service du Boi s'en trouveraient encore mieux... »

La tradition a conservé assez fidèlement, semble-l-il, l'image de Tourny au travail. Ses collaborateurs ne chôment pas, mais il est, lui, le premier à l'oeuvre.

« Sa lampe, nous dit-on, était constamment éclairée 2 ou 3 heures avant le jour. »

Avant que ses bureaux fussent ouverts, il avait déjà parcouru les cartons de ses employés, et il avait fait, pour la journée, la distribution des dossiers el des pièces. On le voyait toujours en tenue de travail, vétu d'un habit noir boutonné, dont les devants râpés annonçaient l'assiduité avec laquelle il se tenait à son bureau. Constamment à la tâche, il trouvait quand même le temps de recevoir les envoyés des communautés, de visiter ses chantiers, d'aller voir les artistes, de présider les fêles, d'assister aux séances de l'Académie. A la lin de la journée, il revenait dans son cabinet, et tout en prenant son repas sur son bureau, il se remettait à l'examen des affaires qui prolongeaient ses méditations bien avant dans la nuit.

Il consacrait au travail, lui-même nous le dit, 12 heures par jour, si ce n'est davantage. Quant à son emploi du temps, en voici le détail : il voit le courrier deux fois dans la semaine, le mardi et le samedi matin ; il donne audience le mercredi et le-vendredi. à 11 heures ; il réserve le reste des matinées pour travailler avec ses secrétaires. L'après-midi du mercredi est consacré aux finances ; l'après-midi du jeudi aux comptes et aux embellissements ; restent quatre après-midi et la journée entière du dimanche. C'est alors, sans doute, que Tourny travaille seul, qu'il écrit de sa fine écriture si rapide, que la plume semble y courir encore les milliers de minutes qu'on nous a conservées.

La musique le récrée, parce qu'il s'y adonne avec passion ; il n'est satisfait de lui-même que lorsqu'il a fait construire à l'intendance une salle de concert . Il se connaît dans les autres arts, surfout dans l'architecture, mais non pas à la façon d'un amateur platonique ; il aime l'architecture pour l'école de dessin qu'il fonde, pour les monuments qu'il fait élever ; il aime l'art pour créer ; il aime l'art pour l'action. Comme il prisait fort les spectacles, il lui arriva d'accepter, certain jour, la présidence d'une Société de Comédie bourgeoise.

Si impétueuse est l'humeur de Tourny que ses sentiments et ses idées tendent naturellement à se réaliser dans des actes, et pour un administrateur comme lui, dont les convictions sont fortes, action, administration, éducation deviennent termes synonymes.
C'est ainsi qu'il entend s'employer au service du roi.

La méthode du nouvel Intendant

Quand le marquis arriva à Bordeaux, il n'était pas sans expérience. Sa méthode d'administration, inspirée des traditions de Colbert, portail aussi la marque profonde de son originale personnalité.

L'intendant traite avec la même conscience, lés affaires les plus graves, comme les plus courantes. A ses yeux, toutes les décisions doivent être motivées, ainsi que des sentences ; il les prépare et les mûrit, en prenant toutes précautions utiles pour éviter l'erreur, pour être à même de prononcer en pleine connaissance de cause. Pour qu'une affaire soit instruite, son dossier doit être complet, et les arguments pour ou contre, doivent ressortir avec évidence. Dans ces conditions, la balance de justice ou de raison penche d'elle-même d'un côté ; il ne saurait y avoir ni doute ni équivoque. Tourny l'entend ainsi ; il cherche à s'entourer d'une information complète. Comme les habilants de Brantôme veulent un jour démolir une tour qui les gêne, Tourny répond sur leur requête :

« Avant que nous autorisions la démolition de ce portail... il convient que nous sachions ce que c'est, que ce portail, et à qui il appartient. »

Non content de demander des mémoires, d'étudier les affaires sur pièces, l'intendant aime à se rendre compte par lui-même et sur place, s'il le peut. Il fait appel aux plus compétents, il les réunit en conseil, et il se laisse guider par eux vers la décision a prendre.

Tourny est toujours dans son rôle, et il prend toujours ce rôle au sérieux. Poli et courtois dans ses lettres mondaines, dont le style est parfois enjoué, il ne se déride jamais dans sa correspondance administrative, on y reconnaît la gravité rigide d'Orry et, de Colbert. L'intendant laisse dire qu'il :

« ne sait jamais faire le plus petit plaisir, ni rendre aucun service. »

Que la douceur, l'affabilité, l'aménité sont des qualités indispensables à qui veut plaire. L'intendant ne veut pas plaire ; il veux exercer ses pouvoirs ; il ne croit pas que la douceur et l'affabilité soient, pour ainsi dire, de son ressort ; il refuse de se livrer à des amis, de peur de s'exposer à des compromissions ; il veut pouvoir donner des ordres au plus célèbre de ses administrés et lui écrire :

« Si quelque chose de cette espèce s'était commencé, je vous prie, qu'il n'ait point de continuation. »

Administration signifie pour lui, non pas confiance aveugle, mais contrôle incessant, méfiance de principe, avec recours éventuel à l'autorité. L'intendant ne peut pas oublier qu'il esl le dépositaire de cette autorité, qu'il l'a reçue de son souverain, qu'il en use en son lieu et place. Il veut êlre et il s'intitule : Commissaire du Conseil, Commissaire du Roi.

L'intendant, qui est l'homme du roi, a pour premier devoir d'enseigner à ses administrés le respect et même le culte que l'on doit à la personne royale. Tourny met à l'accomplissement de cette mission une ardeur incomparable.

Quand Tourny arriva en Guienne, l'opéra était, désert à cause de la misère générale sans doute et peut-être aussi en raison d'une certaine « tracasserie » que les jurats avaient faite au duc de Richelieu, gouverneur du Languedoc. Le duc avait formé le projet de faire rouler un opéra de six mois en six mois entre Bordeaux et Toulouse. Les jurats qui se croyaient les maîtres de l'opéra, comme propriétaires de la salle, eurent peur d'être supplantés par le directeur, un nommé Hébrard, qui viendrait de la main de M. le duc de Bichelieu, trop puissant personnage.

Devant le mauvais vouloir des jurats, le duc se mis, en rapport avec Tourny, dans l'intention d'arranger l'affaire, en passant par dessus le corps de ville :

« De votre côté, Monsieur, écrivait-il au nouvel intendant, vous devez maintenir l'autorité de votre place et, ne pas laisser les jurats maîtres d'une partie principale de la police de celle ville, qui doit vous appartenir et, d'ailleurs, poursuivait le duc, ne valait-il pas mieux mettre l'opéra en ferme qu'en régie ? En le laissant à l'entreprise, la ville trouverait le moyen de s'épargner une dépense bien inutile. »

Tourny se laissa convaincre, tant il tenait à son opéra, et il se préoccupa d'amener à son idée, d'abord le contrôleur général, et ensuite les jurats eux-mêmes. Orry, déjà renseigné, prit les devants, en soutenant, auprès du marquis, la thèse du maréchal : il voulait lui aussi ménager les deniers de la ville. Bordeaux n'aurait un opéra que si les jurats consentaient à s'en remettre à un entrepreneur. Le corps de ville songeait, à faire la sourde oreille, mais l'intendant l'assiégea de ses instances.
Il fut enfin, décidé que Bordeaux aurait l'opéra, d'octobre à fin mars, la comédie tenant la scène pendant l'autre moitié de l'année. Dans la joie du succès dont il avait l'honneur, le marquis, écrivant au contrôleur général, termine joyeusement, sur ce vers (HORACE, Art poétique, vers 343) :

« Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci. » - La perfection, c’est de réunir l’utile et l’agréable

Tourny à l'Académie de Bordeaux

Sans être un savant, ni un érudit, ni un collectionneur, son admirable zèle d'administrateur l'empêchait de s'enfermer, sans agir, dans une tour d'ivoire. L'intendant de Bordeaux ne voulait pas rester étranger au mouvement, artistique, littéraire et scientifique de sa province ; son plus ardent désir était de se mettre au contraire à la tête de ce mouvement. Il était loin d'être un profane en fait d'art ; il entendait aussi bien que personne le métier d'architecte ; il avait par ailleurs une culture très suffisante pour un homme de son rang ; et, comme il était intendant, il ne lui fût pas diificile de se faire admettre à l'Académie de Bordeaux.

L'Académie des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux était alors une institution toute récente, puisqu'elle avait été établie en vertu de lettres patentes datées de septembre 1712 et enregistrées le 3 mai de l'année suivante en la Cour du Parlement de Bordeaux. Elle trouvait dans la vigueur de sa jeunesse la promesse d'une brillante destinée. Elle s'honorait de compter, parmi ses tout premiers membres, au moins un homme illustre, en la personne de Montesquieu. Elle dépensait enfin son activité de la plus heureuse manière, en allant au public, en organisant des concours et, en décernant des prix. Les Académiciensse réunissaient périodiquement ; ils discutaient entre eux sur les questions d'actualité et ils cherchaient par où l'Art, les Lettres et la Science pouvaient se rendre utiles.

Tourny, accepta donc avec empressement d'être admis comme académicien ordinaire, le 9 janvier 1744. Montesquieu présida à sa réception, le 13 du mois suivant. Devenu directeur, en 1745, l'intendant eut la délicate attention de faire admettre l'Académie à jouir des mêmes honneurs que les Cours Supérieures, lors de la réception de la dauphine.

La Crise économique

Nul ne comprenait mieux que l'intendant, la gravité de la crise que la province traversait. Le roi et les ministres étaient trop loin pour s'en émouvoir. Tourny, qui était arrivé dans sa généralité de Bordeaux avec l'espoir delà mettre hors de pair, constatait tristement, que son sort était menacé et qu'il devait commencer par la sauver, avant de penser à la décorer et à l'embellir. Il s'apitoyait en particulier sur les malheurs de Bordeaux, de cette ville la mieux disposée pour les grands ports du commerce, qui peut d'ici vingt ans augmenter du tiers en étendue, en habitants, en maisons et en richesses. Que je regrette, ajoutait-il encore en 1752, que depuis 9 ans que j'y suis, il y ait toujours guerre ou mauvaise récolte.

La généralité de Guienne souffrait de l'augmentation des impôts, et aussi, et bien davantage, des ruines causées par la guerre et de la médiocrité des récoltes. La guerre paralysait, le commerce. Les corsaires empêchaient l'arrivage des grains et l'exportation des vins. Les navires se risquaient bien à tenter le voyage, mais beaucoup se perdaient. En septembre 1744, on apprit, par un seul courrier, la perle de 8 vaissaux représentant un capital de près de deux millions. Ces désastres atteignaient également les propriétaires des navires, les armateurs, les négociants et aussi les viticulteurs et le grand public. Bordeaux, réduit à tourner le dos à l'Océan, n'était, plus dans son rôle et ne pouvait plus vivre.

La marine royale ne sut pas, ou ne put pas épargner au commerce les désastres immenses qui le frappèrent en 1744. Les négociants se plaignirent de n'être pas suffisamment protégés.

En matière d'assurances maritimes, les négociants bordelais avaient des notions au moins singulières. La plupart des assureurs étaient pauvres, ou, comme l'on disait, des gens sans facultés. Le métier était bon pour eux, en temps de paix. En temps de guerre, il ne suffisait pas à les faire vivre, et il ruinait, encore les négociants qui se confiaient à eux. Aussi voyait-on des armateurs bordelais aller s'assurer en Angleterre, bien que les Anglais fussent nos ennemis. Le résultat ne pouvait qu'être plus déplorable encore. Comme les armateurs étaient tenus de déclarer le port d'attache et de partance de leurs navires, la qualité et la quantité des marchandises transportées, le nombre des canons et de l'équipage, le jour du départ et la destination, les assureurs anglais n'avaient qu'à prendre la peine d'aposter leurs corsaires, pour avoir sûrement ou une prime, ou le vaisseau et la cargaison. L'intendant pensait donc avec raison que Rordeaux devait se doter, pour le temps de guerre, d'une grande compagnie d'assurances, à l'exemple de certains autres ports français.

