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Source : A travers le vieux Bordeaux - Ernest Laroche - Récits inédits - Légendes, Études de moeurs, Portraits, Types, Monuments - Reconstitution des quartiers pittoresques - 1890

PRÉFACE DE CH. MARIONNEAU

A travers le vieux Bordeaux. Voilà certainement un titre, mon jeune ami, qui devait me rendre votre travail bien sympathique, et j'en ai lu les épreuves avec un intérêt particulier. Comme vous, je m'intéresse vivement à tout ce qui se rattache à cette belle ville. Nos vieilles chroniques, si naïvement rédigées parfois, tous nos annalistes, nos historiens, ont été souvent l’objet de mes lectures. Il est surtout une bibliothèque où j'ai passé de bonnes heures à feuilleter des brochures introuvables, des manuscrits inconnus de bien des chercheurs, où j'ai souvent oublié les heures présentes à la méditation des événements d'autrefois. Cette bibliothèque est celle d’un vieil ami de cinquante ans,très riche en souvenirs bordelais, malgré notre précieux dépôt d'archives et notre grande bibliothèque ; c'est la librairie de M. Jules Delpit, au bourg d’Izon ; de M. Jules Delpit, le fondateur de la Société des Archives historiques de la Gironde, et qui fut l’initiateur de notre si curieuse collection de publications municipales (bien avant l’heureuse intervention de M. le comte de Chasteigner), de laquelle se sont inspirées tant d’honorables Sociétés françaises.

Mais, étrange chose, au lieu de vous attarder dans nos poudreux documents, dans l’exhumation de tant de pièces fort anciennes, laissant à M. Camille Jullian le Bordeaux gallo-romain et à M. Leo Drouyr. le Bordeaux moyen-âge, vous avez su rajeunir l’ensemble de vos chères études, vous inspirant du vieux Bordeaux de nos grands-pères et justifiant votre titre par ce vers bien connu :

« ce moment où je parle est déjà loin de moi ! »


Ah! certes, je ne vous fais point un reproche de nous avoir conservé dans un style si vif, si moderne, si spirituel et pétillant, mais souvent endiablé, la description et les souvenirs de tant de lieux à la mode, il y a bien des années, et dont les traces, presque effacées, n'avaient pas été si patiemment et sincèrement reproduites comme dans votre livre, d’un caractère si local. Vos cabarets, vos tavernes, vos guingueites du vieux temps n'avaient pas eu jusqu'ici leur chroniqueur spécial, aussi aimable qu’érudit ; vous l'êtes, restant en tous vos chapitres un des plus aimables conteurs du « domaine du passé ».

I! est certain qu’on reconnait toujours dans le style de l’homme l’homme lui-même ; combien, en disant cela, était dans le vrai le grand Buffon !

Pour moi, je ne sais rien de plus affligeant que de lire une page écrite par la plume de Pierre et signée du nom surprenant de Paul, ou quelques emprunts à peu près équivalents. C’est la plus triste des fausses monnaies qu’on puisse fabriquer, et je plains fort ceux qui s’en servent pour obtenir l'estime des ignorants ou des naïfs. Mais, en vous lisant, je vous retrouve tout entier jeune, très jeune, d’une vivacité méridionale, d’un langagealerte et très modernement tourné. Vous me peignez, en artiste, de vieilles choses avec un détail infini et vous faites de votre ouvrage une oeuvre essentiellement personnelle.

Je ne veux pas dire que vous écriviez ici comme un académicien, et je vous en félicite, en raison de votre âge; votre livre a ses défauts, ses lacunes, car peu de personnes échappent à ces infirmités ; mais, vous avez un langage plaisant qui fera passer des inexactitudes de dates ou de noms que, je l’avoue, je n’ai point découvertes. Oh! par exemple, je ne puis vous pardonner de redire, après bien d’autres, il est vrai, et c’est là votre seule excuse, que « Tourny fut le premier qui fit planter la pioche des démolisseurs dans le Bordeaux si pitloresque du moyen âge. »

Vous n’avez qu’une seule raison pour justifier cette assertion, c’est d'avoir eu trop de confiance dans les écrits d'hommes justement estimés, mais qui, dans l’éloge de M. de Tourny, ont commis de sérieuses erreurs ; ils ont fait plus, en mettant sur la tête d’Aubert de Tourny une couronne, dont la plus grande partie des fleurons sont dus à François Boucher, Charles Esmengard et Dupré de Saint-Maur, qui ont pris une très large part aux embellissements du Bordeaux que nous admirons aujourd’hui. Ah! croyez-le, je ne suis pas le seul à vous affirmer ces faits et ce n’est pas à la légère. J'en appelle à tous les écrivains et patients chercheurs de documents de premier ordre, qui se trouvent dans les vieux papiers de l’intendance de la province de Guyenne ; ces travailleurs n’acceptent pas comme véritables tous les faits énoncés par les historiens modernes de Bordeaux.

Après votre revue humoristique des cabarets et des guinguettes, les chapitres suivants comprennent, sousle titre : Les Blancs et les Bleus, le récit populaire de l’état des esprits de 1814 à 1815 ; à cette époque les querelles étaient fréquentes et batailleuses. C’était le temps des chansons politiques et des rondes aux carrefours, où l’on sautait au chant du couplet :

« Nous l’avons planté,
Bonaparte au bout d’un piquet. »


Ce n'était pas, je l'avoue, très riche de rimes, mais c'était plein d’entrain et de passion patriotique. Vous rappelez, à ce propos, de vieilles sornettes satiriques que je me souviens avoir lues sur de petites feuilles jaunies, qui se colportaient dans les rues et que nos grands-pêres chantaient encore en 1830, à l’époque où la cité bordelaise voyait s’évanouir sa vieille réputation de Ville du Lys et souriait à la fameuse offrande d’un bers au duc de Bordeaux. C'est là qu’apparaît la fameuse Mme Anniche, qui eut alors son heure de célébrité ! Malheureusement,les discussions plus ou moins violentes des partis ne se bornaient pas à des chansons, et c’est à ce propos que vous racontez avec chaleur ces coups d’estoc et de taille qu’échangeaient les Blancs et les Bleus, et qui, parfois, se terminaient tragiquement dans la fameuse rue ou ruelle, je ne m'en souviens plus, dite pour cela Coupe-Gorge!

Par une heureuse transition, vous me remémorez ensuite des scènes patriarcales bien attendrissantes : la cérémonie du Souc de Nadau ou de la bûche de Noël, que je ne retrouve qu'au fond de quelques villages vendéens. Alors, dans nos anciennes paroisses, ce n'étaient que processions nocturnes, et nos vieilles rues retentissaient du chant : « Jouez hautbois, résonnez musettes, » — qui ne jouent et ne résonnent plus que devant quelques madones italiennes. Puis, tout se terminait par le traditionnel repas en famille et non, comme de nos jours, dans un luxueux restaurant.

À propos des fêtes de Noël, vous parlez de la bénédiction du feu et de la procession autour du bûcher, répétée neuf fois. Ceci me rappelle un pareil usage dont je fus témoin, alors bien jeune, vers 1828, sur la place du Vieux-Marché. Le curé de Saint-Paul, précédé des hallebardiers et suivi de son clergé, vint sur cette place, auprès du feu de Saint-Jean, dont il fit neuf fois le tour, en le bénissant, de même qu'il fit pour des petites croix d’herbes et de fleurs champétres, Comme nous en voyons encore à l'entrée de plusieurs maisons pieuses.

La prépondérance du clergé fut surtout très grande en 1817, et cette supériorité d’autorité resta longtemps vivace. Quelques octogénaires se souviennent encore des portements de croix de mission, de leur plantation et des prédications chaleureuses, en plein soleil, par le père Rauzan, à qui l’on adressait : « La Douzaine poétique ou l'A-propos du coeur, par un volontaire de Thémis el d’Apollon, l'ami de son Dieu, de sa Patrie et de son Roi. » Tout cela nous explique la promulgation dela loi du sacrilège.

Puis, vous parlez du dimanche de Pâques fleuries, qui n’est plus aujourd’hui que le dimanche des Rameaux, où l'église est toute frémissante de branches de lauriers et d'oliviers, chargées de friandises à l’adresse des jeunes enfants. Ces croyances historiques nous reportent à l'entrée triomphale dans Jérusalem et nous font mieux comprendre la douce et grande poésie des Rameaux de Faure et de la peinture murale d'Hippolyte Flandrin, à Saint-Germain-des-Prés, C’est donc avec intérêt que j'ai lu cette revue des anciens marchands de bonbons et de rameaux, où j'ai retrouvé le petit vieux Pagès, le parfumeur de la place du Théâtre, avec ses culottes courtes, ses bas chinés et ses cheveux en queue, en style du XVIIIe siècle.

Voici la grande fête de Pâques, où apparaissaient alors régulièrement les pantalons de nankin et les robes d’organdi… Alleluia! Alleluia!… nous sommes aux beaux jours d'avril, au renouvellement de la nature ; nos jardins se couvrent de fleurs; tout le monde est en fête. Je ne suis donc point surpris que les feuilles de votre livre soient empreintes d’une fièvre de jeunesse exubérante, que votre plume trace de chaudes et folles images, colorées des teintes les plus tendres, et s’abandonne à la plus aimable fantaisie. Alleluia ! Alleluia!

Je viens d'écrire fantaisie et en effet votre livre nous donne l’histoire du vieux Bordeaux en une série de tableaux d’une charmante verve. Sans vous préoccuper outre mesure de l’ordre chronologique, vous nous ramenez du Printemps à la fête des Rois, par votre intéressante nouvelle de l’Hôtellerie du Chapeau-Rouge. Puis, vous devenez plus grave, je ne dis pas plus triste, avec vos récits inédits sur le Cimetière des Étrangers et sur la Recluse de la Croix-Blanche, auxquels vous faites succéder l’intéressant chapitre sur la Foire d'autrefois et celui de la Foire Saint-Fort, où vous vous occupez, un moment, de pure archéologie, de cette science bien attrayante, mais bien sérieuse et qui semble exiger de ses adeptes un visage austère. Dès lors, je n’ai pas lieu d’être étonné de vous retrouver plein d’entrain dans l'exposé mouvementé des anciennes montagnes russes et dans celui, d’une curiosité bien attachante, de nos stations balnéaires, de nos Bains de mer. Voulant bien justifier le titre de votre ouvrage, vous ne vous en tenez pas au rappel des vieilles choses d’unecinquantaine d'années, vous remontez bien plus haut le cours des âges. Nous revoyons ces Hôtels des miracles, ces cours tumultueuses, aux « pantagruéliques ripailles », aux tristes infirmités morales et physiques. Vient ensuite le Trésor de la Chartreuse; ici, le merveilleux le dispute à l'intérêt historique.

Les Grands Hivers, statistique rigoureuse de nos frimas, plus effrayants que ceux, cependant bien rudes, que nous venons d’éprouver. Mais ce ne sont pas seulement les événements atmosphériques dont vous nous conservez les souvenirs, vous nous parlez, en des pages émueset patriotiques, des vénérables types des vieux de la garde et des fondations de retraite pour les glorieux survivants de nos armées. Après les histoires sérieuses viennent heureusement, pour réjouir le lecteur, les pastorales inspirées de ce bon Fréron, précurseur de la controverse moderneet l’un des plus harcelés par la plume acerbe du grand Voltaire. Fréron, fondateur de l'Année lilléraire, fut cependant le premier historien de nos rosières, en écrivant l’origine de celle de Salency. Tout votre chapitre sur la rosière de La Brède est écrit de plein jet et j'ai véritablement eu du plaisir à vous suivre sur la grande route poudreuse du Bouscaut. « Dans les grands blés, où courent des ondulations de brise, les coquelicots légers mettent des larmes de sang, et, toutes proches, dans les prés tondus déjà, les vaches, levant leur grand oeil étonné et semblant reprocher à tous ces gens qui passent sur la route. de troubler, par le bruit de leurs chansons, la solitude.et le grand calme d’alentour. » Il y a, dans votre compte rendu de la légende, du récit vrai, du paysage ; le tout en un babil qui ne manque ni de critique, ni d'esprit : le nom de Montesquieu vous l'imposait.

L'épouvantable sinistre de notre port, ou, pour me servir de votre titre, les Incendies de la rade, exigeaient de votre part une relation des plus consciencieuses, et vous vous en êtes fort bien acquitté. Je ne crois pas qu'un ouvrage local traite si complètement les multiples incidents de ce drame maritime.

L'historique du Parc-Bordelais, dont les débuts sont déjà lointains, demandait un chroniqueur fidèle pour conserver l’exposé des nombreux événements survenus dans cette magnifique promenade, inaugurée, il y a peu de temps, par le Président Carnot ; grâce à vous, nous aurons une histoire du Parc-Bordelais, depuis son origine, que nous serons très satisfaits de posséder.

Enfin, vous terminez votre livre par un retour sur le vieux temps, où tous les actes de la vie se produisaient non loin d’un antique mur gallo-romain qui, dès cette époque jusqu'à nos jours, vit passer tant de générations bordelaises. Je ne parle pas du vieux forum, du temple de Tutelle, du palais de l'Ombrière, de la cathédrale Saint-André, de l'Hôtel de Ville, mais de la place du Vieux-Marché. C'est dans les alentours de cette vieille place deu grand mercat, que, dès les temps les plus reculés, la confrérie des bouchers qui avaient dans ce quartier leurs bancs carnassiers ou bancs à tailler chairs, exerçait son commerce,et c'était dans cette sorte d'égout, de gémonies, appelées lo mu, abrégé et traduction de murum, que l'on abattait les boeufs, l’on égorgeait les moutons et les agnelets ; ces derniers, ainsi que je l’ai vu bien au delà de 1830, se vendaient encore vivants sur la vieille place, très anciennement appelée place du Marché-aux-Veaux. Vous nous rappelez aussi la Paneterie, la Clye ou Clide, où se débitaient le poisson, et le Pilouret, dont le nom indique l’humiliante destination. Ce n’est pas tout, vous nous faites revivre les grandes émeutes populaires, non loin de la résidence des jurats et du Parlement, et vous retracez les scènes sanglantes des rues du Loup, Arnaud-Miqueu, des Épiciers, du Pas-Saint-Georges, entre les archers du guet, les Ormistes, les Bien-intentionnés, où tant de clameurs s’élevèrent : Vive le Roi! Plus d'Ormée! Vive le Roi, sans gabelle! où le fougueux Dureteste, ce Masaniello bordelais, paya de sa vie son heure de triomphe, où Jacques Filhot et le jurat Fonteneil déployèrent un courage héroïque, où le conseiller Tarneau périt victime de son intervention.

Voilà, je crois, mon jeune ami, ce que j'ai vu dans votre livre, et je vous renouvelle mes meilleurs compliments pour l'intérét que j'ai pris à cette lecture.

Toutefois, je ne veux point finir ma lettre sans vous féliciter de l'idée heureuse que vous avez eue de joindre à votre nouvelle Chronique bordelaise une pléiade de nos artistes : Quinsac, Lear, Didier-Pouget, de Fonrémis, Fontan, Forel, Léonce Burret et notre savant doyen, Leo Drouyn. Rien de mieux trouvé pourplaire à de nombreux lecteurs que de réunir, à des pages remplies d’entraînement et de gaieté, les non moins plaisants et charmants dessins ou croquis dont vous avez illustré votre ouvrage ; je vous trouve en bonne compagnie. Vos chapitres m’ont fait souvenir bien des fois des fines eaux-fortes et des spirituelles lithographies de trois artistes anciens : Pierre Brun, Gustave de Galard et Louis Gintrac, qui furent aussi, à leur heure, à l’aide simplement de leur crayon, de véritables chroniqueurs de notre vieille cité.

En terminant, permettez-moi d'exprimer un avis bien sincère, que m'inspire mon expérience : nos bistoriens et nos annalistes se font vieux et bientôt ils disparaitront, comme l'ont fait les anciennes maisons du vieux Bordeaux. A vous, dés lors, de continuer les recherches locales, de nous retracer certains passages d'annotateurs bordelais, originaux et spirituels, comme Pertarrieu ; de nous remettre en mémoire l'établissement, les débuts de plusieurs de nos sociétés littéraires : la Société Philomathique, la Société Linnéenne, l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, afin de prouver qu’on ne dansait pas, qu’on ne chantait pas toujours en notre pays : que les émeutes ne succédaient pas aux discussions politiques ; mais qu’on savait allier aux délassements de la vie, l'étude des recherches sérieuses et les charmes consolateurs de l'esprit. A vous donc de vous inspirer des livres de première main, particuliérement de documents inédits; mais, surtout, défiez-vous de Berñadau.

Et maintenant, souffrez que je vous dise, avant de vous quitter, combien je suis surpris de la gracieuseté que vous me faites ; je n’ai pas été à la peine de la création de votre livre ; je n'ai eu qu'à vous suivre pas à pas, et, par déférence Pour mes cheveux gris, vous avez bien voulu me mettre à l'honneur! Double raison de vous offrir tous mes remerciements.

15 Avril 1890 - CHARLES MARIONNEAU.



Les anciens cafés

Le cabaret où, si vous le préférez, le café tient une place importante dans la vie des gens. De même que la Grèce et Rome avaient les xénies et les popines, que l’Allemagne a les kellers, l'Angleterre les public-houses, l'Espagne les ventas, l'Italie les osterias et la Chine les cong-quans, la France a les cafés en grande quantité. C’est un fait acquis, acceptons le tel quel et essayons d’en tirer, ainsi que l’a fait d’une façon si heureuse Alfred Delvau, le détail curieux.

Il y a longtemps, belle lurette, que les cafés et les cabarets sont devenus les salons de la démocratie, de tout le monde, comme l'a dit M. Hippolyte Castille. Et si vous voulez des noms, je puis vous en fournir et non pas des moins illustres.

Socrate, le sage, allait volontiers dans les tavernes d'Athènes, et s’attardait au milieu des oisifs et des portefaix du Pirée ; Denys le Jeune, dans les cabarets de Corinthe, et Virgile, le doux Virgile, dans les popines syriennes, de même qu’Ovide, en compagnie de Properce et de Tibulle, chez le cabaretier Coranus.

Puis, plus près de nous, est-ce que Shakespeare le génial ne fréquentait pas assidûment, trop assidûment, la Taverne du Cygne, à Londres ; Luther, l'Ourse noîre, à Orlemonde ; Rabelais, notre Rabelais, la Gave peinte, à Chinon; Cromwell, le Lion rouge ; Goethe, l’Auerbach keller, à Leipzig ; François Villon, le pâle bohème, la Pomme de pin ; Ronsard, le Sabot ; Racine, le Mouton blanc, où il composa ses Plaideurs; Voltaire, le Café Procope ; l'abbé Prévost, le petit cabaret de la Huchette, où il commit Manon ; Vadé, Collé et Panard, ces chansonniers que l’on veut, avec raison, remettre en honneur aujourd'hui, le Tambour royal, chez Ramponneau, à la Courtille, d’où tant de gens sont descendus ?

Peut-être aussi avaient-ils une naïve confiance dans la parole des alliés déclarant ne pas faire la guerre à la France mais à Napoléon, et croyaient-ils que le pavillon blanc serait pour eux une garantie !

Et plus près, plus près de nous encore, ceux que nos pères ont connus, aimés ou admirés : Véron, Alexandre Dumas le père, Méry, Roger de Beauvoir, Théophile Gautier, n’étaient-ils pas les familiers de cet aimable et minuscule cabaret de la mère Saguet, où s’est dépensé tant d'esprit et, du bon, où se sont tant de fois attablés, au temps de la prime jeunesse, Adolphe Thiers et Crémieux, Victor Hugo et David d'Angers, Tony Johannot et le pauvre Armand Carrel ?

Ont-ils eu raison ceux-là de fréquenter au cabaret? Cela ne me regarde pas, ni vous non plus, du reste. Un modeste, un conteur n'est pas forcément un moraliste. La recherche du « pourquoi », du « comment » des choses et des faits d'une psychologie spéciale et aride ne le tente pas. Il constate l’incontestable et passe, furetant toujours, dans sa course sans merci ni trêve, après le renseignement, l'indication, le document, l'inédit et c’est déjà un titre à la considération distinguée de ses contemporains !

Bordeaux est certainement exploitable, explorable, si vous voulez à ce point de vue. Il y aurait beaucoup à glaner de ci et de là, à l'aventure, en flânant, pour les Bordelais qui se connaissent si peu d’une façon intime, dans l’histoire des « buvants » de tous ordres, étranges souvent, intéressants toujours, qui ont inondé, c'est une figure, notre belle cité gasconne. Que d’enseignements on peut tirer de ces promenades, de ces hantises fréquentes ! Et bien que notre ville offre non point à l'observation, mais à l'étude et aux investigations, un champ moins vaste que Paris, on doit essayer quelques incursions dans le domaine du passé. Il y a à faire comme une ébauche de l'histoire curieuse de Bordeaux, types et lieux, découverte en buvant un bock, en dégustant le petit bleu, en savourant une tasse de crème, la pipe ou le cigare aux lèvres, suivant le cas, et crayonnée au hasard de la plume et des impressions multiples.

À ceux qui se voilent la face devant le nombre, tous les jours plus grand, c’est à reconnaître, des maisons où le plaisir énervant se tarife, où, au milieu de la chanson claire des pintes et des brocs, les jeunes de notre génération vont, sous le prétexte d'oublier des chagrins qu’ils se créent, et de rèver aux illusions envolées pour un jour avec la dernière amourette, s’emplir la tête de fumées lourdes, se fausser le jugement et dissiper le meilleur de leur jeunesse ; à ceux-là je citerai aujourd’hui, comme palliatif, s’il en est, quelques-unes des guinguettes et des salles publiques installées dans notre ville pendantle premier quart du siècle.

Alors florissaient les Champs-Élysées, la Charmille, Vincennes, Plaisance, Sacouty, au canton de la Rode (rue Croix-de-Seguey), le Bon Grenier, chez Tartillette, rue Paulin, prés la rue Bel-Air (rue Naujac); le Petit-Bosquet, L'Ile-d’Amour, à l'entrée de la rue Pont-Long (d’Arès) ; l'Hôtel Femelle, rue de Condé, près des Quinconces, où l’on achevait la démolition du Château-Trompette ; les cabarets de Flageolet et de Rochefort, ce dernier au Grand-Marché (il existe encore) ; Blanchereau, le Champ d'asile et le Barricot, chemin d’Arès ; le Montferrand, rue Laroche, à côté de la source de Figueyreau où les marchands d’eau, ces types oubliés, allaient s’approvisionner ; les Pelit et Grand Versailles, deux concurrents, chemin du Tondu, à deux pas du cours d’Albret ; le Trianon, à côté de la vieille église de Sainte-Croix, le bal équivoque du Sabot ou de la Galoche, rue de la Chartreuse, et tous les cabarets sans désignation, avec leurs enseignes de fer-blanc peinturluré grinçant au vent et leurs charmilles fleuries, où dans un doux nonchaloir, allaient s’oublier les grisettes, les vraies, les seules, les Bordelaises, en robe à taille courte, tabliers à corsage et à bretelles, bas à jour, souliers découverts à attaches, et la tête coquettement encadrée dans le mouchoir de madras ou la coilfe blanche, les jours de grandes fêtes.

La mode était alors aux visites à Maconnais, un bastringue situé rue du Palais-Gallien, tout au coin de la rue Turenne, près de la poudrière, à deux pas des ruines romaines qui occupaient l'emplacement où ont été tracées depuis les rues Sansas et du Colisée et une partie de la rue Émile-Fourcand.

On se rendait souvent chez les Frères Arnaud, qui sont devenus le Moulin-Rouge sans changer de réputation. Les oisifs aimaient s’attabler volontiers, pendant les longues soirées de janvier, en devisant autour des poëles rougis, à la lueur vacillante des chandelles, au Café des Aveugles, rue Planturable (Émile-Fourcand), près le Colisée; au Chien-Canard (?), et à la Table ronde, le premier rue Voltaire, le second rue Huguerie, au coin de la rue de la Taupe (Lafaurie-de-Monbadon), et au Petit-Matelot, guinguette qu'il ne faut pas confondre avec les restaurants du même nom, situés, l’un à mi-chemin de Cenon, l’autre près de l'étrange maison des Quakers, ces fantasques gris, bâtie au milieu d’une des anciennes sablières de la rue de Marseille.

On dansait ferme à cette époque ; la danse était même la seule distraction, et les avant-deux, les valses, les sauteuses, les pastourelles allaient leur train. Il fallait voir, c'était merveille ! Quand je dis la seule distraction, je me trompe. Il y en avait une autre qui consistait à mettre en chansons, et quelles chansons, bon Dieu ! les faits les plus communs, les plus ordinaires, les riens, les bagatelles. Les ouvriers qui fréquentaient les bals raillaient amèrement les « calicots », vers qui allaient évidemment toutes les préférences des demoiselles. Les calicots répliquaient vertement et la lutte tournait à l’aigre en un clin d'oeil. Bien souvent, c'étaient les pauvres griseties qui souffraient de cette lutte poétique ; à preuve la chanson suivante qui courait les faubourgs de Bordeaux en 1818 et que je vous livre telle que je lai découverte récemment avec la notation de l'air, un air de danse, bien entendu :

Rue de l’Église-Saint-Seurin,
Il y a une fille qui se croit bien.
....Malgré tous ses attraits gâtés,
La pauvre fille se croit une beauté!
..............................
Jeunes gens qui voulez lui parler,
Allez-vous-en à Maconnais ;
Elle doit s’y rendre pour y montrer son pied
À un jeune homme que e ne puis nommer.
..............................
(Textuel.)


Et c'était tous les jours ainsi, à propos de botte, ou de jambe, pour mieux dire. Rien n'arrêtait la haute inspiration, rien ne tarissait la verve des poëtes-amateurs dont pas un seul, hélas ! n’est allé à la postérité. Ils traduisaient de leur mieux leur sentiment en strophes plus ou moins correctes, en se souciant, on l’a vu, des règles de la prosodie comme d’une guitare ; et si maintenant tout finit par des banquets, tout alors, ainsi que je l'ai dit plus haut, finissait par des chansons.

Et, somme toute, c'est encore, certes, la meilleure facon de comprendre la vie.

Puis, quand le printemps montrait le bout de son petit nez rose derrière les grands arbres des allées de Tourny, dans le rire ensoleillé des premiers beaux jours, quand c’étaient les Pâques fleuries, et le bon soleil alors était précoce! les grisettes prenaient vite les robes et les brassières d’indienne à ramages, les mouchoirs aux couleurs tendres, et s’en allaient, dans la grâce éclatante de leurs vingt ans, courir les sentiers, belles et désirables, au bras des « prétendus » enamourés. Puis, en rentrant, ne sentant pas la fatigue, tellement on était heureux d'aimer et d’en vivre, on hâtait le pas, à travers les rues tortueuses, éclairées, comme vous savez, par de rares lanternes suspendues à des cordes tendues de droite à gauche des voies étroites, et que le vent se chargeait d’éteindre au début de la soirée, pour aller achever la journée soit chez Bojolay qui tenait à ce moment le Thédire de la Gaîté, sur les allées de Tourny, à côté d’un café qui, depuis, a un peu perdu de son importance première, le Café Kern, soit au Théâtre de Gillotin, sur la place des Quinconces.