De concert, avec la Chambre de commerce, l'intendant s'occupa, dès 1744, de mettre son projet au point. Il s'en ouvrit à M. de Roslan, à Maurepas, et il tâcha de s'assurer le concours de 50 négociants qui deviendraient membres de la Compagnie. Tout alla bien d'abord. Le ministre Maurepas se montrait favorable, le Bureau du Commerce l'était, aussi. On pouvait espérer une subvention de l'Etat. Cependant le projet ne put aboutir à cause des désastres maritimes qui marquèrent l'automne de 1744, et qui firent appréhender aux 50 négociants pressentis de trop grands risques.

L'entreprise n'était d'ailleurs que suspendue. Tourny reprit l'idée et la fit triompher quatre ans plus fard. Il constituait, le 16 avril 1748, sa Compagnie d'assurances, sans aucune subvention de l'Étal.

Il méritait ainsi que, pour lui faire honneur, les plus grands négociants de Bordeaux donnassent à un de leurs corsaires le nom de « La marquise de Tourny » ; dans le même temps où Maurepas le remerciait et le félicitait des marques de son zèle pour le bien général et en particulier pour la Marine ; et tandis que le contrôleur général ratifiait toutes ses entreprises et, lui écrivait : « Je ne puis qu'applaudir à vos arrangements qui me paraissent tous très bons. »

L'hiver de 1747-1748 compte parmi les plus malheureux dont la Guienne ait, eu à souffrir.

Les villes se ferment, comme en temps d'invasion. « Nous périssons tous les jours », écrit, Tourny le 8 avril, et de fait la mort va vite. On lit dans un document daté du 23 mars : « Il meurt de faim beaucoup dé monde ; plus on ira, plus on mourra. » Les curés, l'évêque d'Agen, insistent, sur l'augmentalion frappante de la mortalité. L'intendant, qui ne peut rien, se lamente. Il écrit à Bourel, dont il espère plus de pitié que de Machault : « Il y a peut-être actuellement dans ma généralité plus de 10.000 personnes qui ont moins l'air de personnes vivantes que de squelettes ambulants... Mon coeur crève de douleur et de désespoir, les larmes me tombent des yeux en vous l'écrivant... Je voudrais que mon sang pût faire germer du grain. »

l'intendant expédie enfin à Machault, le 5 mai, un courrier extraordinaire :

« La mort, lui écrit-il, conduite par la famine, se promène dans toutes les paroisses du Médoc, du Blayais, du Bourges, du Cubzaguais, de l'Enfre-deux-Mers et, autres contours du Bordelais ; elle emporte continuellement des habitants, et est prêle d'entrer dans Bordeaux où ses ravages, précédés de toutes sortes de désordres, seraient bien plus grands. »

Lettre de Tourny du 19 janvier 1749 (cliquer pour voir l'écriture).

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Lettre du Marquis de Tourny
19 janvier 1749
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Au dernier moment, quand personne plus n'espérait, les grains arrivèrent. La Compagnie d'approvisionnement avait terminé ses expéditions à la fin du mois de mars 1748 ; mais, avant celle époque, un certain nombre de négociants avaient conclu des marchés avec les jurais de Bordeaux pour faire venir des grains de l'étranger et, la liberté du commerce se trouva être rétablie à l'intérieur du royaume.

Toutes les initiatives se donnent alors libre cours. La ville, conclut marché sur marché : elle invite les négociants à faire venir des blés de partout.

L'Intendant conquis par sa Province

On ne peut s'e•mpêcher de l'aire deux parts dans l'oeuvre de Tourny à Bordeaux, celle qu'il consacra au Service du Roi, et celle qu'il réserva surtout au Service du Public. On trouve dans la première l'administration de l'intendant, l'action impersonnelle de l'homme du Roi, qui intervient en vertu de sa commission, interprétée d'ailleurs dans le sens le plus large. La seconde s'ajoute aux Jonctions ordinaires des intendants ; c'est la part du marquis ; elle relève de son initiative propre, sans lui être imposée par les événements ou par l'autorité ; elle répond au don gracieux de son activité, qu'il fait à sa province ; elle consiste dans ce luxe d'essor commercial et de grands travaux, qui devaient valoir à Tourny la reconnaissance de ses administrés, sans lui attirer les grâces du monarque. On connaît le mot fameux de Trudaine, à propos des routes du marquis : « Qu'est-ce que tout cela fait au roi ? » Toute la décoration de la province importait beaucoup moins au monarque que la réception de la dauphine ; le Service de sa personne lui faisait perdre de vue le Service du Public.



L'Embellissement de la Capitale

Bordeaux capitale

« Bordeaux est ma capitale », écrivait Tourny dans une lettre adressée à Trudaine. Dans la bouche du grand intendant de Guienne, cette affirmation était pleine de sens. Elle ne signiliait pas seulement que Bordeaux était le chef-lieu d'une généralité ; elle se rapportait aussi au grand rôle joué par le port du sud-ouest, parmi les cités de France. Et Tourny voulait dire encore, en employant cette expression, que par les soins qu'il se donnait pour la décoration de Bordeaux, par l'exécution des grands projets qui devaient y concourir, Bordeaux allait devenir la ville par excellence, « la plus belle ville du royaume. »

Dans la revue des merveilles de la France, Bordeaux, à cette époque, aurait eu tous les honneurs. Trois ans plus tôt, Tourny avait écrit au contrôleur général, au sujet de sa capitale :

« Je puis vous répondre qu'en moins encore de quatre ou cinq années, j'en ferai la plus belle ville du royaume. »

Tous ses projets étaient alors en cours d'exécution, et dès ce moment la place, royale de Bordeaux faisait envie à la ville de Toulouse et à la ville de Paris.

« J'ai cru pouvoir me flatter, écrivait à Tourny l'intendant de Paris, M. de Bernage, que la ville de Bordeaux voudrait bien nous aider de connaissances que son zèle... l'a mis à portée d'acquérir... Il est naturel de chercher à profiter de ceux qui nous ont précédés, ont fait et pensé avant nous, dans de semblables occasions, dont plusieurs siècles rassemblés fournissent à peine un petit nombre d'exemples. C'est le seul moyen de perfectionner les arts. Je m'adresse à quelqu'un qui les aime, qui les protège, et qui se fera un plaisir de contribuer à ce que cette perfection, réunie à l'objet que nous nous proposons, doit présenter d'intéressant... Je me flatte que vous voudrez bien faire ce qui dépendra de vous pour procurer à la ville ce secours, dont je vous aurai, en mon particulier, la plus grande obligation. »

Ainsi, Bordeaux jouait son rôle de capitale. On l'appelait d'ailleurs « la petite Paris » et l'on disait encore que la petite Paris dépassait la grande « en opulence, en dédain de l'argent, en cherté et en audace. »

La Matière du Chef-d'OEuvre

Bordeaux, carrefour des routes de terre, et des routes de mer, où la nature avait placé le trait d'union de points extrêmes, présentait par sa situation des avantages primordiaux. « Bordeaux, écrivait Tourny, le 27 janvier 1744, est une ville admirablement bien située; la nature a tout fait pour elle. »
La capitale, du sud-ouest de la France est assise au creux d'un rivage, au bord duquel la Garonne présente les caractères d'un véritable bras de mer. La largeur du fleuve, le croissant qu'il dessine, tel qu'on le retrouve dans les armes de Bordeaux, impressionnent tous les voyageurs, au point que l'un d'eux y voit : « la plus riche perspective, d'eau dont la France, puisse se vanter. »

La rive droite, colmatée par les alluvions, forme, le lobe convexe du croissant, en face de la ville. L'horizon est encadré par une ligne haute de collines boisées, assez proches du fleuve en amont de Bordeaux, s'en éloignant ensuite, puis venant y toucher en aval, par une sorte de promontoire. Cette ligne de collines, non pas uniforme, mais infléchie de quelques dépressions, marque le niveau général de l'Entre-deux-Mers.

La grande ville est découverte du côté de l'ouest. Son exposition n'est pas des plus favorables, et son climat tempéré, mais plutôt humide, n'est pas des meilleurs. Un de ses intendants a osé dire, sans doute, en exagérant beaucoup : « Bordeaux est une ville qui, par son climat, dévore ses habitants. » Le pis était, à cette époque, que l'humidité de l'atmosphère s'entretenait par la présence de vastes marais répandus autour de la ville. Étant donnée la composition du sous-sol, où la glaise dominait, les infiltrations causaient de grands dommages. Il s'en fallait de peu que Bordeaux ne semblât, comme Venise ou Bruges, une cité des eaux. Deux ruisseaux ou esteys la traversaient, la Devise et le Peugue un peu plus large. Aux temps anciens, tout le port de Bordeaux avait tenu dans cet estuaire du Peugue, et le dos d'âne, qui ressortait de l'encaissement des deux minuscules rivières, reçut les premières maisons de l'antique cité. L'emporium déborda ensuite sur les berges voisines, d'autant plus librement que le, relief y était simplement ondulé. D'autres esteys s'écoulaient parallèlement à la Devise et au Peugue, et les enceintes de plus en plus larges avaient leur place marquée aux lignes de partage des eaux.

Du côté de l'ouest, l'enceinte de Bordeaux doublait la ceinture des marais ; les eaux du Peugue y faisaient brèche. Du côté du sud, les trois faubourgs de Sainte-Eulalie, de Saint-Julien et de Sainte-Croix, soudés l'un à l'autre, se succédaient sur un même mouvement de terrain. Vers le nord-ouest, le faubourg Saint-Seurin prolongeait immédiatement la ville, tandis que celui des Chartrons semblait voué à l'isolement, au delà de la Font d'Audège, et au delà du Château-Trompette, forteresse massive, véritable Bastille, par laquelle les rois se flattaient de tenir Bordeaux en respect.

A l'intérieur de la ville, l'ordonnance de la voirie avait suivi le modelé du ruissellement et le tracé des anciennes enceintes. Comme la Devise et le Peugue, les rues aboutissaient perpendiculairement à la Garonne, ou bien elles s'alignaient de proche en proche parallèlement à sa courbe. Au sommet du croissant dessiné par le fleuve, les îlots de maisons se serraient, tandis qu'elles s'espaçaient vers les pointes, dans les terrains vagues des faubourgs.

Bordeaux, tourné vers son port, surpeuplé en son centre, empiétait sur ses dehors, se développait en éventail, librement et spontanément, sans regarder ni au délabrement des quartiers anciens, ni à l'incohérence des constructions nouvelles. Si la nature avait tout fait pour Bordeaux, jamais l'art n'y avait secondé la nature.

Tourny, qui parlait ainsi, forçait un peu la vérité. Il s'empressait d'ailleurs de reconnaître que son prédécesseur avait doté Bordeaux d'une place royale, inachevée, mais dont la belle tenue apparaissait déjà. Pour les autres embellissements, il les sacrifiait, sans faire grâce ni à la promenade de l'Ormée, aux approches de Sainte-Eulalie, ni à l'allée des fossés de ville bizarrement dessinée sur remplacement du cours Victor Hugo actuel, ni aux plans du gouverneur d'Asfeld, qui avait pensé établir une promenade à l'endroit même où devaient se développer les allées de Tourny.

La critique de l'intendant englobait tout l'ensemble de la cité, exception faite pour la place royale.

« Tout le reste de là ville, écrivait-il, est un composé de vilaines maisons sans symétrie, sans commodités, entre lesquelles passent des rues très étroites et nullement alignées. Ses dehors n'ont pas été moins négligés, il n'y a aucune promenade ni à pied, ni en carrosse, en ne comptant point pour promenade le bord de la rivière, le long des faubourgs des Chartrons et de la Manufacture, ce bord de la rivière n'en pouvant servir, attendu qu'il est entièrement livré à l'utile, étant continuellement occupé des chargements et déchargements. Les autres endroits qu'on aurait-pu destiner à faire des promenades, tels que les terrains bordant les fossés, ont été abandonnés aux décombres, jusqu'à y faire des élévations qui ont coupé la communication d'une, porte à l'autre. »

La matière du chef-d'oeuvre, existait; mais le chef-d'oeuvre restait à produire.

Le Plan de Tourny

Tourny écrit, dès le 15 février l744, aux bayles et syndics des maîtres architectes et maçons de Bordeaux :

« Les projets que je forme pour embellir... les dedans et dehors de la ville de Bordeaux... demandent que je veille qu'il ne soit fait aucune nouvelle construction qui puisse contrarier ces projets. Je vous charge d'informer tous les maîtres architectes et maîtres maçons de cette ville que je leur défends, ainsi qu'à vous, de commencer aucune bâtisse, soit dans la ville, soit dans les faubourgs, sans m'avoir apporté un mémoire qui explique l'espèce de bâtiment qui leur sera proposé à construire..., le nom, demeure et qualité du propriétaire, l'alignement qui aura été donné par MM. les Trésoriers, et sans que sur le tout je leur aie délivré mon vu-bon... »

Une consigne du même genre a été déjà dictée à MM. les Trésoriers, pour qu'ils cessent à l'avenir de confier à des incapables le soin du pavage des rues, et pour qu'ils cessent aussi de rétrécir les rues par de mauvais alignements :

« Non seulement, leur écrit-il, vous ne songez point, Messieurs, lorsqu'il se rebâtit des maisons, à les faire-reculer sur un alignement convenable, de façon à procurer par la suite, des temps une largeur commode et une droite ligne aux rues de cette ville..., mais de plus, quand il s'ouvre de nouvelles rues, vous ne, vous attachez pas à leur assigner des alignements qui s'accordent à celles déjà formées. »

Sous peine d'amende ou sous peine d'un blâme, les rues devront être à l'avenir bien pavées et bien alignées. Pour que le pavé s'use moins vite, Tourny prend une ordonnance, réglementant la longueur des clous à mettre aux bandes des roues. Pour que la chaussée soit tenue propre, l'intendant prend d'autres mesures. Il en prend même pour l'éclairage, en vue de l'établissement de lanternes dans certains quartiers.

L'intendant présente volontiers ses premiers travaux comme une suite de l'oeuvre de Boucher, comme une dépendance des plans de la place Royale ; il rattache de même à son programme les plans de d'Asfefd, qu'il corrige d'ailleurs. Et ensuite il étend son système jusqu'à y comprendre tout Bordeaux : les grands chemins royaux se dérouleront à la place de l'enceinte, et le tour de ville deviendra une magnifique promenade à peu près telle que « le boulevard de Paris ».

Sous l'oeil du grand maître, tout le plan se développe à la fois. 11 voit les allées qui doivent entourer le Château-Trompette, de la porte du Chapeau-Rouge à celle du Médoc, de celle du Médoc à la porte Saint-Germain. Il suit du même regard les autres allées qui doivent embellir la façade du côté de la terre, de la porte Saint-Germain à la rivière, par la porte Dijeaux et la porte Saint-Julien. « J'ai projeté, écrit-il dès le 28 janvier 1744, un plan d'allées qui feront le circuit de la ville ». Bientôt après, c'est la rivière elle-même qui entre dans son plan : la rivière est un autre grand chemin que doit accompagner la façade des quais. Et le tour de ville ne peut se développer dans son entier sans que d'autres changements s'ensuivent à l'intérieur des quartiers et jusque clans les faubourgs.

En 1749, Tourny, impatient de voir réaliser son programme, fait établir une esquisse où son aïuvre apparaît complète, avant le temps. Il l'adresse à d'Argenson et voici le mot dont il l'accompagne :

« Ce plan vous présentera... un côté de ville aussi beau qu'aucune en ait en France; celui de la rivière l'emporte encore par sa forme naturelle et les avantages du commerce qui s'y opère continuellement; le reste du contour de la ville est ébauché d'une façon qui, dans quelque temps, répondra convenablement à ces deux côtés ; le tout indépendamment de différents changements qui, se faisant dans l'intérieur de la ville à mesure qu'on peut saisir l'occasion, commencent à y paraître et y produiront une grande différence avant une douzaine d'années, si mes soins sont continués quand je ne serai plus ici. »

La Collaboration des grands Artistes

L'intendant trouva, pour l'aider dans l'exécution de son oeuvre, une légion d'ouvriers attirés par l'appât du gain dans un temps de misère, et toute une pléiade d'artistes qui vinrent à lui, comme vers un Mécène, dans l'espoir d'unir leur nom au sien dans la postérité. Des artistes éminents, on n'en rencontrait pas à Bordeaux, au dire de Tourny : « Ce pays-ci, écrivait-il, n'a point ou bien peu d'habiles gens en architectes et entrepreneurs, le goût des bâtiments n'y ayant jamais eu grande vogue ». En attendant que la nouvelle école bordelaise de dessin formât des artistes, il alla en chercher à Paris. Gabriel, le père, élève et parent de Mansart, avait déjà fourni des plans, à l'intendant Boucher. Quand il mourut en 1742, son fils Jacques Ange, le plus glorieux des Gabriel, obtint à sa place, mais non sans peine, la direction des travaux de Bordeaux. Tourny contribua à la lui conserver. Après avoir manifesté quelque humeur « contre les Messieurs de Bordeaux », qui lui avaient été contraires, le grand architecte s'empressa d'assurer l'intendant de sa gratitude et de son dévouement :

« Cette vivacité que je vous témoigne, Monsieur, lui dit-il, ne m'empêche point d'avoir toute la reconnaissance possible de votre façon de penser sur mon compte ; aussi vous pouvez m'employer dans tout ce qui vous conviendra, et je ne serai point chiche d'avis et de dessins à votre égard. »

La collaboration de Tourny et de Gabriel fût constante et étroite ; l'intendant comblait l'artiste de prévenances ; il regrettait seulement qu'il fût amené, par les ordres du roi, à disperser son activité. Alors que l'intendant de Guienne aurait voulu garder le Premier Architecte du roi pour sa capitale de Bordeaux, Gabriel devait s'employer tantôt à Versailles, tantôt à Paris.

A partir de 1750, quand le grand architecte lui échappa presque tout à fait, Tourny se retourna vers ces architectes de province qu'il avait, commencé par dédaigner. Il écrit à l'un d'eux, le, sieur Portier, inspecteur des travaux de la nouvelle Bourse : « Je m'en rapporte plus à vous, qui êtes sur les lieux en état de combiner tout cela et d'y donner beaucoup d'attention, qu'à Monsieur Gabriel qui, d'ici, ne voit pas la moitié de ce qui est et y réfléchit légèrement. » A la fin de son intendance, il en vient à témoigner une certaine confiance, non seulement à Portier, mais encore à Richard François Bonfin, fils de François Bonfin, et comme lui ingénieur de la ville, à partir de 1751.

Tourny éprouva moins de mécomptes de la part de son principal sculpteur, le sieur Franchin qui vint à Bordeaux en 1748 pour remplacer son associé Jacques Verberckt, retenu comme Gabriel à Paris et à Versailles. Ici encore, la concurrence des artistes parisiens empêcha ceux de Bordeaux, comme Vernet, d'avoir la meilleure part des commandes.

Claude Franchin était le neveu de Coustou, il avait développé son talent à Rome, où il était allé comme pensionnaire du roi ; l'Académie royale de peinture et de sculpture le comptait parmi ses membres ; ses portails de Saint-Roch, de l'Oratoire et des Théatins lui avaient assuré une certaine renommée, sans lui conférer cependant le grand prestige de Gabriel. Tourny put le traiter plutôt comme un protégé, que comme un maître. Il fut pour lui un Mécène dans toute l'acception du mot ; il eut à son égard ces délicatesses de coeur qui honorent également celui qui en est l'objet et celui dont elles viennent. Non seulement Tourny assura à Franchin le logement que l'artiste réclamait pour sa famille, mais encore il lui resta moralement fidèle en refusant notamment de le sacrifier à Pigalle. Le marquis alla jusqu'à solliciter un sauf-conduit pour Franchin le jour où celui-ci fut victime d'une condamnation de la Bourse de Paris, au sujet d'un cautionnement « qu'il s'est avisé de donner fort mal à propos.» L'artiste répondit à toutes ces marques de bienveillance en se chargeant à l'occasion des commissions personnelles de l'intendant, en réservant pour Bordeaux le meilleur de son temps et, de son talent, en se résignant à se faire oublier de Paris.

Parmi les correspondants de Tourny, ou dans son entourage, on trouve encore d'autres artistes, comme Cochin qu'il ne manquait pas d'aller voir, lors de ses voyages à Paris, comme le graveur Lattre, comme Lemoyne qui avait sculpté pour Bordeaux, au temps de Boucher, la statue équestre de Louis XV. Il ne semble pas que les uns ou les autres aient jamais eu à se plaindre de l'ingratitude du marquis : « Que dirait-on, disait-il lui-même à ce propos, si j'abandonnais ces hommes qui, sur la foi de mes promesses et de mon autorité, ont hasardé leur fortune ? C'est pour eux que le, gouvernement sait se montrer libéral. » Et Lemoyne, qui se flattait d'être son familier et qui échangeait avec lui des compliments et des cadeaux, témoignait ainsi, certain jour, de son zèle à le servir : « Vos bontés, Monsieur, lui écrivait-il, m'ont l'ait espérer de m'exercer avant que la sève finisse en moi. Je serai flatté à mon retour d'invoquer les mânes de Michel-Ange et du Corrège sous la protection de M. de Tourny. »

La Question financière

Les travaux de bâtisse et de décoration coûtent cher : Un monument comme la Bourse ne se construit pas à moins de 373.000 livres. 11 faudra payer 300.000 livres pour le Jardin public. Une porte revient à 120.000 livres. Suivant le même tarif ,un fronton vaut 2.600 livres, un groupe 600 livres, un chapiteau 60 livres, un vase 75, une simple tête 45. Si l'on songe à la quantité de têtes, de vases, de chapiteaux, de groupes qui furent sculptés, si l'on fait le dénombrement des portes et, des autres monuments qui furent édifiés, on a tôt fait d'évaluer les frais de construction à plusieurs millions de livres. Et encore, est-il bien entendu que les ouvrages d'intérêt local, comme la fontaine des Augustins, sont à la charge des habitants du quartier, et que toutes les maisons à construire sont payées par les acquéreurs qu'elles trouvent.

La Conduite des Travaux

Tous les chantiers s'ouvrirent à la fois. L'intendant et les jurats ne craignirent pas d'engager le présent pour l'avenir et ils s'accordèrent pour voir dans la guerre et dans la famine des circonstances plutôt favorables à l'ouverture dés travaux. « Ces travaux, écrivaient les jurats, deviendront une grande ressource et un soulagement considérable pour une infinité d'ouvriers qui, sans cela, souffriraient beaucoup de la calamité qui afflige cette province. » Et Tourny, satisfait des prémices de son oeuvre, après cinq ans d'efforts, plaidait la même cause, en d'autres ternies : « J'ai déjà, M., disait-il à. Saint-Florentin, bien changé, bien embelli les dehors de Bordeaux par des ventes et achats qui se sont faits de gré à gré pour des constructions qui ont été plus utiles que coûteuses à la ville, par des remuements de terre qui ont fait vivre une infinité de familles dans ces temps de disette. Tout ce qui est résulté de là a eu le bonheur de plaire aux habitants et aux étrangers, sans qu'il en soit né aucune plainte. »

Tourny fit continuer les travaux d'année en année, envers et contre tous. A la fin, comme l'exécution se ralentissait, comme il sentait qu'avec le temps, sinon avec les hommes, il avait perdu la partie, qu'il ne pourrait voir achevée l'oeuvre grandiose, le grand intendant chargea Lattre de graver, avec tous les embellissements qu'il y avait niis ou qu'il voulait y mettre, le plan de sa ville de Bordeaux.