Gillotin avait édifié sa scène à peu près à la place qu'ont occupée tour à tour le théâtre du Gymnase et les bureaux du journal le Nouvelliste. Il était entouré, comme son concurrent la Gaîté, seulement de quelques masures et petites échoppes dont l'aspect offrait un contraste saisissant avec l’aspect de la " Maison Gobineau ", oeuvre de l'architecte Victor Louis, qui déjà se dressait, imposante, sur les magnifiques allées d'arbres de Tourny.

Maison Gobineau Maison Gobineau
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Le 12 avril 1801, un petit spectacle pour le genre des variétés avait été établi sur les allées de Tourny, dans une baraque décorée du nom de Salle de la Gaîté. Elle fut brûlée le 42 mars 1802. Le directeur fit rebâtir son ancienne salle qui fut baptisée. Théâtre de la Gaîté, ainsi que je le dis plus haut, et y réalisa des recettes assez rondelettes, jusqu’au jour où l’on réduisit à deux le nombre des théâtres permanents à Bordeaux : l’un pour le grand spectacle, l'autre pour le genre des variétés.

Le mème directeur avait également fait construire, route de Saint-Médard, les Folies-Bojolay dont je reparlerai. Le soir, aussi, les maris qui échappaient par hasard aux exigences de leur moitié, ou qui trompaient leur aimable surveillance, se réunissaient au café de l’État-Major, à la « Rotonde des Français », narguant au passage les petites... dames qui débouchaient de la rue du Canon (de la Vieille-Tour), pour faire leur promenade quotidienne. L'usage, en ce qui concerne ces dames, ne s’est, pardieu ! pas encore perdu !

Au café de l’État-Major, puisque j'ai parlé de lui, se réunissaient aussi des journalistes, Couderc ou J. Arago, appartenant soit au Mémorial, soit au Kaléidoscope, l'ennemi acharné de M. de Villéle ; des acteurs, Desforges, Buet, Fournier, un comique ; des musiciens, Duchaumont fils et Duchaumont père, violon-solo au Grand-Théâtre et chef de la famille Amourous, si connue et si justement estimée.

On y a vu, tour à tour, le grand Talma et Pauline Rossignol, une danseuse-étoile, qui demeurait au Puits-de-Fer, au coin de la rue de la Taupe et du cours de Tourny (où se trouve actuellement le café de l'Époque), et qui faisait, surtout dans l'Amour au Village, les délices des lorgnettes abonnées aux fauteuils de la salle Louis. Ligier s’y arrêtait parfois, en descendant de sa propriété de la rue Ségalier ; de même que Déruisseaux, un comédien médiocre, mais un garçon de coeur, qui se tua, un soir, en plein théâtre, pour échapper aux sifflets et aux quolibets des spectateurs un peu moins Bordelais que de nos jours, je veux dire un peu moins... indulgents.

Hélas! ce passé s’efface peu à peu, chaque jour davantage, avec l'image des Mimis et des Babets qui, belles d’insouciance, de gaîté et de jeunesse, couraient les bois de Pessac et de Talence, dans un froufrou de pompadour et de percaline neuve, et attachaient leur petit coeur tout entier au fil d'une amourette, à l’âge où ce coeur : entrait en efflorescence comme les bosquets au mois d'avril.

On a oublié les chansons des grisettes, et c’est à peine si on peut saisir, au fond de la brumetriste des années, un souvenir de cette époque pleine d’une poésie intime, alors qu'on va s'asseoir, au printemps, sous les treilles bourgeonnantes, dans la campagne aimée de nos aïeux.


Blancs et Bleus en 1845

Nous nous rappelons, par les récits de nos grands-pères, les luttes politiques auxquelles donnèrent lieu, dans notre ville, la chute de Napoléon 1er et l'avènement de Louis XVIII Les fidèles de l'empereur et les fanatiques du royalisme se livraient bataille sur tous les terrains. Je ne veux parler aujourd’hui que des rixes des rues et des combats à coups de chansons. Donc, à la fin de l’an 1815, les querelles étaient fréquentes dans les rues, et des rixes s’ensuivaient entre gens du peuple, royalistes et bonapartistes. Et les coups pleuvaient dru ! Les belliqueux partisans de Louis ou de Buonaparte n'auraient certainement pas apporté plus de rage et d’acharnement dans la lutte contre les Anglais.

Les royalistes, qui se sentaient les plus forts, ne cessaient de narguer leurs adversaires, de les molester en prose, en vers... et contre tous ! Quelque vieil émigré, sans doute, avait commis le couplet suivant qui se chantait avec accompagnement de coups de trique au besoin — sous les fenêtres des bonaparlistes :

Pauvres bonapartistes,
Qu’avez-vous à pleurer?
Vous avez un air triste :
Est-ce pour ce guerrier
Qui souvent dans le Nord
A mis tout en déroute ?
Le vent soufflait si fort
Que le nez vous en goutte.



Les dames dela halle du grand marché des Fossés surtout étaient intraitables et espéraient en imposer à leurs contemporains par l’étalage de sentiments royalistes et de costumes qui traduisaient fidèlement ces sentiments : robes blanches, tabliers de soie verte et souliers de prunelle à attaches vertes.

Les hommes portaient la cocarde blanche à leur chapeau et s'en seraient voulu s’ils n'avaient arboré le dimanche le drapeau blanc officiel à gros noeuds verts, tout en haut de leur échoppe aux murs crépis.

On promenait à ce moment le buste en plâtre de Louis XVIII par les principales rues de la ville, et le cortège passait au milieu des ovations enthousiastes sur une jonchée de feuillage et de fleurs. Les dames de la halle qui avaient formé une vaste association et marchaient précédées d’une bannière que l’on a vue longtemps suspendue aux voûtes de l’église Saint-André, étaient au premier rang des spectateurs, houspillant au passage, malmenant dans leur pittoresque idiome gascon, couvrant de quolibets d'autres femmes connues pour bonapartistes, que l’on gratifiait de l’agréable qualificatif de « terroristes » et qui répondaient en menaçant du poing, en montrant bec et ongles. je n'ose pas dire :et le reste, et cependant...!

Et c’étaient des fêtes, des manifestations sans fin, des chants d’allégresse, des vivats, des bruits de pétards dans l'air, comme une débauche de joie dans toutes les classes ; car ce mouvement eut ceci de particulier, je parle pour Bordeaux, qu'il engloba tout le monde, grands et petits, riches et gueux. On apprenait des chansons dans le genre de celle-ci, par exemple, que l’on débitait à tout propos et surtout hors de propos :

Les dames du Grand-Marché
Ont voulu célébrer
Le retour d’un bon père.
C'est là que leur coeura parlé;
Sans craint’, sans fard, avec gaîté,
Elles ont chanté et répété :
Vive le Désiré!

II

Oh! que tu fais d'heureux,
Monarque des cieux,
Qui règnes sur la France!
En voyant ce prince chéri,
Du peuple le plus ferme appui,
Nos coeurs diront à l'unisson :
Vivent tous les Bourbons!

III

Bordeaux, quel doux espoir!
Bientôt tu vas revoir
Cette aimable princesse (1);
En lui rendant ce roi chéri,
Du peuple le plus ferme appui,
Nos coeurs diront à l'unisson :
Viventtous les Bourbons!

(1)La duchesse d'Angouléme.



marchandes de Bordeaux les imitérent dans la circonstance que je viens de rappeler. Mais, afin de donner plus de magnificence à leur offrande, elles résolurent d’y associer les principaux habitants de la ville, en recueillant des souscriptions volontaires.

Le berceau, béni par l'archevêque, fut remis à la duchesse de Berry le 16 septembre 1820 par trois députées présentées à la cour par leur compatriote, M. de Sèze, pair de France. A cette occasion, une médaille commémorative fut frappée qui portait à son revers l'inscription suivante :

« La mai daou noubet Henric Dioudounat, a lous de Bourdéous qu'an baillat é as brabes Bourdeléses qu'an pourtat lou brés oun drom lou hillet daou Biarnés duc de Bourdéous. »

Mais les bonapartistes tenaient bon : ils avaient confiance, ces gens-là. Ils croyaient à la possibilité, à l’imminence du retour de leur monarque bien-aimé. Ils répondaient aux attaques de leurs ennemis, aux vexations dont on les accablait, par des coups d'épée s'ils étaient gens de marque ou militaires, par des coups de poing s’ils étaient roturiers. Une querelle commençait, soit dans un café, soit aux Folies-Bojolay, route de Saint-Médard (vis-à-vis les Deux-Ormeaux), qui finissait souvent d’une facon tragique dans une rencontre dans la rue Coupe-Gorge, derrière la Chartreuse, à deux pas de Vincennes.

Îls essayaient bien de conspirer un peu entre-temps, mais en pure perte, et piteusementils échouaient.

Et, comme une suprême raillerie, pleine de dédain et de mépris, une chanson dont la tentative de restauration impérialiste faisait tous les frais, courait les rues, poursuivant comme un remords, ou plutôt un cauchemar épouvantable, les partisans du Corse à la redingote grise. La voici, textuelle :

Quelle heure est-il? c'était le mot
De nos bonapartistes.
On a découvert leur complot :
Voyez commeils sont tristes,
Malgré la grande obscurité,
Ce mot lugubre et sombre,
Les amis de la royauté

II

Pourquoi nous dire : Il est minuit,
Quand c’est midi qui sonne?
Je crois que vous perdez l'esprit,
Qu'un démon vous talonne.
Cherchez votre Napoléon
Avec une lanterne,
Et sachez toujours qu'un Bourbon
En plein midi gouverne!

III

Un chef de parti, l’imprudent
Qui sousle dépit crève,
Dans un moment très éloquent,
Nous fit part d'un grand rève.
Il avait vu dans un ballon,
Chose sûre et certaine,
Partir le grand Napoléon
De l’île Sainte-Hélène.



Pour éviter les collisions dans la rue, sur les places, et les scandales qui pouvaient en résulter, les postes avaient été doublés ou renforcés, d’autres créés. 11 y en avait un au coin de 1 rue Poudensan et de la Croix-de-Seguey, mis là pour défendre la demeure d'une irascible charcutière bonapartiste ; un autre à la place Dauphine, veuve alors de la statue du roi de Rome, qui l’ornait quelque temps auparavant (la place Dauphine était alors occupée par les véhicules des charretiers qui y attendaient les clients) ; d’autres encore aux allées Damour, sur les quais, à Saint-Michel.

La ville tout entière était en effervescence, les bonapartistes logeant un peu partout, bien entendu. À ma connaissance, des rixes se produisirent assez fréquemment rue Saint-Christoly, rue des Treilles (de Grassi), rue Tronqueyre (Rodrigues-Pereire), rue des Lauriers (Mériadeck ou du Château-d’Eau), rue Neuve (de Fleurus), au pont de la Mothe (angle de la rue Dauphine et du cours d'Albret), place du Marché-aux-Veaux, allée des Noyers (rue David-Johnston), rue des Mothes, près de la Porte-Basse (fossé des Tanneurs, ancien nement rue Boule-du-Pétal), rue du Poisson-Salé (rue Sainte-Catherine, depuis environ la rue des Ayres, où se trouvait la fontaine du Poisson-Salé, jusqu’au cours des Fossés), rue Bouhaut (continuation de la rue Sainte-Catherine jusqu’à la place Saint-Julien). La rue Bouhaut était presque exclusivement occupée par des marchands israélites.

Les « terroristes » impénitents, avec une ténacité digne d'un meilleur sort, allaient toujours, ne se laissant ni réduire ni abattre. Eux aussi avaient leur chanson, quelque chose comme leur choral de Luther, où perçaient, dans les allusions poétiques, leurs secrètes espérances, leurs inébranlables résolutions, leurs fermes aspirations. Qu'on en juge :

Déjà mille escadrons épars
Couvrent le pied de nos montagnes ;
On voit de nobles étendards
Briller sur ces vertes campagnes.
Et le plus brave et le plus fort,
C'est Roland, ce foudre de guerre,
Qui, pour les combats de la mort,
Va retrouver son cimeterre,

Voyez commeils sont tristes,
Soldats français, chantez Roland !
Honneur à la chevalerie!
Et répétez en combattant
Ces mots sacrés: Gloire et Patrie!

II

Combien sont-ils ? combien sont-ils ?
C'est le cri du soldat sans gloire.
Que nous importent les périls :
Sans les périls, point de victoire !
Amis, lassons nos ennemis;
Qu'ils tremblent, tous seront punis :
Roland a demandé ses armes.
Soldats français, chantez Roland !
Honneur à la chevalerie !
Et répétez en combattant
Ces mots sacrés : Gloire et Patrie !



Quel lyrisme, quelle fidélité, quelle espérance, quelle ténacité dans la conviction ! Hélas! tout cela était très beau, j'en conviens sans peine, mais Roland ne revint pas !


Encore Blancs et Bleus en 1845

Le populaire, certes, n'était pas seul en proie à cette fièvre de la passion politique. Pendant que les dames de la halle et quelques acabayres manifestaient hautement leur entière sympathie pour le régime nouveau, M. Henri-Joseph Lainé, accusé par les bonapartistes d’être un factieux vendu à l'Angleterre, et qui, par son attitude, précipita le mouvement qui ouvrit, le 12 mars 1814, les portes de Bordeaux au duc d’Angoulëme, écrivait ses énergiques protestations contre « l’usurpateur ». Enfin, comme je l'ai dit, tous ceux, gentilshommes ou bourgeois, nobles ou soudards, qui voulaient s’en donner la peine, trouvaient mainte occasion, sans se déranger, d’en découdre proprement.

Il était écrit que cette glorieuse et sinistre épopée césarienne, qui avait déjà coûté tant de sang à la France, devait s’achever dans le sang, au milieu de la lutte sauvage des partis. Les coeurs battaient encore dans les poitrines la charge des jours de combats ; les têtes étaient chaudes encore.

Pour un rien, un mot, une futilité souvent, on armait une dispute, histoire d’aller ferrailler sur le pré pour ne pas s’engourdir les muscles. Cette habitude brutale du duel s’ancrait chaque jour davantage dans les moeurs, et deux braves gens parfois risquaient leur vie et compromettaient leur avenir sur la rouge ou la noire d’un combat singulier, parce que c'était d'usage, bien vu et de bon ton.

Bordeaux eut, à cette triste époque de décadence politique, cette plaie sociale : les bretteurs de profession. Gobineau, propriétaire de la maison qui porte son nom ; le jeune Gaston Clairat, le comte de Larillère, qui habita une petite maison de la rue Saint-Étienne, construite tout à côté du cimetière de Saint-Seurin, le marquis de Lignano, demeurant dans le cul-de-sac Saint-Pierre, près la rue des Argentiers ; Lucien Claveau, un Chartronnais, dont les duels ont été déjà racontés, et cent autres encore.

Je parlerai donc seulement des duellistés honnêtes, bonapartistes ou royalistes, qui se battaient avec acharnement, mais aussi avec loyauté et courage, pour leurs opinions, et qui, d’abord, étaientsincères. Mais avant d’aller plus loin, il convient ici d'ouvrir une parenthèse.

Le premier a trait à la classification des Bordelais en deux partis : les royalistes ou légilimistes, et les bonapartistes. Étaient dénommés bonapartistes non pas seulement les partisans de Napoléon, mais même tous les gens qui n'étaient pas royalistes, voire même les républicains purs, ou plutôt les « libéraux ».

La confusion pourrait se produire à ce sujet. Aux yeux des blancs, tous leurs adversaires politiques étaient des fauteurs de désordre : lisez bonapartistes. Et pourtant, parmi ces prétendus factieux, je pourrais citer des hommes honorables et intègres qui, sous la monarchie de Juillet, furent les libéraux de l'opposition, ce groupe d’où sortirent, d'où surgirent les fermes républicains militants de 1848.

Le second point concerne les duellistes. Abstraction faite des spadassins de profession, il y avait à Bordeaux une nombreuse caiégorie d'hommes imbus d'idées belliqueuses, qui, sur les bancs du lycée, avaient appris, au lieu du grec, l’art de ferrailler et de se battre ; dont l'instruction, l'éducation première aussi avaient été toutes militaires, et qui considéraient comme un devoir naturel de répondre par l'envoi de témoins à une intempestive et bête provocation.

S'ils étaient royalistes, ils obéissaient, dans leur façon de faire, aux mêmes sentiments de haine politique qui guidaient les dames de la halle allant de grand matin donner des charivaris sous les fenêtres de leurs adversaires, ou encore fouettant en plein marché, en 1815, une femme, Mme Lhoste, accusée de bonapartisme. Somme toute, des honnètes gens que l’idée et la passion politiques entraipaient souvent et aveuglaient.

Les spadassins de métier qui, au sortir de leurs clubs de la rue Notre-Dame-aux-Chartrons ou de la rue du Mû — (une des petites rues montueuses existant encore dans le quartier Saint-Paul et qui conduisaient au marché aux Veaux (Vieux-Marché), près du Mû (l’Abattoir), se postaient aux abords du Grand-Théâtre pour, de leur autorité privée, en défendre l'accès aux spectateurs paisibles.

Les duellistes sérieux, ceux qui se rencontraient et croisaient le fer pour une cause, se réunissaient dans deux endroits. Le Café Helvitius, à l'angle de la place de la Comédie et du cours de l’Intendance, abritait les officiers et quelques soldats de la garde nationale royale que l’on venait d’instituer. Par dérision, on les appelait les « culs-blancs », à cause de leurs brassards blancs et de leurs longues redingotes blanches dont les pans leur battaient les moilets. C’étaient, pour la plupart, des gens de condilion moyenne.

Le Café Helvétius se transporta ensuite sur le cours du Chapeau-Rouge, en face du Grand-Théâtre. Il est devenu depuis le Café de l'Opéra.

Le Café de la Préfecture, qui subsiste encore, était le lieu des rendez-vous quotidiens des bonapartistes. Il arrivait souvent qu'une quinzaine de demandes de cartels étaient envoyées dans un seul jour d’un café à l’autre. C'était, sur une feuille de papier, une liste en regard des noms de laquelle les habitués du café où elle était adressée étaient tenus, de par les usages en vigueur, de mettre leurs noms.

11 me revient à l'esprit une anecdote que je ne puis résister à l'envie de vous livrer. Je la tiens d’une personne très estimée à Bordeaux et dont le père, un homme trés chatouilleux et qui eut plus de trente duels, vivait encore il y a quelques années. Un soir, M. H... — qui fut plus tard, sous la monarchie de Juillet, je crois, chef d’un des services de la mairie, se trouvait au Grand-Théâtre. Il avait pris place au fond de la salle (il y avait alors une porte tout en haut du parterre, sous la loge municipale). À ce moment, Garat, neveu du conventionnel et acteur adoré du public, chantait une cantate en l'honneur de Louis XVIII, dont le buste, sur la demande des spectateurs, venait d'être placé sur la scène avec grande cérémonie.

M. H..., qui était de petite taille, écarta du coude, à plusieurs reprises, pour mieux voir le spectacle, ses voisins, debout, comme lui, dans le couloir. L'un d’eux, un officier de cuirassiers, impatienté de ce manège et peut-être aussi un peu bousculé, toisa dédaigneusement M. H... de toute sa hauteur, et, d’un ton ironique, l’appela gamin. Le gamin, un homme de vingt-cinq ans, s’il vous plait, bondit sous l’affront.

M. H... appela l’ouvreuse : Un tabouret, tout de suite ! L'ouvreuse s’exécuta avec un empressement intéressé. M. H... grimpa sur le siège, et, blanc de colère, il appliqua par deux fois sa main frémissante sur le visage de l'officier, en lui criant : Je suis assez grand, maintenant ?

On sortit sur-le-champ, comme bien vous pensez, pour se battre tout à côté, sous une lanterne, contre les remparts du Château-Trompette.

A la deuxième passe, l'officier était percé de part en part.

Les duels avaient lieu, sur le Pré-aux-Clercs bordelais, dans la rue Coupe-Gorge, puis sur les terrains vagues du Tondu, du chemin des Cossus, ou encore du côté de Vincennes, à deux pas du mur où les généraux César et Constantin Faucher, les deux jumeaux de La Réole, ces martyrs de l’exaltation populaire, et que leur ami M. Ravez lui-même ne voulut pas défendre, devaient être fusillés le 27 septembre 1815. L’exécution eut lieu sur le Pré de Pourpre, lieu ordinaire des exécutions militaires, à deux pas du « Porge des protestants », où a été construite depuis l’usine à gaz.

Une fois les affaires terminées, les combattants qui en réchappaient allaient avec leurs témoins soit chez Olivier, aux Orangers ou au Bois de Boulogne, un charmant établissement situé à mi-chemin de Pessac, un peu avant la Médoquine ; soit chez Thuronne, une marchande de comestibles du marché, très renommée pour ses produits de primeur, et qui tenait à Caudéran, un peu après la propriété où a été ouverte depuis la rue Saint-Amand, une auberge devenue en peu de temps le rendez-vous obligé des viveurs de l’époque. Et la journée s’achevait gaiement en amusettes.

Fêtons ensemble le retour du bon temps ;
Vive Henri IV, vive ce roi vaillant!



Les manifestations de la rue et des cafés ou cabarets se reproduisaient souvent à Bordeaux, au théâtre, avec cette circonstance, peu à l'honneur des trouble-fêtes, qu'elles visaient des acteurs à qui il était interdit de répondre.

La grande tragédienne Mars (de son vrai nom Anne Boutet) aimait beaucoup Napoléon, non pas pour des motifs politiques, je le crois du moins. Léon Gozlan dit, dans ses Châteaux de France, qu'on lui a montré, à Rambouillet, un petit kiosque, isolé au milieu d’un lac, où Napoléon la reçut mystérieusement.

Un soir, Mars parut sur la scène, on était alors en pleine Restauralion avec une robe constellée d’abeilles et de violettes. Le tumulte fut à son comble. On voulut la forcer à crier: « Vive le roi! » Elle s’y refusa d’abord ; puis, se ravisant, elle s’avanca vers le public : Vous me demandez de crier : Vive le roi ? Après une pause : Eh bien! je l’ai dit.

L'acteur Fleury, l'ami de Mars, qui eut souvent l'honneur de jouer chez Voltaire, à Ferney, fut aussi, en 1815, soupçonné, avec moins de raison peut-être, de bonapartisme, et, à Paris, il essuya, dit M. Louis Loire dans ses Notices biographiques, à deux reprises, des marques d’hostilité des spectateurs royalistes, À Bordeaux, où Fleury donna avec Mike Patrat une représentation, le fait se reproduisit. On jouait du Molière. L'acteur, s’avançant, respectueux mais digne, sur le devant de la scène, dit aux spectateurs : Messieurs, je représente ici Tartufe ; ayez, je vous prie, la bonté de permettre que je m'acquitte de mon devoir. Si demain quelqu'un désire me parler en particulier, je demeure rue Traversiére, n° 23. Nul ne bougea et la représentation s’acheva au milieu des bravos.


Les Carbonari bordelais

Les Anglais, entrant à Bordeaux en 1814, se logérent un peu partout où ils purent, dans la ville : les officiers au centre, les soldats dans les faubourgs. Bordeaux comptait à ce moment à peu près cent mille habitants qui leur accordérent une hospitalité forcée, et intéressée par cela même.

Les étrangers s’installérent donc aussi commodément que possible, qui dans les hôtels ou « maisons bourgeoises », qui dans les échoppes. Ils traitèrent bientôt Bordeaux en ville conquise. Le séjour, était en tous points charmant, comme aujourd’hui ; le climat très doux, les femmes aimables et le vin, car il y avait alors du vin, disent nos grands-pères ! et le vin généreux.

La ville avait déjà, à cette époque, son aspect monumental. Certes, on était loin de l’ancienne cité limitée par la ligne des remparts qui allaient de la Porte-Basse à la porte de la Rousselle, le quartier marchand, de la Rousselle aux fossés du Chapeau-Rouge et de cette enceinte primitive à la Tour-du-Canon (rue de la Vieille-Tour). D'importantes améliorations se poursuivaient. Le palais de l’Ombrière et l'antique maison commune de Saint-Éliège (Saint-Éloi), dont on a conservé une des quatre tours, venaient de disparaitre pour faire place bientôt à des constructions édifiées, avec un caractère plus régulier, sur le modéle adopté par l’intendant Louis-Urbain Aubert de Tourny, qui, le premier, fit planter la pioche du démolisseur dans le Bordeaux si pittoresque du moyen âge.

Puis les Anglais, il faut le dire, devaient éprouver un certain plaisir à occuper quasi-militairement une ville soumise pendant longtemps à la domination de leurs ancêtres. Ils se souvenaient, certes, qu'après la guerre de Cent Ans, cette page si troublée de notre histoire locale, après l'entrée de Dunois victorieux à Bordeaux, les jurats avaient décidé l'édification des forts Tropeyte (Trompette) et du Far (Hä), pour prévenir le retour offensif des Anglais, retour que l’on considérait comme désormais impossible.

La population, batailleuse déjà et qui ne demandait qu’à en venir aux mains, s'irritait contre les étrangers. La vieille fierté gasconne reprenait le dessus. Et, malgré les recommandations et l'intervention de M. Lainé, préfet provisoire de la Gironde, et du général Clauzel, qui avait été nommé gouverneur militaire de la place, le peuple était pris souvent de brusques colères à l’endroit des envahisseurs dont il réclamait le départ. La haine grondait sourdenment dans la foule constamment remuée par de patriotes agitateurs, bonapartistes et libéraux, qui la conseillaient et la guidaient, travaillant sans relâche, sans trêve, sans répit à la libération du sol natal.

Une étincelle pouvait mettre le feu aux poudres et déterminer une explosion superbe de patriotisme révolté. Voici comment elle fut communiquée.

Une Société s'était formée depuis peu à Bordeaux. Ses membres, recrutés dans l'opposition politique, avaient pris pour nom les « Carbonari ». C'était une affiliation à la Société de Paris qui rayonnait sur toute la France, et dont M. de Lafayette devait être quelques années plus tard le président. Le carbonarisme bordelais n’était pas une Société secrète dans l’étroite acception du mot. Il était bien distinct de la formidable Association italienne, bien que fondé sur le modèle des Sociétés révolutionnaires de l'Italie et de l'Allemagne.