(Voir ce plan) Plan de la ville avec les principaux édifices et les embellissements que Bordeaux doit à Tourny
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La Place Royale

L'oeuvre de l'Intendant Boucher, qui eut le grand mérite de défendre le projet contre le Parlement, et de le faire aboutir avec le concours des jurats, du contrôleur général et de Gabriel le père. Ce projet fut attaqué avec passion, comme le sont les créations qui menacent de troubler l'ordre établi des opinions admises.

Le projet comportait rétablissement d'une ligne de maisons uniformes, de la porte Saint-Pierre à celle du Chapeau-Rouge.
La Place Royale devait se développer sur plusieurs.faces, autour de la statue de Louis XV Statue équestre de Louis XV
Lemoyne - Fondeur
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qui en serait l'ornement essentiel, entre, deux hôtels monumentaux, celui des Fermés, et celui de de la Bourse. Gabriel établit ses plans dès 1729. sans attendre l'arrêt du Conseil qui vint homologuer les décisions de la Jurade. Les travaux commencèrent aussitôt. L'hôtel des Fermes fut achevé en 1738. Les emplacements des côtés de la place furent vendus vers la même époque. Une première fonte malheureuse de la statue équestre en retarda l'inauguration. Boucher eut à peine le temps d'y présider, la cérémonie ayant eu lieu le 19 août 1743, plus d'un mois après la nomination du nouvel intendant.

La place promettait d'être souverainement belle. Pour la statue équestre, Lemoyne s'était surpassé et l'ensemble architectural déjà debout produisait un effet, saisissant. On y retrouvait le grand style de Louis XIV. Gabriel s'était montré l'élève docile de Mansart. Il avait tiré le même parti de pans coupés et d'avant ; corps de faible saillie couronnés de frontons bas plaqués contre les combles. Il avait conçu les élévations sur le modèle des bâtiments de la place Vendôme. Il avait établi, en reprenant les mêmes proportions, sur un soubassement à refends percé d'arcades en plein cintre, un étage noble et un attique divisés en travées par des pilastres colossaux. Il s'était borné à relever d'un clocheton le toit plus lourd, à remplacer l'ordre corinthien par un ordre ionique et à poser sur l'entablement la dentelle blanche d'une balustrade. La décoration sculpturale de Verberckt présentait en bas-reliefs des allégories un peu raides, mais nobles, incluses dans les trois frontons ; elle comportait au surplus de menus ornements en façade, des têtes, des consoles, des agrafes et des vases sur la balustrade. L'oeuvre paraissait devoir être continuée dans le même goût, sans qu'on n'eût rien à changer au plan de l'architecte.

Pour la reéalisation en fond de la place, Le 5 juin 1744, Tourny avait approuvé le mémoire qui décidait d'ouvrir, du côté de l'hôtel des Fermes vers la rue des Fossés, un passage voûté. Le passage devait mesurer 12 pieds 8 pouces 3, comme l'arcade prévue pour la rue Saint-Rémy. Un débouché plus large ne pouvait être assuré à cette dernière voie, bien qu'elle fût très importante, à cause de l'alignement prévu pour le fond de la place. Il avait fallu choisir entre les nécessités de la voirie et les exigences de l'architecture; c'est la voirie qu'on avait sacrifiée.

Après avoir décidé le percement de la rue Royale, du côté opposé à la rue Saint-Rémy, le marquis entrevit la vraie solution du problème. Cette solution est trouvée en 1749, quand l'intendant joint à sa lettre du 24 octobre, adressée à Gabriel, le plan du pavillon détaché dans le fond de la place. Sans dire qu'il a reculé l'alignement pour conserver une largeur suffisante aux rues Royale et Saint-Rémy, et pour leur permettre de déboucher à découvert sur la place, il parle de la largeur à leur donner et des dimensions que peut prendre le bâtiment du fond.

Par ailleurs, il consulte l'architecte sur l'opportunité d'adopter le parti du pavillon ou de s'en tenir à un obélisque. Et c'est finalement le pavillon central qui existe encore et qui ne dépare pas trop l'ensemble architectural, malgré sa silhouette un peu grêle et son fronton assez vide où Francin a sculpté la Libéralité, qui est adopté.

(La place de la bourse vue du ciel - cliquer pour voir l'image) Place de la bourse
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Le Piédestal de la Statue équestre

Tourny se tourna vers le pays du marbre, vers Carrare. Il écrivit au ministre du roi auprès de la République de Gênes. Il lui demanda de négocier un marché pour 9600 pieds cubes de marbre blanc, « sinon de toute beauté, comme on le demande pour une statue, du moins beau jusqu'à un certain point et veiné. » Le marbre à grosses veines lui semblait préférable.

En même temps, Gabriel établissait le plan du piédestal avec un mémoire sur l'appareil des marbres. Il insistait pour l'exclusion du bronze dans l'exécution des ornements. Il indiquait au marquis, toujours en peine de ses marbres, les noms de deux propriétaires de, carrière habitant Carrare même.

Le sieur de Tarlé, inspecteur des marbres, alla en Italie, et fit affaire avec le sieur Manzoni, le plus accommodant des négociants de Carrare, qui tous demandaient des prix exorbitants. Manzoni consentait à céder 6 blocs de 3.78 pieds cubes pour 30.487 livres 10 s, « du plus beau marbre blanc, veiné à grosses veines. »

La livraison serait faite à Agde et le transport aurait lieu, d'Agde à Bordeaux, par le canal du Midi. Ils furent livrés à Agde en octobre 1752.

Le Coté du Bord de l'Eau

L'ensemble architectural de la place une fois achevé, un piédestal précieux venant s'ajouter à la statue équestre, il ne restait plus qu'à dessiner, au bord de l'eau, le cadre du perron royal. L'intendant Boucher avait déjà prévu, sur les indications de Gabriel le père, l'établissement, sur le quai maçonné, d'une grille en façade tendue entre deux piliers monumentaux. Portier se chargea du devis de la grille de, façade, comme il l'avait fait pour celle qui devait entourer le piédestal. Quant aux piliers, Tourny pensa les remplacer par des fontaines enrichies de groupes de bronze qui devaient représenter, l'un le fleuve Garonne, l'autre la rivière Dordogne, sous les traits de jeunes enfants. Pourtant Tourny ne put se flatter d'achever la Place Royale, commencée cependant si longtemps avant lui.



Les Promenades du Château-Trompette

L'Investissement du Château

Ce n'est pas à la Place Royale, c'est plus en aval sur la rivière que la nature semblait avoir marqué l'emplacement du perron du Bordeaux futur, du Bordeaux qui, en s'annexant le faubourg des Chartrons, embrasserait tout le croissant de la Garonne.

Cette place, tout indiquée au sommet de la courbe du fleuve, avait été prise déjà par les rois pour y établir leur forteresse, entre, les Chartrons et la Cité. Le Château-Trompette (ou Tropeyte) n'était pas seulement destiné à concourir à la défense de la ville avec le fort du Hâ et le fort Louis ; ses canons braqués sur Bordeaux, aussi bien que, sur la rivière, devaient tenir les Bordelais en respect. Le Château-Trompette commandait à la fois les quartiers intérieurs et le faubourg le plus riche ; il pouvait balayer de son feu les deux côtés de la rivière, de l'amont à l'aval.

Tourny composa pour le tour du château un programme, spécial d'aménagement. Il s'y appliqua avec ardeur et avec amour, parce qu'il pensait avoir le temps de le parfaire. Cette oeuvre fut sa chose. 11 y réalisa « ses Tuileries », comme il disait.

Le château fut investi par des allées, comme un reste de barbarie noyé dans la civilisation. Au milieu de la promenade pacifique, l'altière forteresse cessa de se dresser comme un épouvantail ; et les Bordelais purent penser déjà qu'un jour viendrait où le château lui-même disparaîtrait sous les ombrages.

La Formation des Allées de Tourny

Avant de songer à l'ordonnance des maisons à élever sur les allées, l'intendant eut en vue le tracé de la promenade. Il l'écrivait au duc de Duras : « Je ne m'occupe qu'à faire des promenades et à disposer régulièrement le terrain.... »

Le chemin de Médoc qui longeait le glacis, de la porte Médoc à la porte Saint-Germain, était large, mais sinueux. Le sol était troué de fondrières qui se changeaient en cloaques, en temps de pluie. Un mur séparait le chemin de l'enclos des Dominicains ; un autre le séparait du glacis. De vieilles maisons et quelques magasins s'adossaient à chaque muraille. Les abords du château, encombrés de déblais et salis d'immondices, n'attiraient que la soldatesque, les dévergondés, les malfaiteurs et les filles de joie. Sur cet emplacement, la ville possédait une bande de terrain assez considérable, restée vacante lors de la construction du château. En 1734, les jurats songèrent à l'aliéner pour se procurer les ressources nécessaires à la canalisation des eaux et à l'établissement de fontaines. D'autre part le sieur Dasfeld, directeur des fortifications, dressa un plan tendant à établir des allées sur une face du château entre la porte Médoc et la porte Saint-Germain.

Tourny fit servir à l'encadrement de sa promenade deux portes de ville, la porte du Chapeau-Rouge et la porte Saint-Germain qu'il transforma très habilement en portes d'allées. Du côté de la Garonne, la porte du Chapeau-Rouge, ou porte Royale, devait former, suivant l'intendant lui-même, comme une transition entre les allées et la place Royale. Elle se présentait sur le prolongement de la façade de la Bourse, et .elle devenait ainsi « un accompagnement et en quelque façon une dépendance de la Place », tandis que, d'autre part, elle devait mettre une barrière entre le quai et la promenade, sans borner la vue, en s'accommodant du plein air des allées, par une exécution aisée et légère, où ne manquerait ni la grâce, ni même la fantaisie.

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Promenades du côté du Château Trompette
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Tourny proposait à son architecte, et il lui fit admettre l'idée d'une porte en grillage à claire-voie. Les travaux de fondation et de nivellement commencèrent dès la fin de l'année 1746. En juillet 1747, Gabriel envoyait Je devis, Je détail, les dessins et les profils de la grille. L'ouvrage fut exécuté en 1750, et trois ans plus tard, les jurats prenaient une délibération pour traiter avec Francin des groupes à placer sur les piliers entre lesquels était tendue la grille.

La nouvelle porte fut double : un côté donnait sur la chaussée pour servir aux voitures ; l'autre sur l'allée d'arbres pour servir, aux gens à pied. Les deux piliers d'architecture étaient formés de colonnes et de pilastres accouplés. Les groupes de Francin représentèrent « Mercure protégeant la ville de Bordeaux, avec deux figures et attributs désignant le commerce », et « le fleuve de Garonne protégeant l'Amérique, avec deux nègres et des attributs. »

Cette entrée luxueuse eut son pendant à l'autre bout des allées, du côté du faubourg Saint-Seurin. On l'appela la porte de Tourny. Elle remplaça, aussi avantageusement que possible, l'ancienne porte Saint-Germain, où s'ouvrait tout juste un étroit passage, dans une tour carrée, à échauguettes, précédée d'une barbacane semi-circulaire. La vieille, tour fut jetée bas, à la suite de la délibération de Jurade du 24 janvier 1744, sans doute dans le courant de l'année 1745. Francin. composa pour la porte de Tourny deux groupes, comme pour la porte Royale.