Aucun serment n’était exigé du « carbonaro », si ce n’est celui de garder le plus profond secret sur l'existence et les actes de la Société. Celle de Bordeaux était composée d'habitants très honorables de la ville, des jeunes gens surtout, qui ne demandaient rien moins que le renversement du pouvoir royal établi sur les ruines de la France appauvrie d'hommes et d'argent. L'énergique vitalité de l'esprit libéral se manifestait dans cette conspiration, qui était comme une continuation de l’état révolutionnaire.

Les « carbonari », traqués parfois parles alguazils de la politique, avaient plusieurs lieux de réunion, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Leur organisation était complète, et chaque réunion de vingt « carbonari » formait une « vente » particulière. Les assemblées partielles ou générales, ces dernières peu fréquentées, on le comprend, avaient lieu chez quelques-uns des membres de la Société, les plus indépendants au point de vue de la situation, soit à la place Saint-Julien, près de l’hospice des Incurables, bâti, ainsi qu’on vient de s’en rendre compte en construisant la nouvelle Faculté de médecine, sur une partie des anciens remparts ; soit dans le quartier Saint-Bruno, dans les vieilles rues Nauté, du Réveil ou des Piques (rues Saint-Claude et de la Chartreuse) ; soit encore rue Saint-Christoly, qui est devenue la rue Montméjan ; rue du Grand-Pont-Long, qui avait été la rue Plus-de-Rois, et qui est devenue la rue d’Arès ; rue des Religieuses (rue Thiac) ; rue Marmanière, perdue dans le faubourg des Chartrons, une voie d’un mètre de largeur à peine, et qui était, loin des regards indiscrets de leurs adversaires, fort bien située pour donner asile aux conspirateurs à « jabots » et à redingote à la « propriétaire ».

On m'a montré, il y a déjà quelque temps, la liste d’une section de la Société. Des noms encore très connus, très estimés dans notre ville : négociants, industriels, bourgeois, artisans, maitres-ouvriers. Cette section, la quatrième, était surtout composée de Bordelais habitant le centre de la ville et le quartier Saint-Pierre : rue Judaïque-en-Ville (rue de Cheverus) ; place de l’Ancienne-Monnaie (rue Sainte- Catherine, à la hauteur de la rue de la Devise-Saint-Pierre) ; rues des Trois-Canaux et du Fort-Lesparre, qui allaient de la place du Marché-Royal (du Parlement) jusqu’à la rue du Petit-Cancera, et dont on fait depuis Je commencement de la rue du Pas-Saint-Georges ; rue Arnaud-Miqueu ; enfin, quelques rues types du vieux Bordeaux, étroites, tortueuses, désertes, bordées de maisons humides, lézardées : rues Corcelles, des Trois-Chandeliers, de la Coquille, Traversière, qui est devenue la rue Vinet (du nom du savant historien local) ; puis la petite ruelle aujourd’hui rue Millanges (du nom du premier imprimeur bordelais, Simon Millanges).

Le chef ou le sous-chef de la section demeurait sur la place Puy-Paulin, au coin de la rue du Jardin ou de la rue des Carmélites, prés du château Puy-Paulin, plus tard l’Intendance, où fut logé le l'intendant de la généralité de Bordeaux.

Un détail à noter : les « carbonari » portaient comme signe de reconnaissance, dans la rue ou dans les lieux publics, une épingle piquée au revers gauche de leur paletot, d’une facon assez apparente. Certains ; les manifestants, faisaient garnir le fond de leur chapeau d'une coiffe tricolore dont la seule vue mettait dans des états de fureur indescriptible les partisans de Louis le Bien-Aimé ! L'un de ces derniers, qui habitait la rue Putoye (Saint-Fort), eut à ce propos trois duels dans une semaine.

Mais revenons aux incidents à la suite desquels les Anglais quittèrent Bordeaux. Ils fréquentaient, les officiers, le café de Tourny, depuis café Bibent, installé au rez-de-chaussée et à l’entresol de la maison Gobineau. Ils y absorbaient force consommations, y menaient joyeuse vie, et, après boire, installés à la fenètre d’un des salons qui leur étaient réservés, à l’entresol, ils raillaient parfois les promeneurs de Tourny dans des plaisanteries à bout portant.

Un soir, quelques officiers anglais s’amusaient à jeter des gros sous et des liards à la marmaille, en manière de passe-temps. Un groupe de jeunes gens, des « carbonari », solides gaillards, friands de la lame comme on l'était à cette époque, s'étaient arrêtés sous la fenêtre, en souriant ironiquement de cette distraction de désoeuvrés. Mais leur attitude était des plus correctes. Tout à coup, deux d’entre eux, qui parlaient couramment l'anglais, crurent entendre les officiers employer cette langue pour adresser des insultes aux Français, spectateurs paisibles de cette scène. Ils écoutèrent avec plus d'attention. Plus de doute. C'était bien cela, en effet. Les injures pleuvaient dru, provoquant les rires sans fin des insulaires.

Les Anglais raillaient les jeunes gens dont les cheveux courts étaient coupés « à la Titus », innovation introduite par Talma, qui, ayant à jouer Titus dans le Brutus de Voltaire, se fit, un soir, tailler les cheveux sur le modèle d’un buste antique, et abandonna la « queue » si disgracieuse.

Nos compatriotes n'étaient pas d’humeur endurante. D’en bas, on répondit comme il convenait à cette provocation ridicule, insolente. Des propos plus que vifs s’échangèrent de part et d’autre. La foule s’ameuta. Les jeunes gens montérent dans le café, et, au bout d’une minute, ce fut une bagarre épouvantable. Les verres, les carafes volaient et atteignaient le but : la tête des combattants. Les vitres se brisaient. Un vacarme assourdissant, une lutte sans merci, qui se continua dans l’ombre, car les lampes furent bientôt éteintes plus atroce encore.

À la suite de cette scène qui mit dans un émoi voisin de la stupeur tout le camp britannique, l'autorité avisa et décida de donner aux Anglais, pour résidence et campement, la petite localité de Cachac, près de Blanquefort.

On se battit bien encore avec fureur, mais dans des duels seulement, Français contre Français ; Bordelais contre Bordelais, ce qui est tout bonnement impardonnable!

Les Bordelais ont été de tout temps fumistes, Gascons, si le premier mot vous blesse. En voulez-vous une preuve ? En 1815, il y avait dans les prés du quartier Saint-Seurin, entre la rue Durand (de La Chassaigne) et la rue Juduïque-Saint-Seurin, une construction isolée, sorte d’archaïque manoir de triste apprence, entourée, du côté de la rue judaïque, de terre en friche, et avec larges fossés et pont-levis sur la rue Durand: Onl’appelait le « Château du Diable. »

Les bonnes grand-mère et les enfants se signaient et passaient bien vite devant la maison maudite, où le soir on entendait, aflirmaient-ils, toutes sortes de bruits infernaux, au milieu de grandes lueurs rouges.

Cette idée s’accréditait chaque jour davantage et prenait grande consistance dans l'esprit crédule des bonnes gens. Au fond, c’était, comme bien vous pensez, uné magistrale plaisanterie. Elle avait commencé de la facon suivante :

Lors du passage des troupes britanniques à Bordeaux, le propriétaire du « Château du Diable », afin de réaliser quelques bénéfices, avait loué sa maison à une famille anglaise qui l’habita pendant plusieurs mois. Au moment du départ définitif des Anglais de Bordeaux, un mauvais plaisant résolut de punir le propriétaire du château pour avoir donné asile à des ennemis de la France, et se mit en campagne pour discréditer l'antique demeure et empêcher sa location, répandant partout les bruits les moins rassurants, parlant de sabbats pendant les nuits noires, de plaintes qu’on entendait, de gémissements, de ferrailles trainées lourdement sur les larges dalles.

I fit si bien qu’en peu de temps, tellement on crut à ses sornettes, les voisins les plus proches déménagèrent, ils avaient entendu, eux aussi...! Enfin, un homme courageux, un jardinier, chantre à Saint-Seurin, du nom de Désarnaud, un « incrédule », tenta l’aventure. Il loua le château, fit défricher une partie de la terre... et, s’en trouva fort bien, je vous l’assure. Les esprits infernaux avaient fui. On n’a jamais su ni comment, ni pourquoi, par exemple ! Le « Château du Diable » est devenu le Refuge des Petites-Soeurs des Pauvres. Il ne donné plus asile qu'aux misérables gens vieillis et fatigués de tirer. le diable par la queue.


Noël sous la Restauration

le 24 décembre 1816. brouillard épais tombe sur la ville ; il est bien près de six heures, et, pressant le pas dans les rues et les ruelles queles lanternes fumeuses sont impuissantes à éclairer, l’ouvrier, le gros négociant, le bourgeois regagnent le toit familial. Une maison toute petite, une sorte d’échoppe en contre-bas de la chaussée, tapissée en façade par des ceps de vigne décharnés. La porte est fermée au loquet simplement. Toute la maisonnée, dans la pièce qui sert à la fois de cuisine, de salle à manger et de dortoir, est là, debout, tête nue, attentive et recueillie, autour de l’aïeul vénérable, au « catogan » blanc comme la neige aurorale, qui vient, avec mille précautions, de placer sur deux chaises de paille une grosse, une énorme bûche de « bois de tonneau ». C’est le traditionnel « souc de Nadau » (Noël), se souvenir des sacrifices des ancêtres, ce reste persistant des pratiques païennes.

Le vieillard redresse sa taille cassée ; il trempe l'olivier de Pâques-Fleuries dans l’eau bénite et il s’en fait un aspersoir. Et sa main tremble comme la chandelle de résine qui l’éclaire lorsqu'il bénit le « souc ». À quoi songe-t-il, le bon vieux, dans le grand recueilleraent de la pièce bien close, au milieu des petits-fils aux blondes têtes rieuses ? À quoi songe-t-il ? Il trace dans l'air un grand signe de croix, et toute la famille, alors, les enfants les premiers, font neuf fois le tour de la bûche en récitant chaque fois un Pater et un Avé ; le « souc de Nadau » est placé dans le foyer où il pétille bientôt joyeusement, et sa lueur douce emplit la chambre, découpant des silhouettes étranges sur les rideaux à grands carreaux rouges et blancs ou les ciels-de-lit couverts d’étoffes à ramages. Pendant neuf jours il doit brûler, et, la neuvaine terminée, on jettera ses derniers tisons sur l'armoire ou sur le grand buffet pour préserver la maison du feu du ciel durant l'été qui va venir. La soirée se poursuit. Autour du foyer, les vieux. et les bambins qui font toujours si bon ménage, chantent des cantiques, dont un dédié à Notre-Dame de Talence, sur ce rythme lent qui berce et fait rêver :

Dans le calme de la nuit,
On entendit un grand bruit,
Une voix
Mille fois
Plus angélique qu'humaine,
Une voix
Mille fois
Chantait : Gloire au Roi des Rois!


Puis on cause ; les bébés se serrent, curieux, près des jupes bouffantes des grand’mères, pour mieux entendre ce que l'on va conter.

Et tandis que les grand-mères, pour la centième fois, racontent la vieille légende de la Nue et de son mari le Soleil, les hommes de l'assistance, assis sur des tabourets dont les pieds branlants frappent à intervalles de coups secs le dallage de briques, entourent aussi la cheminée qui flamboie et dont la chaleur les enveloppe d’un grand engourdissement. Ils devisent de tout un peu, traitant la question politique ou religieuse avec une égale naïveté et une entière bonne foi.

Depuis le 3 mai 1814, retour de Louis le Désiré, les pratiques religieuses sont plus en honneur que jamais. Ceux qui ne vont pas à confesse par goût doivent s’y rendre par intérêt, par nécessité et pour échapper aux continuelles vexations des « gens de bien ». Les prêtres reparaissent tout-puissants après le long exil qui les a sacrés martyrs, appuyés par la fameuse « Chambre introuvable » dont MM. Corbière, de La Bourdonnaye et de Villèle, qui est si bien arrangé tous les huit jours dans le Kaléidoscope bordelais, de J. Arago, font le plus bel ornement.

Le 7 juin prochain fera deux ans, en 1814, le clergé, sans perdre de temps, a obtenu une ordonnance interdisant les divertissements publics des dimanches et jours fériés, et les remplaçant par des cérémonies expiatoires. Il est même défendu de déménager le dimanche; les commerçants sont tenus de fermer boutique, et maitre Jean cite avec un sourd frémissement de colère dans la gorge le cas d’un pauvre charpentier, du nom de Dufils, habitant la rue Judaïque-en-Ville, qui vient d’être frappé d’une forte amende pour avoir transgressé cet ordre. Malgré les suppliques adressées par lui au vicomte de Gourgues, maire de la ville, et au comte de Tournon, préfet, malgré ses prières, la peine a été maintenue, mettant le pauvre diable sur la paille.

Toutes les églises, toutes les chapelles sont ouvertes au culte. Le couvent de Barada, rue Sainte-Catherine-de-Sienne (Matignon) ; la chapelle de Saint-Bruno, la chapelle du « Palais-Gallien », la « Madeleine », rue Lalande, et cent autres sont, ainsi que les églises paroissiales, fréquemment visitées par des missionnaires qui s’élévent avec fureur contre les idées de progrès.


Les Rameaux

Décidément, la foi se perd, la crovance est morte ! Toutes les traditions symboliques du passé avec leur parfum de naïf mysticisme s’en sont allées aux quatre vents de l’indifférence la plus absolue. Et si nous parlons aujourd'hui par hasard et parce que le calendrier est là, sans répit, qui nous pousse vers l'inconnu du dimanche des Rameaux, c’est que nous nous souvenons malgré tout de notre enfance heureuse, insouciante et gaie ; c’est que nous nous revoyons passant parles rues éclatantes de lumière, au milieu de la foule endimanchée et roulant paresseuse au tiède soleil qui annonçait la résurrection de la nature, des êtres et des choses, nous nous revoyons babillant à propos de rien, accompagnant de nos timides cris de joie et du battement de nos petites mains la chanson vibrante de cloches qui mourait dans l'air charriant des senteurs déjà très douces.