L'ensemble fut monumental. Les deux guichets, flanquant l'ouvrage, s'appuyaient aux maisons d'angle et aux piliers de. pierre que les groupes surmontaient. Entre les piliers Vue de la porte Tourny
La grille était installée entre les deux guichets
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et la porte centrale à deux battants, se développait de chaque côté une grille en fer forgé, à pointes de lance. La porte elle-même portait un fronton aux armes du roi. Les groupes représentaient des enfants porteurs d'écussons.

La Formation du Jardin Public

L'intendant écrivait au secrétaire d'Etat d'Argenson, le 2 juillet 1746, pour appuyer la requête des jurats datée du même jour:

« Les jurats de Bordeaux m'ont communiqué le projet d'une lettre qu'ils doivent avoir l'honneur de vous écrire aujourd'hui, pour vous demander la permission d'établir un jardin public entre, la ville, le faubourg des Chartrons et celui de Saint-Setirin. Je vous avouerai, Monsieur, que c'est moi qui en ai eu la première idée, parmi celles de quantité d'embellissements que je fais faire à la ville de Bordeaux, et cette idée a été si goûtée de tous les habitants que chacun en désire infiniment l'exécution.

En effet, outre qu'il sera pour eux d'un grand agrément et ne contribuera pas peu à leur santé, on doit, dans une ville de commerce, regarder comme nécessaire ou du moins comme fort utile à ce commerce, un pareil jardin où les négociants, ayant souvent occasion de se rencontrer, en l'ont ensemble beaucoup plus d'affaires ; c'est eu quelque façon une seconde Bourse, une Bourse du soir...

Le terrain que l'on destine à ce jardin y est d'autant plus propre qu'il se trouve en très bon air, qu'il fera la réunion de la ville, du faubourg des Chartrons et de celui de Saint-Setirin, et qu'il n'est occupé que par de mauvaises vignes, des pieds médiocres, et quelques jardinages, sans autre bâtisse que trois petites échoppes pour loger des jardiniers ou vignerons. »


Les projets de l'intendant, touchant la décoration du Jardin, ne furent pas, eux non plus, exécutés à la lettre. Us auraient pu l'être, si Tourny n'avait voulu composer, tout un ensemble architectural.

Jacques-Ange Gabriel, qui dessinait aussi bien les jardins que les monuments, fournit, semble-t-il, deux plans à Tourny pour ses « Tuileries de Bordeaux ». L'intendant adopta la conception la plus gracieuse.

Le jardin devait être à la française, pour cadrer, par son bel ordre, et par sa sobre régularité, avec les ordonnances architecturales, et pour répondre à ce besoin de logique et de clarté que l'on sentait si profond chez Tourny. D'après le plan de Gabriel, des allées droites et parallèles, de trois ou de quatre rangs d'arbres, devaient encadrer huit boulingrins Le boulingrin de l'anglais bowling green (aujourd'hui il est appelé lawn bowling), qui fait référence au terrain gazonné sur lequel le jeu est pratiqué.

C'est un jeu de boules originaire d’Angleterre. Couramment pratiqué dans l’ensemble du Commonwealth (en particulier dans les îles Britanniques, en Australie et en Nouvelle-Zélande), il est pratiquement inconnu dans les autres pays.
disposés quatre de chaque côté d'une allée centrale, dont le milieu serait occupé par une pièce d'eau circulaire. Ces boulingrins étaient conçus dans le plus pur style Louis XV. Des arbustes et des fleurs y dessinaient d'élégants rinceaux. L'ensemble devait rappeler, à s'y méprendre, l'aspect des Tuileries ou celui du Luxembourg.

Terrain de Bouligrin (cliquer pour voir l'image) Terrain de boulingrin de Westmount (Québec)
Par Stéphane BatigneTravail personnel, CC BY 3.0, Lien
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Pour que l'assimilation pût être complète entre le Jardin de Bordeaux et ceux de Paris, l'intendant et son architecte ajoutèrent, du côté sud du Jardin, une terrasse de six marches d'où le regard pourrait embrasser le cadre des allées et recomposer à loisir les fleurs de lys dessinées dans les parterres et la marqueterie complexe des boulingrins. Us voulurent ajouter encore une série de petits bâtiments, pavillons, galeries, péristyles, destinés à abriter le public en cas d'ondée, et à éclaircir les lointains par la blancheur de leur maçonnerie, à peine voilée de verdure. Deux de ces bâtiments devaient prendre place du côté de la terrasse, deux « aux deux bouts » du jardin, deux au milieu, et deux autres encore à la porte d'entrée, ceux-ci avec un premier étage, comme à l'Italienne, ceux-là sans premier étage, mais décorés de colonnes ioniques et couronnés par une balustrade. L'intendant imaginait, en outre, de former un bois d'ormeaux, dans le terrain en triangle acquis de Thibault de Chauvalon, et de mettre, dans la dépendance du Jardin public, un jardin botanique, dans l'enclos attenant de Monsieur de la Brue.
Enfin le Manège, établi sur la façade nord de la promenade, l'agrémenterait d'un attrait nouveau, en montrant au public, dans la claire-voie des grillages, les jeunes gens s'exerçant à monter à cheval.

Il s'empresse cependant d'ouvrir le jardin au public. A cet effet, dès 1756, il en règle l'administration intérieure : défense au portier de donner à souper dans les allées ou dans les parterres, défense de laisser entrer les mendiants, les porteurs de chaises et les chiens. Comme s'il ne voulait s'en remettre à personne pour avoir soin de sa « merveille », l'intendant s'occupe personnellement de faire des recommandations à Paul, le jardinier. Il lui écrit de Poitiers, au cours d'un voyage :

« Paul, vous aurez soin d'élaguer les arbres des allées du jardin qui en ont besoin, comme aussi ce qui manque de buis aux plates-bandes, et de lauriers le long de la grille; vous achèverez la plate-bande qui reste à faire à un carré du parterre; vous emploierez pour cela les journaliers qu'il vous faudra en moindre nombre que vous pourrez. Si Messieurs 'es jurats font quelque difficulté pour le payement, cela ne doit point vous arrêter ; je saurai y pourvoir, ne voulant pas que des choses telles que celles-là dépérissent, faute de l'entretien qui est nécessaire dans cette saison. »

Ainsi Tourny fait le jardinier avec son jardinier, comme il faisait l'architecte avec Gabriel, ou l'ingénieur avec Vimar. Ce sont tout autant de rôles que la préoccupation du bien public et le souci de sa gloire personnelle lui font jouer dans l'intérêt de tout le monde.

L'aménagement des rues

Se détachant du carrefour de la place Tourny, où aboutissent les grands chemins du Médoc, le cours Saint-André et la rue Fondaudège, une voie très large, qui s'appelait cours Tourny hier encore, se développe avec un air de grand boulevard jusqu'aux abords, immédiats de la porte Dauphine (Le cours Tourny s'appelle maintenant le cours Georges Clemenceau).

Avant que l'intendant y fît travailler, on n'y trouvait, qu'un chemin peu fréquenté, et dont les abords étaient très humides. Le chemin lui-môme avait été rendu à peu près impraticable, « n'ayant jamais été pavé, et ayant été déposé depuis quelques années une immensité de terres... provenant des édifices nouvellement construits. » - « J'en fus frappé, écrit l'intendant, et je projetai de commencer par là les promenades dont je méditais d'entourer la ville. »

La porte Dijeaux démolie dans le réaménagement de la place Dauphine, fût reconstruite entre 1748 et 1752, selon lle plan à Portier, l'exécution à Voisin, la décoration à Francin. Elle reçut pour sa part un assortiment de trophées, de casques, de piques et de drapeaux, massés en hauts-reliefs sur les contre-pentes de ses frontons triangulaires, et dans le cadre de ces frontons, d'une part les armes de la ville, timbrées d'une couronne murale, d'autre part, les armes de France, timbrées de la couronne royale et décorées de la grand-croix de l'ordre de Saint-Louis.

Au midi de la porte Dijeaux, sur la pente qui descendait au marais de l'archevêché, les Feuillants avaient un enclos qui mesurait environ 120 toises du levant au couchant, sur 80 du nord au midi. Ce terrain était couvert dans différentes parties de buttes de terre provenant tant de la démolition d'anciennes fortifications que du dépôt des décombres de la ville. A peine pouvait-on s'y frayer un chemin pour aller des portes Dauphine et Dijeaux à celles d'Albret et de Sainte-Eulalie. Tourny fit déblayer les buttes pour livrer passage à son boulevard. Les déblais charriés au marais voisin servirent à l'édification d'une chaussée. Ainsi le cours d'Albret s'établit à la suite du raccord de la rue Dauphine. Comme le cours Tourny, le cours d'Albret fut planté d'arbres aux environs de 1748.

La porte Saint-Julien, fut définitivement condamnée par la délibération de Jurade du 10 juin 1748, qui stipulait la construction d'une porte nouvelle en plus de rétablissement d'une place, mesure déjà décidée. La délibération approuvait un plan de Portier, comportant l'établissement de deux grands pavillons se faisant face, l'un à la jonction des chemins de Toulouse et de Bayonne, l'autre où s'ouvrait la porte elle-même, au débouché de la rue Saint-Julien.

Ce plan, qui avait entre autres défauts celui de comporter d'excessives dépenses, fut bientôt abandonné pour un projet plus économique qui fut adopté en Jurade le 27 septembre 1752, que Tourny approuva à son tour, qu'il appuya auprès du ministre et qu'il fit autoriser par un arrêt du Conseil du 27 juin 1753.

Au-delà de la place Saint-Julien, d'est en ouest, c'est-à-dire en direction de la rivière, le boulevard de Tourny avait à se frayer un passage à travers un quartier sordide, dont on trouve la description dans un écrit de 1743.

« Il n'est rempli que d'un menu peuple qui, de tout temps, y a formé une espèce de république composée de crocheteurs, portanières, regrattières, bouviers, charretiers etc., lesquels sont entremêlés de gens tenant des logements où sont logés tous mendiants, résidants et passants, dont les hôtes et les hôtesses se prêtent communément à des commerces illicites. Presque toutes les maisons dont ce quartier est rempli n'offrent que des habitations baroques et lugubres. »

Tous ceux qui avaient honte ou qui avaient peur trouvaient un asile sûr dans cette partie du tour de ville où aucune porte ne s'ouvrait.

Tourny estimait que cette partie du tour de ville serait facile à aménager, à cause du bon marché des maisons à exproprier. Quant au résultat, il serait loin d'être négligeable : « Le petit peuple, écrivait l'intendant, trouvera amplement à se loger dans le faubourg nouveau. »

Plan de Bordeaux 1758 (cliquer pour voir l'image) Plan de Bordeaux
1758
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La Rue Sainte-Catherine

Bordeaux, assez bien percé, d'ouest en est, par certaines voies transversales, comme la rue des Trois-Gonils, ou comme la rue Saint-Rémy prolongée par la rue Porte-Dijeaux, avait besoin d'une artère centrale orientée du nord au sud. Le jalonnement de cette voie était assez indiqué, de la porte Saint-Julien à la porte Médoc ; mais l'alignement flottait de la rue Saint-Julien à celle du Cahernan, de celle-ci à la rue Marchande, qui se continuait elle-même, tant bien que mal, par la rue Sainte-Catherine aboutissant à la porte Médoc.

La question de la rue Sainte-Catherine unique et rectiligne telle qu'elle existe, se posa à Tourny. Il écrivait à ce sujet le 9 décembre 1756 : « Je suis bien aise de voir M. Trudaine aussi décidé sur la réformation de la rue, Sainte-Catherine et de celles qui n'en doivent faire qu'une de la porte Médoc à la porte Saint-Julien. »

Les résistances auxquelles son projet d'alignement se heurta sont tout à fait caractéristiques. Voici ce que colportaient les habitants du quartier, par la bouche de l'un d'entre eux « marchand graisseux » :

« M. de Tourny, écrivait-il, ... imitateur du grand Colbert dans le goût des embellissements et autres choses tendantes à la gloire et à l'avantage du bien de l'Etat et du public, voyant qu'il ne pouvait exécuter ses beaux projets dans le coeur de la ville, il s'est déterminé d'aller au dehors ; il y a fait ariger (sic) trois places considérables, l'une appelée de son nom, l'autre à la Porte-Dijeaux et la, troisième, celle des Capucins. On a ménagé dans les environs de ces places des emplacements considérables pour y faire bâtir des maisons, lesquelles une fois bâties feront totalement tomber les loyers de celles de de la ville. Une preuve bien frappante qu'il est du bien du roi et du public de ne plus toucher aux redressements des rues, c'est que lorsqu'il fut question de former une place Royale à Bordeaux. pour y ériger la statue équestre du Roi, M. Gabriel, premier architecte par elle commis à cet effet, accompagné de M. de Tigny, s'étant transportés en cette ville, en firent d'abord lever le plan, après l'examen duquel ils rendirent compte à Sa Majesté du local. Alors le roi décida que la place Royale devait être formée hors de la ville et dans le, centre du port, parce qu'il ne convenait pas de toucher dans l'intérieur, de la ville, et qu'il fallait laisser les rues telles qu'elles étaient, à l'exception de la rue Saint-Rémy où il convenait de l'élargir... »

L'arrêt demandé pour l'alignement des rues au Conseil fut obtenu le 6 mars 1753. Il décidait la levée d' « un plan figuratif de la rue Sainte-Catherine, de la place Saint-Projet, de la rue Marchande et autres, faisant ligne, et traversant la ville de Bordeaux dans sa longueur, entre les deux portes Médoc et Saint-Julien. »

La largeur de la rue devait être de 24 pieds. Certains travaux très importants seraient exécutés, en particulier du côté de la chapelle Sainte-Catherine. L'inspecteur s'efforça, autant qu'il put, de concilier les intérêts particuliers avec l'intérêt général. Il établit des angles par distances, par lesquels en laissant aux lieux les plus serrés une (sic) intervalle de 14 pieds de largeur libre pour le point de vue », il mettait à couvert, en partie, les maisons dont la suppression aurait dû être entière.

Le futur de Bordeaux

Voilà le Bordeaux de Tourny, préparé à devenir notre Bordeaux moderne, étendu jusqu'à la ligne des boulevards extérieurs. Si l'intendant avait pu travailler à la rive droite comme à la rive gauche, à la Bastide et à Lormont comme à Bordeaux, il aurait compris les deux côtés du fleuve dans le même ensemble économique, dans le même ensemble de voirie et dans le même ensemble architectural. 11 aurait confronté les deux villes jumelles. Elles auraient eu chacune leur façade et les grandes artères de la rive méridionale seraient venues enlacer du même geste les quartiers de la rive du nord.



Le temps des conflits

Les conflits et luttes entre Tourny et la jurade furent nombreux : l'affaire du lest, les Honorifiques, les derniers aveugles, l'affaire des fermiers, l'affaire de l'opéra, l'affaire du Terrier...

En 1755, Tourny quitta Bordeaux au mois de février II était désireux de passer quelque temps à la Cour, pour faire prendre à ses affaires la tournure la plus favorable. M. de Séchelles venait d'être nommé contrôleur général, ce qui n'était pas pour déplaire au marquis. Quelques semaines après son arrivée à Paris, l'intendant obtenait la place de conseiller d'Etat qu'il avait si longtemps désirée.

Les jurats virent partir l'intendant sans aucune espèce de regrets, et ils furent même remplis de. la joie la plus grande par certains propos qui se répandaient. N'allait-on pas jusqu'à dire que Monsieur de Tourny se retirait, et que, cette retraite serait définitive ? On lit dans une correspondance du temps: « Le bruit qui court de la retraite de M. de Tourny pourrait plaire plus généralement si l'on était sûr qu'on commencerait par rogner les ongles à celui qui viendrait le remplacer. » Se croyant ainsi assurée contre les représailles du Pouvoir, et aussi confiante en-Saint-Florentin que Tourny pouvait l'être en de Séchelles, la Jurade engagea la bataille décisive, en frappant de suspension l'exécution des travaux ordonnés par l'intendant.

Profitant du départ de Tourny, sans avouer qu'ils tentaient une entreprise sur son autorité, ils prirent leur délibération fameuse du 15 février 1755. L'exécution des ouvrages de pur agrément devait être, entièrement suspendue, de même que l'exécution des travaux dont l'utilité n'était pas- immédiate. Devaient être seulement continués ceux qui regardaient « la Place Royale, la commodité et la sûreté du port, et les conduites des fontaines. » Les ordres de Tourny n'étaient pas respectés. On congédiait sur-le-champ les ouvriers ; on réformait les tombereaux ; on enjoignait au sieur Cholet, trésorier de la ville, de ne faire aucun payement que sur les mandements signés des jurats. Certains cas étaient réservés. Mais l'importance de l'événement n'en était pas moins considérable. Les jurats se mettaient en état d'insurrection.

Les jurats, débarrassés de la présence de l'intendant, se mirent à même de réaliser tout leur programme. Ils renvoyèrent les journaliers ; ils empêchèrent le jardinier Paul de se conformer aux instructions de Tourny ; ils donnèrent l'ordre de revendre quelques milliers de buis, que l'intendant avait fait acheter ; Ils allaient ainsi, insouciants du lendemain, grisés par leur victoire, croyant que l'avenir était à eux.

Ils comptaient sans le public qui se hâta d'informer Tourny, qui s'indigna du scandale, qui craignit de voir toute l'oeuvre de l'intendant compromise par la rancune impitoyable des jurats.

Ils reçurent, vers le 10 mars, une lettre de l'intendant qui leur disait:

« Je n'étais pas parti, Messieurs, que, sans me prévenir de rien, vous aviez déjà donné des ordres pour congédier les journaliers qui travaillaient par les miens, de concert avec vous, dans le Jardin public. Quelque peu convenable, que cela me dût paraître, je voulus bien dissimuler, afin de vous donner le temps de revenir de vous mêmes sur vos pas, et depuis, je me suis contenté d'écrire, pendant ma route, au jardinier de continuer avec soin le travail que la saison exigeait.

S'il est vrai, comme on me le mande, que vous l'en avez empêché et que vous y persistiez de façon qu'il n'y ait pas des ouvriers en besogne le lendemain de la réception de cette lettre, je charge M. de Sorlus, mon subdélégué, d'en faire mettre le surlendemain et d'y préposer un conducteur que je lui nomme. Je dois cette attention au public, qui s'alarme de voir conspirer et entreprendre contre son jardin, dont l'établissement est un de ses plaisirs les plus chers comme un des plus grands embellissements de la ville. Vingt, lettres de personnes de tout état m'ont porté les plaintes et les réquisitions de ce public. »


Attendu les « réquisitions » de ce public, Tourny écrivait d'autre part à de Courteille, pour obtenir la cassation de la délibération de Jurade du 15 février, et pour demander en outre que les officiers municipaux fussent remis dans la subordination.

Ainsi le coup d'État dans lequel ils plaçaient tant d'espérances, risquait de tourner contre eux et d'amener par ricochet le triomphe de l'intendant.

La Cassation de l'Ordre des Jurats

On pouvait croire que le Pouvoir central réagirait promptement et énergiquement contre l'entreprise des jurats. Un arrêt fut rendu au Conseil d'Etat, le Ier avril 1755. Il rappelait les défenses faites à plusieurs reprises aux officiers municipaux « de rien entreprendre d'important dans l'administration des affaires des Communautés à la tête desquelles ils se trouvent, sans l'approbation des intendants et commissaires départis pour l'exécution des ordres de Sa Majesté. » La délibération du 15 février ayant été prise en contravention de ces règlements : «ci Sa Majesté voulant réprimer une entreprise, si contraire au bon ordres et aux règles les plus communes de la subordination..., ouï le rapport du sieur Moreau de Séchelles, conseiller d'État et ordinaire au Conseil royal, contrôleur général des finances », le Roi étant en son Conseil cassait et annulait la délibération Susdite ; il ordonnait « qu'elle serait rayée et biffée de dessus les registres de la Maison Commune » et que l'arrêt de cassation serait transcrit en marge. Les jurats se voyaient interdire de prendre à l'avenir de semblables délibérations ; les travaux dont ils avaient suspendu l'exécution devaient (être continués au gré de l'intendant, à quui le roi confiait la stricte application de l'arrêt.

Contrairement à ses désirs, les bureaux influencés par Trouvé, par Thibault et par Saint-Florentin ne rémoignaient d'aucune hâte. L'arrêt était rendu, mais on négligeait de l'expédier. On disait que le procureur syndic n'avait pas craint d'écrire à son frère : « Le grand arrêt à été remis à M. de Saint-Florentin, qui l'a mis dans un coin, où il restera du temps. » Et le procureursyndic aurait même ajouté pour exprimer sa confiance entière dans le ministre de la Maison du Roi : « Nous dînons fort souvent avec ses secrétaires, nous nous f. ... dès discours qu'on tient à Bordeaux et n'en faisons que rire. »

Le propos, rapporté par Tourny, fit peut-être impression sur le contrôleur général. Le 25 avril, il adressait à l'intendant l'expédition de l'arrêt, et quatre jours plus tard, Tourny en envoyait copie aux jurats de Bordeaux. Le dimanche 4 mai, les jurats se réunirent pour en entendre la lecture. Ils acceptèrent de biffer leur délibération du 15 février et de transcrire l'arrêt de cassation en marge, tout en se réservant d'adresser au roi et à son Conseil de très humbles remontrances.

L'affaire ayant tourné tout à fait contre les jurats, l'intendant entend tirer tout le parti possible de sa victoire. Thibault, étant plus que n'importe qui le mauvais génie de la Jurade, l'intendant fait l'impossible pour l'en écarter.

La cassation des élections, la nomination d'office des sujets les plus qualifiés pour occuper la place, sans prendre la peine de procéder à une élection nouvelle, qui ne serait qu'une répétition, de la précédente, telle était la solution que Tourny proposait. Mais des intrigues se produisirent : on fit croire à Saint-Florentin, qu'en vérité l'intendant tenait davantage pour Thibault que pour Jarreau. Les choses furent arrangées de telle sorte qu'on s'en tint à un compromis : Thibault ne fut pas choisi, mais Jarreau ne le fut pas davantage. Le choix du ministre se porta sur Richet et sur Decamps.

Tourny vit son influence diminuer au fil du temps et au mois de septembre 1756, le Pouvoir central capitulait. Le greffier en chef du Parlement de Bordeaux était rétabli dans ses fonctions. Des lettres de rappel étaient adressées au président de Gascq, aux conseillers de Grissac et Carrières, les exilés de tout à l'heure. La Commission du Terrier enfin était elle-même sacrifiée à la Cour souveraine. Toute cette affaire où Tourny n'était intervenu ni directement, ni ouvertement, où peut-être malgré lui on l'avait mis en cause, ruinait à tout jamais sa politique, et annonçait, la fin prochaine, de son Intendance.

La nouvelle Guerre avec l'Angleterre

Dès 1755, la guerre maritime se déchaînait. Etant donné que la lutte coloniale n'avait pas cessé depuis 1748 au Canada et dans les Indes, la France aurait dû parer de longue date à toute éventualité. Mais Louis XV était si fort, ami de la paix, et le traité d'Aix-la-Chapelle de 1748 avait produit un tel soulagement après sept ans de guerre, chacun avait l'esprit tellement occupé de ses affaires et de ses plaisirs, la vie politique avait donné tant d'importance aux rivalités de Corps et aux concurrences personnelles, que la politique extérieure était reléguée au second plan, et que la paix semblait devoir être éternelle.