Nous regardions de temps à autre, du coin de l'oeil, très vite pour ne pas paraître gourmands, les bonnes choses sucrées soutenues par un fil léger et suspendues parmi les feuilles odorantes du rameau que portait avec orgueil notre mère.

A la Restauration, la foi renaissait de tous côtés, et ses manifestations revêtaient une pompe inusitée. Soit par calcul, soit par conviction, soit pour faire comme tout le monde, soit pour ne pas être inquiétés par les ultramontains pleins de morgue hautaine, qui signalaient leur retour victorieux en tracassant sans répit les gens qui n'avaient pas le bonheur de penser comme eux, mais qui se sentaient, par contre, le courage de le dire, les habitants de notre ville affluaient dans les églises que la Révolution avait fermées et où les luttes incessantes de l’Empire avaient fait le vide. un vide sans profit, certes, pour les pauvres desservants !…

Aussi quel grand, quel unanime mouvement de religiosité se manifestait vers 1825, par exemple ! Pendant tout le temps de Carême, les églises Saint-Dominique, Saint-André, Saint-Pierre, Saint-Michel, Saint-Seurin et les chapelles des communautés d'hommes et de femmes ne désemplissaient pas. Le R.P. de Pineuilh, de la Compagnie de Jésus, qui occupait la chaire d’honneür, avait pour auditoire la foule des magistrats, des fonctionnaires de tous ordres, dont l’empressement était une bonne note pour un rapide avancement, avant tout.

Enfin, le dimanche des Rameaux arrivait. Depuis deux ou trois jours déjà, toutes les maisons étaient abondamment pourvues d’oliviers, de rameaux, dont les branches bénites devaient détourner toutes les calamités, toutes les douleurs, toutes les désespérances, du toit familial.

Des gamins couraient les rues, vendant avec des « rameaux » de lourds maillets de bois blanc dont les fidèles se servaient pour accompagner en vacarme dans les églises le chant des Ténèbres, le Jeudi-Saint. Ils allaient, nez au vent, tête à l’air, perruque ébouriffée, un grand panier à la main, criant comme des damnés, les galopins ! dans les voies tortueuses et étroites de la cité: « Dos rameous! dos maillocs per fa Ténèbres ! dos maillocs ! » Et leur commerce allait son train, c'était merveille.

Les ménagères achetaient aussi l'olivier de Pâques-Fleuries, soit au marché des Récollets, au Grand-Marché des Fossés, au marché des Chartrons (où avait lieu chaque année, après le Carème, un grand diner de regrattières et de cadichonnes, repas dont l’omelette au lard de l’Alleluia était le plat de résistance, mais où l’on se faisait une bile, ma chère!...) ; soit dans les boutiques de quartier : Gertrude, à l'entrée de la rue Saint-Martin ; Chérie, sous la Porte-Neuve ; Lisa Toureau, à l'angle de la rue du Canon (Vieille-Tour) et de la place Dauphine; soit enfin aux marchés de première main où les paysannes portaient la paneyrade: rue des Ayres, depuis les Fossés des Tanneurs jusqu’à la rue Sainte-Catherine (la vieille et noire rue Saint-Antoine aujourd’hui disparue était occupée par les charrettes, les brouettes, les ânes « à deux paniers » de ces dames) ; puis sur l'emplacement libre en avant des portes du pont de pierre, dont les grilles s'ouvraient moyennant finance pour livrer passage aux marchands de la rive droite, porteurs de longues corbeilles d’osier.

De même les étrennes s’envoyaient depuis la Noël, les présents de Pâques commençaient à être adressés le jour des Rameaux. Les magasins des confiseurs, des liquoristes, des marchands de bonbons étaient dévalisés littéralement. Il y avait cohue élégante chez les petits boutiquiers : Félix, sur le Chapeau-Rouge ; Andrieu, rue de la Taupe ; Audubert, à l’angle des rues Bouhautet Tombe-l'Oly.
Mais les commerçants qui réalisaient les plus sérieux bénéfices étaient MM. Jourde et Forestier, et MM. Vène et Champion qui avaient leurs magasins, l’un à la « rotonde » de la Galerie-Bordelaise, l’autre rue Saint-Remi. Plus tard, M. Droz succédait à M. Champion, pendant que M. Vène s’établissait rue Sainte-Catherine, au numéro 7 ou 9 (les numéros impairs étaient à ce moment-là du côté gauche de la rue), après avoir acheté le fonds de commerce de M. Pagès, une physionomie particulièrement connue des Bordelais de Tourny, dont le vaste bazar occupait depuis longtemps le local du café de Bordeaux actuel.

On faisait donc emplette d'oeufs sucrés, de bibelots de toutes sortes qui, avec les gâteaux, les oranges, les prunes, les oiseaux en biscuit, les « tortillons », garnissaient les arbustes des enfants. Les bébés pauvres devaient se contenter de l'oeuf durci dans de l’eau bouillante et dont on avait peinturluré la coque en couleurs criardes, les mêmes qu’on offrait autrefois aux curés qui bénissaient un nouveau-né, une maison ou un champ. Les riches, les favorisés de la vie, avaient, eux, des oeufs légers accompagnés de devises sentimentales et mirlitonnesques, délicatement peints et qui, avec leurs filets d'or fin brillant au soleil d’avril, excitaient, derrière les vitrines des magasins, la convoitise des petits loqueteux vagabondant.

La veille des Pâques-Fleuries, le samedi soir, après le travail, dans certains quartiers de Bordeaux, les faubourgs surtout, quelques jeunes gens organisaient de petites sauteries, en famille, sur les places ; et puis on faisait une quête pour l'achat d’un rameau monstre mis en loterie à deux liards le billet. Une loterie semblable était organisée chaque année aussi par les dames de la halle dans les divers marchés: l'usage ne s’est pas perdu depuis si longtemps de ce côté.

A la porte des églises, les pauvres en permanence, les infirmes, les aveugles, les paralytiques, les lépreux cessaient un instant leurs exhortations à la pitié publique. Leur « Chrétiens de Dieu, ayez compassion de ce misérable estropié ! » faisait place à l'Hosannah ! triomphant en l'honneur du Libérateur, que chantait la voix grave de l’ophicléide :

Gloire au Seigneur,
Béni celui qui vient sauver le monde!


La cérémonie commençait. On se pressait, on se bousculait, on se tassait un peu partout où l’on pouvait, dans les tribunes, les bancs d'oeuvre, sur les dalles ; les enfants étaient à moitié étouffés dans la cohue, au milieu de laquelle des gamins sans scrupules se glissaient pour arracher traîtreusement pendant le long Évangile de la Passion les oranges, les gâteaux, toutes belles choses sucrées qui leur étaient inconnues, attachés sans soin par des mains indifférentes aux rameaux touffus des petits riches.

L'Évangile terminé, dans chaque église paroissiale, on distribuait le pain bénit, sous la forme alléchante de petites brioches ; ensuite, conformément à l'usage, les douze plus pauvres vieillards des environs, hommes et femmes hâves, ridés, brisés par les ans, recevaient des mains des « Dames de charité », comme on les appelait, des vêtements tout flambant neufs, et ce qui leur causait un plaisir bien plus vif, sans nul doute, quelques pièces d’argent, qui semblaient briller davantage dans leurs mains tremblantes, parcheminées.

Et puis, en rentrant de l'église, on jetait sur les armoires, dans toutes les demeures, les palmes d’olivier bénit, pendant qu'on faisait brûler dévotement les rameaux jaunes et desséchés de l’année écoulée. La maison était dés lors à l'abri du fléau, à l'abri du malheur, à l’abri du besoin… Mais où sont les croyances de nos mères grands ?


Pâques

Alleluia ! Alleluia ! C'est la chanson d’amour et d'espoir qui monte de la terre rajeunie vers le grand ciel souriant. Les buissons sont en efflorescence, et le long des sources qui chantent, dans les creux des arbres pleins de verdeur et couverts de la neige des pétales, les oiselets jaseurs se grisent de soleil et d’effluves ceressantes. C’est l’avril charmeur. C’est le renouveau. Le firmament, qui verse des trésors de lumière dont s’imprègnent les sens délicieusement troublés, va reprendre, les nuits, ses manteaux d’indigo tout constellés d’épingles d’or par milliers de milliers ; les aubes sont claires, roses et tendres comme des réveils d'enfants. C’est la saison primavérale ; c’est le temps où l'Amour malin aiguillonne le coeur des gentes damoiselles ; c’est le moment des baisers surpris, volés et rendus au centuple dans les combes silencieuses. C’est le printemps. Alleluia! Alleluia!

Hier, samedi, les gamins et les bonnes vieilles gens ont attendu, anxieux, sur le seuil des portes des échoppes, appuyés contre les treilles plantées en façade, ou assis surles bornes qui gardent l’angle des ruelles, des culs-de-sac, le retour de Rome, où elles sont allées, il y a deux jours, en pélerinage, des cloches de la paroisse, cette patrie en réduction. Il est dix heures. Tout à coup, le branle commence. Ding! ding! boum! boum! et, comme une trainée, le mot joyeux court de bouche en bouche, roule de maison en maison dont les fenêtres s'ouvrent toutes grandes au soleil, pendant que les rideaux à carreaux rouges et blancs flottent au vent, comme des oriflammes les jours de fête. « Alleluia ! J'ai gagné l’omelette au lard. Cadichoun !… Eh! qu’acos pas tu, aqueste annade !… »

La religion, n’en déplaise aux feuilles bien pensantes, c’est le prétexte, c’est l'accessoire. Ce qu’ils entrevoient d’abord, tous ces gens, ces travailleurs au teint hälé, aux mains durcies, c’est la perspective de la flanerie ineffable pendant les trois ou quatre jours que va durer la solennité. Ce qu'ils saluent d’abord, ces gamins qui s’apprétent à aller dénicher des fauvettes dans les séculaires ormeaux des allées Damour ; ces vieillards dont la taille cassée se redresse au souvenir des belles années pleines d’espérances, C'est le bon réveil de la nature qui sourit à leurs cheveux de neige.

Aujourd’hui, c’est dimanche, c'est Pâques. Les jeunes gens viennent de tirer des « bas de buffet » les pantalons de nankin, les robes à corsage de percale, d’indienne frappée ou d’organdi, les souliers à boucles et les fins brodequins à attaches. Ce que l’on va s’en donner des « sauteuses » et des valses, aux Deux-Ormeaux, à la Renaissance, aux Champs-Élysées, à Vincennes, guidé par l'orchestre de maître Hamelin ou celui de Sailly, cet excellent musicien, installé derrière les « montagnes russes » qui vous donnent le vertige! Ah! monsieur le curé, en chaire, pendant tout le temps de carême, a proscrit la danse, ce grand moyen de corruption dont dispose le diable, muscadin frisé et pommadé ! Mais on est libre aujourd'hui, et les mollets sont la proie des tarentules. Marcher, sauter, passer ? « Alleluia ! En avant-deux ! la jeunesse des grisettes et des artisanes n’a qu'un temps ! Racle violon, nasille musette ! »

Par les grandes voies comme dans les carrefours des faubourgs, sur « l’Intendance » et les allées ombreuses de Tourny comme dans la rue de la Fusterie, la rue Marmanière, la rue Saint-Thomas ou la rue de la Rousselle, les marchandes d'agneau, le tendre agneau pascal, viennent de faire leur apparition, coquettement attifées, la robe courte de bure serrée aux hanches, le madras fraichement « calendré », le tablier blanc « à bavette ». On les entend venir de loin, offrant leur marchandise saignante encore et bien parée de papillottes de papier de couleur, avec ce cri qui leur est particulier : « Une baoute d'agnet, un cartey ! » Et les clients affluent.

Le « quartier » d'agneau, on l’ira, comme c’est l'usage, et ça vaut peut-être les repas mosaïques des premiers âges, manger, avec un peu de pain azyme obtenu à grand-peine, dans les auberges aux murs ornés de passions, des cadres de bois entourant les naïves estampes, ou sous les tonnelles rustiques de Pessac, du Bouscat, de Caudéran, ou sous les treilles de Lormont, « au bord de l’eau, » chez Verdillotte, Bertrand, Lagneau, Thuronne, Laperche, Chéri Martin, le même qui tient un « café au lait » dans la rue Permentade.

L'appétit aura été aiguisé par l’interminable promenade le long des chemins que les pluies de carème ont défoncés, où les rouliers ont marqué de larges ornières, le long des routes désertes et mal tracées, où le lilas qui passe vite met par places comme des bouffées de parfums.

Et puis, comme le 1er avril coïncide avec la venue de Pâques, on se fera mille niches, on se jouera de bons tours, après « souper », entre garçons et filles, avant de s’envoyer des cadeaux mystérieusement empaquetés : le poisson, de par la tradition, a une importance emblématique très grande, un léger châle acheté chez Marchet, rue du Parlement-Saint-Pierre, ou une croix émaillée de chez le joaillier Pasquet ou le bijoutier Servan. Et les petites grisettes, bien malignes et rusées cependant, se laisseront prendre aux promesses lentement répétées par une voix tremblante, et, dans les prés en émeraude, donneront, je n’ai pas dit vendront, leur tendre coeur au plus entreprenant, oubliant que souvent

Serment de tendresse éternelle
Est bien un vrai poisson d'avril !