En 1755, l'amiral anglais. Boscawen, dont la flotte croisait dans l'Atlantique, s'acharnait à la capture de nos vaisseaux marchands.

Les juge et consuls de Nantes furent les premiers, semble-t'il, à proposer des mesures de précaution. En octobre 1755, ils annoncèrent à la Chambre de commerce bordelaise qu'ils avaient décidé ele passer une Charte partie d'affrètement avec, le sieur Magrak, capitaine de navire, « pour aller établir sa croisière jusqu'à la fin de novembre au premier méridien de l'île de Ténériffe, afin d'avertir tous les navires français tant en allant que revenant de colonies, des hostilités que les Anglais commettent, sous rétribution de 1200 livres, outre la gratification ele 30 sous par tonneaux de chaque navire dont l'avertissement dudit capitaine Magrak occasionnera l'arrivée dans quelque port de France. » Les directeurs du commerce de Bordeaux vinrent communiquer ces renseignements à Tourny. L'intendant les invita à imiter l'exemple de Nantes ; il leur promit d'avance son approbation pour les décisions qu'ils pourraient prendre, tout en leur conseillant de convoquer une assemblée générale des négociants.

Le mois suivant, sous les auspices de Tourny sans doute, une nouvelle compagnie d'assurances se constituait, avec, comme premiers souscripteurs, Nairac, Menoire, Brunaud, Desclaud, de Meyère et Seguy. Certains armateurs, comme Cabarrus, obtinrent facilement du commissaire départi l'exemption de droits qu'ils demandaient pour leurs navires armés en course. Machaulf, qui était ministre de, la Marine, se prêta à ces arrangements. Son successeur, de Moras, continua de, donner satisfaction à Tourny pour les requêtes qui lui furent adressées. Non seulement, il mit des frégates à la disposition des convois, mais encore il consentit, sur les instances de l'intendant, à l'armement d'un navire garde-côte de 18 canons, à condition que tous les frais fussent couverts par la caisse de l'octroi des 2 sous pour livre.

Pour répondre aux attentats commis par la marine anglaise, le gouvernement de Louis XV décida une action contre Minorque. La préparation de cette expédition amena, dans les provinces du midi de la France, des mouvements de troupes particulièrement importants. Tourny y pourvut, en ce qui le concernait, avec son exactitude ordinaire. Entre mai et juin 1756, l'emplacement des troupes est le suivant dans la généralité de Bordeaux. Le Dauphin-Dragons cantonne, à Etauliers, Anglade, Blaye, Bourg, Saint-Laurent, Saint-Andréas, Fronsac, Libourne, Castillon, Monravel, Gensac, Saint-Aulaye. Le régiment Cavalerie d'Aquitaine à huit compagnies en Basse-Guienne, à Sainte-Foy, Bergerac, La-linde, Fleix, Eymet, Issigeac, Coutras, Villeréal. Le régiment de Bigorre est réparti entre Lesparre, Saint-Seurin-de-Cadourne, Saint-Christoly. Les dragons de la Ferronnaye ont leurs 16 compagnies à Cussac, Lamarque, Arsins, Soussans, Margaux, Cantenac, Macau, Ludon, Blanquefort, Castres, Langon, Bazas, Meilhan, Casteljaloux. Les dragons de Languedoc cantonnent à La Béole, Monségur, Sainte-Bazeille. Mas d'Agenais, Miramon, Tonneins, Clairac, Gontaud, Damazan, Nérac, Lafitte, Castelmoron et Monflanquin. Suivant leur importance, les localités logent une ou plusieurs compagnies : Libourne en a 4 ; Lesparre en a 8 ; Agen et Périgueux n'en ont pas, à ce moment du moins ; Bordeaux est exempt de garnison.

Une tâche plus pénible encore pour Tourny consiste dans les mesures à prendre contre les Anglais et leurs agents. A Bordeaux, les Anglais sont nombreux ; la colonie anglaise a la main sur le grand commerce ; elle entretient d'excellents rapports sinon toujours avec l'intendant, du moins avec certains personnages haut placés dans l'administration et même à la Cour. Or les Anglais, devenant nos ennemis, doivent être expulsés.
Comment expulser sans hésitation des familles honorable, comme les Ainstic qui sont propriétaires à Margaux, les Barthon qui ont des biens à Léognan et à Sainf-Estèphe ? Ils sont établis dans la région depuis plus de trente ans. Beaucoup réclament comme Irlandais ou comme Ecossais la bienveillance et la protection de la France ; ainsi, les Johnston d'Agen qui sont écossais catholiques, les Johnston de Bordeaux qui sont irlandais, les Blach, les Power, les Smith, les O'Connor, les Byrne, les Donohuc, les Lée, les Keneaud, les Bonfield, les Brausham, les Lawton, les Skinner... etc...

En principe, l'intendant restait libre d'allonger les délais accordés aux négociants. Ils obtinrent, grâce à lui, de pouvoir rester jusqu'au 15 avril. Mais alors, beaucoup demandèrent de pouvoir rester tout à fait. Le gouvernement voulait bien tolérer quelques exceptions à la règle qu'il avait lui-même établie, mais il tenait à rendre Tourny responsable de celles qui pourraient être accordées. « C'est à vous qui êtes sur les lieux, lui écrivit-on, à voir dans quelle mesure vous pouvez faire des exceptions au sujet des expulsions des sujets du Roi d'Angleterre. »

La situation politique générale

Entre 1756 et 1757, dans l'espace de quelques mois, des remaniements profonds modifièrent la situation politique générale du Hoyaume.

Le Souverain, cet être impersonnel que les partis se disputaient comme un enjeu, était amené quelquefois à prendre des décisions, mais il se dispensait de les suivre. En novembre 1756, pour apaiser le Parlement de Bordeaux, il promit de lui sacrifier la Commission du Terrier, mais la promesse ne fut pas aussitôt réalisée. Un mois plus tard, le 10 décembre 1756, paraissait un édit supprimant deux Chambres des Enquêtes au Parlement de Paris et réglementant à nouveau la discipline des Cours et le droit de remontrances.

Alors se produit contre la personne sacrée du monarque l'attentat de Damiens. Le Parlement y trouve une occasion inespérée de reconquérir Louis XV. Ils « ne pouvaient, dirent les magistrats, se refuser aux sentiments d'amour qui les attachaient à la personne du Roi. » Les ministres se perdent au même moment, par une fausse manoeuvre. Croyant au renvoi prochain de Mme de Pompadour, Machault se rapproche de la dauphine. La favorite reste : elle abandonne Machault, et elle trahit d'Argenson, pour une lettre imprudente qu'il a écrite.

La volte-face du roi se dessine presque aussitôt. Dès la fin du mois de janvier, plusieurs membres du Parlement demandent et obtiennent d'être rétablis dans leur charge. Au début de février, Louis XV congédie ses principaux ministres, d'Argenson en sa terre des Ormes, et Machault en sa terre d'Arnouville. De Moras et Patilmy d'Argenson les remplacent, avec Le Pelletier comme garde des sceaux.

Les Cours souveraines sont maintenant à la veille de la victoire. Dans les premiers jours de mars, on s'attend à une paix entre le roi et le Parlement.

La situation tourne contre les intendants en général, comporte encore, pour Tourny, des difficultés particulières. Il cesse d'être dans sa province le maître unique, au nom du roi. Il avait représenté jusqu'alors le monarque en Guienne ; son action n'avait été traversée ni par la présence d'un commandant de la province, ni par celle d'un gouverneur ; c'était une des raisons pour lesquelles, grâce à ses aptitudes et à son activité, il avait pu assumer et exercer le premier rôle.

En juin 1756, avant que Choiseul fût venu donner le signal de la réaction de l'Epée contre la Plume, suivant l'expression de P. Viollet, Antoine de Ricouart, comte d'Hérouville, lieutenant général et commandant en chef de la province de Guienne, venait prendre possession de son poste à Bordeaux, et il faisait connaître au ministre son intention d'y fixer sa résidence. Si l'on en juge, par les faits, ii agit plutôt contre l'intendant, qu'en sa faveur, et le ministre si servit beaucoup plus de lui pour effacer Tourny plutôt que pour le soutenir.

Quand il arrive à Bordeaux, le comte d'Hérouville songe tout d'abord aux embellissements dont il voudrait doter la ville : il parle d'un pont sur la Garonne...

Au bout de quelques mois d'exercice, le comte fut remplacé par M. de Laugeron, qui fut appelé à exercer sous les ordres du maréchal de Richelieu.

Le maréchal de Richelieu, longtemps gouverneur de Languedoc, fût nommé, le 4 décembre 1755, gouverneur de Haute et Basse Guienne.

Si Richelieu avait commencé d'exercer au lendemain de cet enregistrement, dans les premiers jours du printemps de 1756, le rôle de l'intendant en eut été réduit encore. La mission militaire qui fut confiée au duc épargna à Tourny cette nouvelle humiliation. Avec sa flotte et ses soldats, Richelieu alla conquérir Minorque. Avant de venir prendre, possession de son poste en Guienne, il laissa partir Tourny.

L'Ascendant de la Cour de Parlement

Pendant les derniers mois de son intendance, le marquis eut à se débattre contre l'ascendant que le Parlement de Bordeaux avait pris au cours des dernières affaires. Après avoir mené la lutte avec le Parlement de Paris contre le Conseil et contre les ministres, la Cour, plus que jamais souveraine, n'avait plus à compter avec un simple intendant, et le premier président Leberthon en oublia l'amitié qui l'avait uni à Tourny pendant plus ele douze ans.

En matière d'administration, les magistrats veulent intervenir en maîtres, et ils y mettent d'autant moins ele ménagements qu'ils font un crime à Tourny de vouloir augmenter leurs cotes d'impôts.

Le Renoncement

Tourny lutta jusqu'au bout pour obtenir du Pouvoir central qu'il voulût bien se défendre lui-même. Le grand intendant avait raison de dire qu'il n'était pas de ceux qui se résignent. De même qu'il avait pris plaisir, presque constamment dans sa longue carrière, à réaliser le bien public malgré les représentants autorisés du Public, malgré les Communautés hésitantes ou récalcitrantes, sa suprême consolation consistait, aux derniers jours de son Intendance, à défendre l'autorité malgré le Pouvoir, représentant de l'autorité. Il avait réussi un moment à convaincre ses administrés, à les amener à lui par la puissance éducative de son administration. Ne pensait-il pas de même pouvoir persuader aux ministres qu'ils ne seraient plus dans leur rôle, du jour où ils pactiseraient ouvertement avec les Corps de ville et les Cours souveraines ?
Au moment où le roi capitule, la belle résistance du marquis lui fait honneur.