Parbleu !

La semaine sainte, la grande semaine, comme on l'appelle, est finie. La Passion, ce point culminant de la légende du Christ, a été retracée par l’Église, scène par scène, avec l'apparat lugubre dont elle entoure ses cérémonies. L'estomac est alfadi à force d’abstinence.

Les distractions ont fait complètement défaut ; le temps est passé où les bourgeois des villes, succédant aux confréries, interpré taient, en vingt-cinq journées, s’il vous plait, ni plus, ni moins, les mystères de la Passion, cette première manifestation de notre théâtre tragique. Cest à peine si parfois, maintenant, à de rares intervalles, une troupe joue sur une des scènes bordelaises un drame ayant une vague couleur religieuse.

Enfin les grandes cloches ont cessé de battre dans l'air leur carillon cadencé. On vient d’aller « manger la dernière queue d’agneau », comme on dit, à « l'assemblée » de Caudéran, qui se tient le lundi de Pâques. C'est le matin de la troisième fête chômée, et ceux qui se souviennent encore vont à la « Chartreuse », par les allées solitaires, bien loin du bruit de la foule en gaîté, dans des recoins perdus dont la musique des Champs-Élysées, toute prochaine pourtant, au delà de la rue Coupe-Gorge, ne trouble pas le lourd silence, apporter à la tombe d’une mère, d’une fille ou de la première maîtresse, celle à qui l’on eût tout donné, quand, par malheur, l’on n'avait rien, un bouquet de fleurettes à peine écloses encore, les premières branches du lilas de la saison, achetées à Catherine Lardit, par exemple, sous le porche du chemin d’Arès.


L'Hôtellerie du Chapeau-Rouge

C'est demain la fête des Rois, ce reste des saturnales païennes, si énergiquement dénoncée, en 1654, à la réprobation des hommes, tout particulièrement par ce bon abbé janséniste Deslions, chanoine de Senlis, qui n’a jamais pu comprendre cette coutume, et qui, certes, ne s’en portait pas mieux pour cela. Jadis, les escholliers et les gentes baschelettes se répandaient, ce soir de l’Épiphanie, après boire et le couvre-feu sonné depuis longtemps aux beffrois prochains, chantant, dans les carrefours sombres, au bruit des fifres et des tambours graves, avec les comédiens, les bateleurs, sur les tréteaux des Tabarins dé rencontre, chez qui les « colombelles et arundelles d'amour poinct ne manquaient ». Et les beuveries illustres, et les refrains clairs des pintes et des brocs entrechoqués se prolongeaient et sonnaient longuement dans la nuit noire où ne brillait pas même l'étoile toute d’or qui jadis guida les pas incertains des rois d'Orient vers l’humble et triste berceau de Bethléem. Les réjouissances aux quelles étaient mêlés les élus de la royauté éphémère « de la febve » déterminaient souvent, par suite de leur longue durée, des accidents parfois bien singuliers, dans le genre de celui (unejolie bataille à coups de boule de neige) survenu à François 1er devant la demeure du noble et puissant seigneur de Saint-Pol, en 1521. Mais qu'importait ? On riait à gorge dépenaillée, on s’esbaudissait, on se roulait de plaisir et de joie facile, et les échos voisins renvoyaient, durant toute la nuit d’orgie, ce cri de victoire, ce cri triomphant, qui s’en allait dans l'air vif, se perdant aux quatre coins de l’horizon embrumé, sous le givre et la froidure d’hiver : « Le roi boit ! le roi boit ! ».

En France, en Allemagne, dans le plus petit village des Pays-Bas, partout ce cri particulier avait semblable signification. Et les mendiants, las de la route parcourue, arrétaient un instant leur marche au seuil des maisons largement hospitalières, pour réclamer les miettes qui tombaient de la table, enveloppée de fumets trés doux, des festoyeurs de l’Épiphanie, et leur part du souper :

Salut à la compagnie
De cette maison !
Nous souhaitons année jolie
Et biens en saison.
Nous sommes d’un pays étrange
Venus en ce lieu
Pour demander à qui mange
La part du bon Dieu.


Et la besace des besoigneux se remplissait, s’alourdissait, la nuit durant, car le pieux usage voulait qu’ils ne fussent ni les derniers ni les plus mal servis : Qui donne aux pauvres prête à Dieu !

Aujourd'hui, tout cela a changé. Plus comme autrefois de mirifiques fêtes en l’honneur des roitelets du hasard ; plus de cérémonie solennelle à l’église, où on préparait, à Bordeaux comme ailleurs, un oratoire et un drap dé pied pour la « reine de la febve » en l’honneur de laquelle les seigneurs, comtes et barons, baillaient à l'offrande, avec l’écu, trois boules de cire, l’une couverte d’une feuille d'or, l’autre de feuilles d'argent, l’autre enfin d'encens ; plus de damoiselles d'honneur de cette reine d’un jour, somptueusement parées de brocart, qui la conduisaient par les voies noires de populace, pleines de bruit, pendant que les sonnettes tintaient et que les tambours battaient.

Aujourd'hui, on tire les rois tout bonnement, en famille, avec quelques voisins, les intimes tout au plus ; après quoi, chacun s’en va se coucher, un peu maussade parfois, bougonnant contre le « chien de temps qu'il fait » et la pingrerie de ses hôtes. La foi disparait, les rois sont morts, vous dis-je, et pour longtemps ! On ne croit plus à l'étoile, à l’astre dont les rayonsde feu nimbaient le front du petit Jésus naissant, à l'étoile des bergers et des Mages. C’est tout au plus si, de loin en loin, un rêveur, un poète en retard sur notre modernisme échevelé, chante en ses rimes d’or cette étoile de notre siècle : la voix intérieure qui nous console aux heures d'angoisse, l'être aimé qui nous guide et nous conduit vers le but glorieux. Et l’on rit de sa naïveté !

Les chroniques du pays bordelais n’abondent pas précisément en légendes et en histoires fantastiques. En voici une qui, à mon avis, présente un petit intérêt : Comme on le sait, les « Fossés du Chapeau-Rouge », qui formaient le prolongement de ceux de l’Intendance et qui sont devenus le cours du Chapeau-Rouge, ont pris leur nom d’une hôtellerie fameuse dès le XVIe siècle, qui portait pour enseigne un chapeau de cardinal rouge par conséquent. Il est à remarquer ici, en passant, que la dénomination de pas mal de rues de Bordeaux tire son origine d'anciens cabarets plus ou moins bien famés, où gentilshommes et manants se réunissaient en galante compagnie.

À la fin du XVIe siècle, le cabaret du Chapeau-Rouge était tenu par l’ancien matelot Jean Reyre, et non Peyre, comme on l’a dit souvent d’une facon erronée. C’est vers cette époque que se passérent, dit-on, les faits que je me suis promis de vous raconter.

IL y avait autrefois, dans les hôtelleries renommées de France, un tronc destiné à recevoir les aumônes que ceux qui venaient y loger faisaient aux pauvres. Un pareil tronc était établi au Chapeau-Rouge. Ses habitués bordelais (du faubourg Tropeyte particulièrement), qui formaient là une Société appelée « l'Abbaye des Marchands », distribuaient l'argent qui en provenait aux voyageurs détroussés par les voleurs, aux marins naufagés, aux malades de l'hôpital de Bordeaux.

Cette Société, une sorte de confrérie, avait à sa tête un président, connu sous le titre « d’Abbé des Marchands », puis des conseillers, un procureur fiscal, un greffier et des huissiers ; elle était composée d'un peu moins de cent de nos arrière grands-pères.

Or, un soir, le vent et la neige battaient en tourbillons les vitraux du cabaret du Chapeau-Rouge. C'était le 5 janvier. A l’entour, tout était désert ; le Château-Trompette, déjà plus que centenaire, paraissait comme enseveli dans un linceul ; la brume s'épaississait de plus en plus sur la rivière dont rien, pas un bruit, ne troublait le cours silencieux. Dans une petite salle de l’hôtellerie, très basse, d’où la vue pouvait s'étendre sur le port, deux hommes, deux voyageurs, étaient assis, devisant, le dos tourné à une table encore chargée de victuailles, devant une large cheminée où le feu s’éteignait en se couvrant de cendres. C’étaient des étrangers, des Flamands, qui, se rendant au collège de Toulouse, étaient logés au Chapeau-Rouge, où ils avaient diné en compagnie de quelques membres de l'Abbaye des Marchands, à qui, ils avaient manifesté le désir d'assister à une des séances de la confrérie.

Huit heures sonnaient à l'horloge du Château-Trompette. Le plus âgé des voyageurs se leva et envoya d’un brusque coup de pied son escabeau de chêne rouler sur les dalles de la salle.

Holä! tavernier! cria-t-il en allant vers la porte qu’il entr’ouvrit à peine, un pichet de votre vieux vin, et du bon ! C’estfête aujourd’hui !

Un valet parut bientôt et déposa sur la table un broc de vin du Bordelais, que maitre Jean Reyre, l’hôtelier, réservait pour les grandes occasions et qu’il ne cédait que contre de beaux écus sonnant neuf. Le feu fut rallumé, et la flamme joyeuse éclaira mieux que le maigre lampion qui se consumait sur la cheminée de la salle étroite aux murs blancs. Les deux hommes, rapprochés maintenant de la table, dégustaient lentement le nectar qu'on venait de leur servir.

Soudain, des voix se mirent à chanter sous la fenêtre une ballade plaintive au rythme lent et doux :

Le vent souffle, la nuit est sombre,
Et nous n'avons pour nous guider dans l'ombre
Seigneur, que la lueur qui brille à vos vitraux !
Pas un abri sur terre, au ciel pas une étoile !
Nos pieds sont nus, et nos corps, sans manteaux,
Contre le vent n'ont qu’un lambeau de toile.
Mon bon seigneur qui vous chauffez au coin du feu,
Oh ! donnez-nous la part à Dieu !


Le diable soit des manants, s’écria, rouge de colère, le plus âgé des voyageurs, messire Gérard, un vieux savant du pays de Flandres. Belles litanies pour un jour de fête ! Buvons, Fritz, pour ne point ouïr pareille psalmodie lugubre ! Le second voyageur, un jeune homme d’une vingtaine d’années, écoutait curieusement la chanson qui montait à lui dans les rafales, Les voix continuaient :

Nous sommes tout couverts de neige,
Et nos genoux tremblants se dérobent sous nous !
Nous prionsle Seigneur afin qu’il vous protège ;
Nous chanterons Noël pour vosfils et pour vous.
Si vous vous en alliez en guerre,
Nos corps, pour vous défendre et du fer et du feu,
Vous formeraient une barrière.
Oh ! donnez-nous la part à Dieu !


— Je ne connais point cette chanson ! dit le vieux.
— Elle est sans doute de la contrée. Je ne l’ai jamais oui chanter au pays flamand.

Le jeune homme, en disant ces mots, s'était approché de la fenêtre. Il revint vers son compagnon.

— Maitre, dit-il, ce sont deux vieillards. Ne pourrions-nous leur faire l’'aumône des quelques restes de notre repas? L'usage, du moins, le commande ainsi.
— M'est avis, à moi, que c’est un méchant usage de donner son. bien aux vagabonds. Buvons sec, buvons!

Au dehors, les deux mendiants reprirent :

Mais nous chantons en vain sous la fenêtre,
Noble seigneur, tu n’ouvres pas.
De la fête c’est le fracas
Qui couvre notre voix, peut-être !
Dans les chenils hurlent les chiens !
Les chiens aussi vont faire chère lie ;
Mais nous, hélas! pauvres chrétiens,
À ces chiens nous portons envie,
Car nous n'avons ni pain, ni feu, ni lieu.
Oh ! donnez-nous la part à Dieu !


— Je vous donne à tous les diables, race maudite! cria le vieux flamand, avec un rire gras, en montrant le poing à la fenêtre. Lorsque je bois, ne m'incommodez pas!

Et les yeux abétis par les fumées de l'ivresse qui brülait ses tempes, titubant, il alla, buvant à même le broc, vers le large foyer où pétillaient des gerbes d’étincelles.

Un silence s'était fait sous la fenêtre ; puis la voix affaiblie des vieillards reprit pour la dernière fois :

Hélas! hélas! nous n'avons plus d'haleine…
Nous somines vieux, et nous avons bien faim.
En cette nuit, ô roi, à douce reine,
Jetez seulement un moreeau de pain !
Hélas ! le givre pend à notre barbe incnlle ;
Nos pleurs glacés se gélent dans nos Yeux...
Seigneur ! seigneur ! c'est une insulte
De refuser la part à Dien!


— Oh! maitre, ayez pitié! soupira le jeune homme en allant vers le buveur.
— Pardieu! ces coquins me menacent! Qu'on donne la chasse à ces loqueteux, et nous, ami, buvons, buvons !
Le roi. le roi boit ! acheva-t-il dans un hoquet.

Les voix s'éloignaient lentement. On les entendait encore par intervalles, qui répétaient au loin, dans le silence de la nuit froide, leur refrain lugubre :

Seignenr! seigneur! c'est une insulte
De refuser la part à Dieu !