Tourny a beau savoir que le gouvernement ne le suivra pas, il prend à partie les jurats, et à propos de de Biran, il écrit au procureur général du Parlement de Bordeaux cette lettre admirable :

« Je crois, dit-il, que je, ne remplirais point, conformément à l'intention du Conseil, les fonctions qu'il m'a confiées dans cette, province, si j'étais plus longtemps sans vous représenter l'incompétence de votre ministère et de la juridiction du Parlement dans cette occasion, afin que, l'un et l'autre ne soient point exposés à des retours désagréables et que je serais bien fâché d'avoir à poursuivre. Il est de principe ; certain, reconnu ou décidé autant de fois qu'il en a été question, que nos subdélégués ou autres personnes agissant en exécution de nos ordres, n'en sont comptables qu'à nous ou au Conseil, sans qu'aucune Cour puisse en prendre connaissance, instruire le procès de ce qui lui paraît avoir été par eux mal fait, et encore moins le juger ; le Conseil ne l'a jamais vu entreprendre, qu'il n'y ait mis aussitôt ordre, en en prononçant la cassation. Aujourd'hui, Monsieur, on vous a dénoncé le sieur Biran pour avoir fait raccommoder par corvées le chemin des environs de Bergerac, les rues de cette ville et de ses faubourgs, pour s'être employé à des réparations, à de nouveaux ouvrages... Or, Monsieur, c'est moi qui suivant le pouvoir que j'en ai, lui en ai donné les ordres, qu'il était tenu comme maire et subdélégué d'exécuter ou faire exécuter ; en même temps que cette double qualité l'y assujettissait davantage, elle rendait dans ses mains plus faciles et plus maniables les opérations que je trouvais à proposer pour le bien. Qu'elles aient été mal ordonnées ou mal faites, le Parlement n'a pas droit d'en prendre connaissance ; dans le 1er cas, j'en réponds au Conseil ; dans le second cas, le sieur Biran m'en doit répondre, c'est à moi à qui doivent s'adresser ou se renvoyer les dénonciations, c'est moi qui ai charge d'en faire suite, pour infliger les punitions ou réprimer la calomnie1. »

Il quitta Bordeaux, le 18 juillet 1757, vers midi, escorté par un détachement de la maréchaussée. Suivant la tradition, il aurait écrit à son fils cette lettre :

« Je vous laisse, mon fils, une province que j'ai aimée avec la plus vive ; affection ; vous recueillerez la gloire et ce que j'ai l'ait pour elle et vous jouirez plus que moi du fruit de mes travaux. Soyez juste, humain, sincère ; que jamais des passions ou les motifs personnels n'influent sur votre administration. Croyez que tout ce peuple est le juge sévère de vos moindres actions et que ceux mêmes que l'intérêt asservit à nous faire leur cour, sont les premiers à nous scruter pour profiter de nos faiblesses. Notre place nous donne le pouvoir de nous venger, mais confondez plutôt vos ennemis par vos bienfaits. Ma seule satisfaction est de n'avoir jamais commis aucune injustice ; j'ai l'ait beaucoup de bien, et jamais de mal ; l'autorité ne m'a semblé douce que pour le plaisir d'obliger. les hommes, souvent'malgré eux. »

Les Explications du départ de l'Intendant

Différentes explications ont été données du départ de l'intendant. Tel de ses biographes parle à demi-mots d'intrigues puissantes qui l'auraient renversé ; à son époque, ses adversaires en parlèrent ouvertement, d'autant qu'ils avaient tout intérêt à représenter son départ comme une disgrâce. On a fait encore allusion à des démarches faites contre Tourny par le maréchal de Richelieu, à des sollicitations de la famille de l'intendant, pressée d'obtenir son rappel, pour qu'il ne la ruinât pas tout à fait. Etant donnés les rapports entretenus par Tourny avec les autorités locales, Jurade et Parlement, aux derniers jours de son intendance, on peut aussi penser que le marquis ne pouvant obtenir gain de cause contre des ennemis trop puissants, ait demandé lui-même à se retirer, pour n'avoir pas à renier son passé. Enfin on peut imaginer que le roi l'ait rappelé, de peur d'être entraîné par lui à quelque éclat. Aucune de ces explications n'est absolument prouvée ; faute de documents; mais il est possible qu'elles soient vraies, et même toutes à la fois.

Tourny avait vieilli à la tâche ; il dépassait la soixantaine, ses forces l'abandonnaient, la lassitude le gagnait. Dans les derniers temps, il se plaignait de ne pouvoir suffire au surcroît de besogne. Très souvent indisposé, il se faisait, autant que possible, remplacer par son fils. Le procès-verbal de Jurade pour les visites du 1er janvier 1756 mentionne notamment ce détail que les jurats n'ont eu garde d'omettre: « M. l'Intendant qui était dans son cabinet et incommodé, n'ayant pu les accompagner, comme il est d'usage, M. de Tourny fils aîné les a accompagnés jusque sur le perron vis-à-vis l'escalier. »

La carrière d'intendant n'était pas des plus lucratives ; les plus zélés s'y ruinaient, quand ils étaient honnêtes. Malgré leur pension annuelle, malgré les honorifiques dont ils bénéficiaient, ils ne pouvaient faire face que difficilement à tous les frais de représentation, pour lesquels on ne leur comptait point d'indemnité particulière. Un intendant comme Tourny, qui demandait des primes seulement pour ses collaborateurs, qui renonçait aux honorifiques d'usage si convoités par les jurats lors des fêtes solennelles et qui, par contre, n'était aidé pour les dépenses que comportaient ces cérémonies ni par le pouvoir central, ni par un gouverneur, ni par un commandant de la province, devait fatalement s'appauvrir, quelle ; que fût d'ailleurs sa fortune personnelle. L'avoir de Tourny était assez considérable, mais il consistait surtout en biens-fonds qui n'étaient plus gérés d'une façon méthodique et suivie. Il n'avait plus son fils aîné à Paris pour veiller à la gestion de ses domaines. Sa fortune allait à la dérive. N'était il pas temps que le marquis sacrifiât un peu moins son intérêt personnel à l'intérêt général ? Il le devait, sinon à lui-même, du moins à ses enfants, ses futurs héritiers. 11 s'y décide tout juste un an avant son départ, en juillet 1756. S'inspirant et s'autorisant de l'exemple du comte d'Hérouville, qui, à peine arrivé dans sa province, sollicite une gratification, Tourny en demande une pour lui-même, ou plutôt pour son fils, après vingt-trois ans d'intendance. Il écrit au contrôleur général : « Aujourd'hui que M. le Comte d'Hérouville, croyant avec raison que 2629 livres qu'il a, par mois, d'appointements et fourrages, faisant par an 31514 livres, ne le mettent pas en état ele vivre convenablement à Bordeaux, il me semble que je puis sans indiscrétion, indépendamment de tout ce que dessus, vous faire les représentations de même espèce que les siennes, et d'autant plus que le temps qu'il y a que je suis en intendance a diminué, par l'état que j'ai été obligé d'y tenir, le fond de mon bien de plus de 300000 livres et que je serais fort embarrassé si je n'étais aidé de celui de mes enfants... J'ai l'honneur de vous écrire à ce sujet moins pour moi, qui ne compte pas encore rester ici un temps qui vaille bien l'a peine de solliciter cette grâce, que pour la préparer pour mon fils qui en me succédant ne serait point en état de se soutenir sans elle. »

Le Jugement des Contemporains

A Paris, le marquis habite au faubourg Saint-Germain d'abord, à l'hôtel de Grancey, rue Saint-Dominique, ensuite, rue du Bac, près les Récollettes.

Tourny eut le grand honneur de trouver des héritiers en dehors de ses fils et de ses proches, dans la personne de ses successeurs et, de leurs administrés. Ainsi, son histoire continue après sa mort par la tradition qu'il laissa. Elle s'établit de très bonne heure, et s'est perpétuée, jusqu'à nos jours. Elle a son origine dans les impressions des contemporains. La tradition n'a pas retenu les médisances ou les calomnies colportées contre, le grand homme ; ses ennemis prêchèrent dans le désert.

Tourny avait multiplié ses entreprises, il en laissait d'inachevées, mais ses successeurs y travaillèrent, et l'avenir leur fut favorable. Tout en s'élaborant, ces entreprises si nombreuses prolongèrent l'action exercée par le marquis, et elles aboutirent elles mêmes à d'autres oeuvres que l'exemple de Tourny inspira et dont il parut être le père. Ainsi sa mémoire se perpétua et sa marque s'est retrouvée jusqu'à nos jours dans l'administration des provinces, qui lui furent jadis confiées.

A lui tout seul, le marquis passe pour avoir renouvelé la face de la Guienne. On lui attribue les traits les plus intéressants de l'oeuvre de ses devanciers, comme, on lui réserve la paternité des trouvailles de ses successeurs. 11 aurait imaginé le grand canal projeté par Dupré de Saint-Maur, le grand pont de pierre de Bordeaux, et même la place des Quinconces. On dirait qu'il est resté plus d'un siècle en Guienne ; tout s'y rapporte à lui ; toute L'histoire des intendants se cristallise autour de son oeuvre ; les villes semblent dater de lui leur architecture et Leur prospérité. A travers l'histoire de Bordeaux, de 1757 à nos jours, on peut suivre l'influence de sa tradition et les créations qui lui sont dues.

Le dix-neuvième siècle n'est plus le siècle de Tourny, mais il devient celui de sa statue, pour que son souvenir n'ait plus, à compter avec le temps. C'est un culte officiel que la Restauration voue au marquis, et le comte de Tournon, préfet de la Gironde, se classe d'emblée parmi ses plus fervents admirateurs. L'exemple du marquis le guide comme il avait inspiré le citoyen Roullet, pendant la Révolution, et l'intendant Dupré de Saint Maur, sous l'ancien régime. « Son génie vaste et son esprit observateur, disait le comte de Tournon, n'ont presque laissé à ses successeurs d'autre soin que celui d'entretenir ses ouvrages, soins dont malheureusement ils se sont mal acquittés... C'est à refaire sou ouvrage, que nous voulons mettre notre gloire. » En menant à bonne fin l'investissementdu Château-Trompette, en le rasant pour planter lès Quinconces, le comte réalisait un des desseins les plus chers au marquis, et il méritait ainsi de lui être ; associé dans le souvenir de la postérité.

C'est sur sa proposition que le Conseil Général de la Gironde vota eu 1822 l'érection à Tourny d'une statue en marbre, qui devait être inaugurée en 1825, sous le préfet baron d'Haussez.

Un auteur qui écrivait en 1857 put regretter encore que le marquis ne fût plus de ce monde pour collaborer avec l'empereur :

« Si Monsieur de Tourny avait vécu de nos jours, que de grandes choses il aurait exécutées ! Quels prodiges de luxe et d'économie seraient déjà réalisés! Quelles séductions attireraient dans nos murs les industriels, les négociants et les voyageurs ! Appuyé sur un gouvernement aussi fort que celui de l'Empereur, disposant du crédit illimité accordé au génie moderne par la trinité de l'association, de la vapeur et de l'électricité, il aurait doublé en quelques années la population de Bordeaux et quintuplé les revenus de la Caisse municipale. Avec quel superbe dédain il aurait traité les petites jalousies, les petites économies, les petites idées qui sont encore si en faveur de nos jours ! L'Empereur, se serait il écrié; entend donner pleine satisfaction à tous les besoins moraux et matériels des travailleurs ; tous ceux qui directement ou indirectement s'opposeront aux projets d'amélioration et d'embellissement conçus dans l'intérêt du peuple, seront impitoyablement privés des faveurs gouvernementales. Je m'inquiéterai fort peu des l'usions de coteries politiques, mais je veillerai résolument à ce que les fautes eles administrateurs de la cité ne fassent pas remonter jusqu'à l'empereur la désaffection qu'elles inspireraient à la population. Mes amis, mes collaborateurs et moi, seront ceux qui déploieront le plus de zèle et d'intelligence, clans l'oeuvre de la régénération bordelaise et girondine. Je veux que tout le monde ici travaille au bien-être commun, parce que c'est la volonté de l'Empereur. »

Le dix-neuvième siècle, a pris fin à Bordeaux, sur un nouvel hommage ele la ville à son bienfaiteur. La municipalité républicaine de 1900 a remplacé, la statue de marbre de Tourny par une statue de bronze. A cette occasion, des discours ont été prononcés par le Maire, par M. de la Ville de Mirmont, par M. Froment, directeur de l'Académie de Bordeaux. Chacun d'eux est venu apporter au grand homme le tribut de son admiration et le témoignage de reconnaissance et d'affection que tous les Bordelais doivent à leur Tourny.

Monsieur Lavisse écrivait à propos de Colbert, on ne peut s'empêcher de voir dans l'histoire de Tourny un intéressant épisode et de répéter cette phrase son sujet. « L'histoire de son administration est belle comme un drame. »

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