Tout à coup un bruit épouvantable se fit en tendre dans l'hôtellerie. Du haut en bas, c'était un cliquetis de sabres, de chaines remuées, secouées violemment, des appels, des cris, des jurements, des éclats de voix impérieuses. La porte de la petite salle où étaient les deux voyageurs s'ouvrit bientôt toute grande ; le vent, s'engouffrant, éleignit la petite lampe qui jetait ses dernières clartés. En un clin d'oeil, les deux Flamands furent saisis par des hommes, des hercules, masqués, solidement garrottés et conduits, portés pour mieux dire, jusque dans une vaste piéce où se trouvaient réunis les magistrats d’un tribunal prêt à fonctionner, silencieux, rigides.

Quelques-uns des membres de l'Abbaye des Marchands à qui, trois heures auparavant, les deux étrangers avaient manifesté le désir d’assister à une assemblée de l'Association, et qui venaient d’être témoins de leur manque de compassion, de charité et de pitié pour les mendiants, s'étaient rapidement entendus avec l’hôtelier Jean Reyre pour les mystifier et au moins à l’un d’eux donner une verte et profitable lecon.

Dés que les étrangers furent introduits dans le prétoire, leur procès commença. Le procureur fiscal leur donna lecture de divers manuscrits, parmi lesquels un, où il était parlé des libéralités du duc de Bourbon à l’occasion justementdes fêtes de l’Épiphanie :

« Venait le jour des Roys, où le duc de Bourbon faisait grande feste et lye-chire, et faisait son roy d’un enfant en l’âge de huit ans, le plus pauvre que l’on trouvat en toute la ville, et le faisait vestir royalement en lui baillant ses officiers pour le gouverner. Après ce, le maistre d’hostel faisait une queste pour le pauvre roy pour le tenir à l’eschole. Et cette belle coutume tint le vaillant duc tant comme il vesquit. »

Le procureur, après avoir énuméré les manquements aux usages et aux bons sentiments commis par les deux étrangers au cours de la nuit qui s’avançait, requit contre eux une condamnation à deux ducats, applicable à la boite des pauvres secourus par le tribunal de l'Abbaye. Ce tribunal, d’ailleurs, rendit aussitot une sentence conforme.

Le plus jeune des deux Flamands, apeuré, se croyant devant de véritables juges, s’exécuta sans retard et paya l’amende prononcée. Mais le vieux, que la majesté du tribunal n’avait pu faire revenir à un état décent, refusa de se prêter à la plaisanterie qu'il flairait dans son ivresse. Les huissiers, sur l’ordre de l'abbé, se permirent de garder son manteau et de rosser son cheval, qui n’en pouvait mais, certes !

L'affaire fit du bruit en ville, et surtout au faubourg Tropeyte. Un jurat, instruit du fait, se transporta à l'hôtellerie du Chapeau-Rouge. Les deux parties durent comparaitre, cette fois pour de bon, à l'audience de l'Hôtel de Ville. La restitution du manteau appartenant au plaignant eut lieu ; on accorda à ce dernier des dommages-intérêts. Les membres de l'Abbaye, auteurs de la fumisterie, et Jean Reyre, l’hôtelier, furent condamnés aux dépens, et le Parlement ordonna même que la boîte aux aumônes du cabaret du Chapeau-Rouge fût fermée à deux clefs, dont l’une déposée à la jurade et l’autre entre les mains de Jean Reyre.

À la suite de cette équipée, l'Abbaye des Marchands fut dissoute ; mais l'hôtellerie du Chapeau-Rouge n’en continua pas moins de subsister et de donner de gros bénéfices, jusqu’au 29 juin 1676, jour où on commença de la démolir pour faciliter la formation de l’esplanade du Château-Trompette.

Au milieu du XVIIe siècle, Bordeaux prenait déjà une grande extension. La ville conservait sa forme gothique d'antan ; elle était décidément trop petite. On n'y pénétrait que par quatorze portes flanquées de vieilles tourelles dont quelques-unes, accompagnées d’ouvrages avancés et de ponts-levis, ressemblaient aux entrées d’une archaïque et farouche forteresse.

Revenant à la formation de l'esplanade du Château-Trompette, cette construction datait de 1454, sous Charles VII. Vauban vint, en 1655, tracer le plan du nouveau Château-Trompette, auquel on commença à travailler cinq ans plus tard. Après une des nombreuses séditions des Bordelais, à la fin de 4675, on s'empressa d'activer ces travaux. Des arrêts du mois de novembre 1675 et du mois de mars 1676 ordonnérent que pour former l’esplanade du château, il serait pris « cent toises » du terrain qui l’environnait ; que les maisons, en grand nombre, une vieille porte de ville et deux couvents qui couvraient ce terrain seraient démolis, et que leur valeur serait remboursée à leurs propriétaires par la Ville.

A l'extrémité méridionale de ce quartier détruit s'élevait le magnifique édifice romain, les Piliers de Tutelle, l’un des plus précieux antiques de France. Ce monument, que les Barbares même avaient respecté, fut abattu impitoyablement.

Le Chêteau-Trompette fut démoli en 1817, à la suite d’une ordonnance du 5 septembre 1816, par laquelle le roi Louis XVIII donnait le château et ses dépendances à la Ville, à titre peut-être de joyeux avènement.

Du temps de Balguerie-Stuttenberg, M. Lainé était alors ministre secrétaire d’État à l’intérieur.


Les Cabarets oubliés

Bordeaux, Bordeaux de mon enfance, de ma jeunesse, avec ses petites rues pavées de cailloux si pointus qu’ils ont blessé et meurtri bien des fois les pieds mignons de nos amoureuses toutes rayonnantes de jeunesse et de gaité ; avec ses lanternes qui éclairaient si mal, ses échoppes basses et lézardées, le fouiliis inextricable de sës culs-de-sac, si déserts quand la nuit tombait pleine de silence ; avec ses coutumes et ses moeurs si différentes des vôtres. Oh! j'aurais garde de médire, à mon âge, vous savez ; mais il mé semble que celles-là valaient beaucoup mieux que celles-ci. Ne protestez pas : je retire le mot, s’il vous offusque, et je continue.

Cinquante ans en arrière, je dis cinquante ans par coquetterie et pour essayer de paraitre plus jeune que je ne le suis, pour vous entrainer avec moi à travers le Bordeaux que j'ai connu, aimé, et que votre progrès m’a fait perdre pour toujours. Ma ville natale n’a plus de cachet, d'originalité, de poésie, de caractère. Vous avez tout changé, jusqu'au nom des rues, dernier souvenir du passé, de notre vie à nous, les octogénaires. Et puis, vous ne savez plus vous amuser.

Vous me parlez de vos cafés, de vos tavernes enfumées, ces tabagies où vous vous intoxiquez lentement. Nous ne buvions pas d'alcool, mais du bon clairet de nos vignes, brillant dans les gros verres à pied ; mais de l’orangeade, mais de la limonade, et nous avions toujours l'esprit libre et le jugement droit, Vos cafés ! essayez donc de les comparer un peu à nos guinguettes, à nos cabarets, à nos auberges si hospitalières, si librement accessibles, si avenantes, dont la branche de pin, « brandon » enguirlandé, enrubanné, consacré par l’usage et arraché en grande cérémonie au fond de la lande de Pezéou, après le chemin de Saint-Médard, semblait toujours vous dire : « Mais entrez donc, et soyez le bienvenu : vous êtes chez vous ! »

Ah! l’on s’amusait ferme chez Barboteau, chemin des Acacias, que vous appelez la rue de Marseille ; à Tivoli, établissement qui a conservé son nom, c'est vrai, mais dont la destination a bien changé, et où l’on dansait des rondeaux, guidé par l'archet d’un ménétrier ou parles ra fla fla d’un tambour de la garde nationale ; au joyeux Montferrant, rue Laroche ; chez Darnal, allées de Boutaut, et au Petit-Rabat, à Terre-Nègre, près du petit chemin d'Eysines et à deux pas de la brasserie Docteur, qui, malgré le voisinage du cimetière où, lors des fouilles de 1806 et 1818, on trouva de si curieuses pièces de collection de l’époque gallo-romaine, fournissait d'excellente biére, et bien française, celle-là !

Et Bardineau, rue Duplessis ! Pourquoi Bardineau ? Ce nom était celui d’un traiteur fameux qui s'était établi là vers 1725, et qui avait su réunir dans ses diners de gala l'élite de la société bordelaise. Je me suis laissé dire que, vers 1777, le cardinal de Bernis, en sa qualité de grand-maitre du noble Jeu de l'arc, avait autorisé un nommé Gilbert-Alexis Astier, franc-archer de Clermont, à fonder à Bardineau une « compagnie de l’arbalète » qui se livrait à des exercices physiques et figurait dans certaines fêtes publiques. La tentative ne réussit pas: cette société ne vécut que pendant un an à peine.

La vieille auberge de la Galoche, qui fut longtemps, aux siècles passés, le rendez-vous aimé, le cabaret préféré des illustres et « joyeulx beuveurs », soudards, truants et malandrins qui, de bien des façons, vous savez, mettaient notre paisible Bordeaux en coupes réglées et y jetaient l’épouvante et la terreur…!

Disparue, elle aussi, cette bonne Galoche.

Vous aviez la fameuse Bicoque, à Bègles ; le Bois de Boulogne, à Pessac, dont les balançoires m’ont fait découvrir autrement qu’en rêve des mollets si fins et des jarretières si délicatement nouées ; la salle Neuve, chemin du Bouscat, où allaient les artistes, chanteurs et comédiens, en « bombe », comme vous dites ; l’Ermitage et la Grotte, ces nids perdus des amoureux, pour le bon motif, Monsieur... à Caudéran ; les auberges de la veuve Bert et de Lagneau, chemin du Fresquet, où l’on jouait furieusement aux quilles, et les bosquets enveloppés de roses toujours épanouies, de jasmin et de chèvrefeuille, de chez Bertrand, aux Orangers, près des Pins-Francs.

Et Bel-Orme, à la Croix-Blanche, « chez Massip, » notre Bel-Orme, dont on a fait, je ne sais pourquoi, un couvent de Visitandines, bien disparu aussi, et sans espoir de retour ! Il fallait voir les cohues bariolées, étranges, chamarrées de mille couleurs, auxquelles il donnait asile les soirs de fête. On y « faisait la cour » entre deux valses entrainantes, vous appelez ça « flirter », je crois ; on y échangeait des promesses, sinon des baisers. Que de charmantes intrigues s’y sont nouées, dénouées et renouées ! Que d’esprit et de gaité bien franche on y a dépensé !

Et combien elles étaient gentille set fraiches, et roses, et délurées, nos bourgeoises, nos grisettes et nos paysannes, surtout ces dernières, qu’on nommait aussi les artisanes (marchandes) ou regrattières, dont la tête expressive et brunie par le soleil était encadrée par la coiffe bien blanche à dentelles ou à tuyaux : coiffe à la Saint-Michel, à la Grosse, à la Grenière, à la Channonaise ! Les grisettes portaient des robes décolletées gentiment, avec un goût discret ; robes et corsages courts ; des tabliers à « sorsage » ou à « brassière », un chäle léger l'hiver ; des bonnets à « côte de melon » ou à « l’escargot » et des bas « à jour ». Cristi, les jolies jambes, les mignonnes chevilles, les divins mollets serrés parles attaches des petits souliers de cuir souple de chez Candelon ou Montauzé et Pitard ! J'enrage de ne les plus contempler !

Les bijoux ? Eh! parbleu! oui, elles les adoraient, et j'en ai vu plus d’une qui faisait passer l'amourde l'or, du doublé ou du chrysocale avant l'amour des friandises, qu’elle n’eût pas détestées, malgré tout, malgré le dicton antique : « Elle a honte bue : elle a passé par devant l’huis du pâtissier. »

Les allées de Tourny était, le rendez-vous obligé des badauds, des curieux, des oisifs, des promeneurs dominicaux. I y avait foule, les après-midi, surtout à l’époque du carnaval, car beaucoup de dames sortaient travesties et masquées au bras de leur mari, de leur frère, de leur père, ou..., et faisaient un tour soit sous les arbres de la promenade, soit le long des magasins installés sur les allées. Mais on ne pouvait pas toujours marcher, toujours baguenauder, toujours regarder les passants et les jolies passantes, parées, comme des madones, de broches, de bagues, de chaînes d'or « chemin de fer », ou « câble », ou encore « jaseron », un des articles les « plus cossus » que le bijoutier Pasquet vendit, et on se rendait dans les boutiques à la mode, que la vogue emplissait d’une société bruyante, joyeuse, toujours prête au plaisir, riant de tout et pour tout et toujours.

Il y avait aussi, au milieu de la rue de la Devise, un cabaret auberge restaurant salon de rafraichissement pâtisserie ; rien de tout cela et tout cela à la fois. Une grande salle, blanchie à la chaux ; pas de double fond, d’arrière-boutique, de cabinet particulier, pour dire le mot. La salle était éclairée par quatre ou cinq chandelles de résine, qui ne rendaient pas les services que l’on était en droit d’attendre d'elles. Ce n’était pas un public de passants, d’inconnus, de promeneurs, C'était une clientèle d’habitués que la sienne ; toujours les mêmes types, les mêmes figures, les mêmes costumes. La réunion de cet établissement, qui n’avait pas de nom, dans le bon sens du mot, se composait de vieux rentiers, de musiciens, de chanteurs, qui venaient là deviser devant l’âtre, en croquant quelque chose et en buvant du vin doux. Quelquefois il y avait féminine compagnie, c'était alors jour de fête chômée, et, de six heures à huit heures, du soir, bien entendu, la causerie était générale, animée, charmante, remplie d’éclats de rire qui couraient et se perdaient sous les longues solives du plafond. C’était un feu roulant et continu de plaisanteries.

Bah! mes jolies amoureuses d'antan sont bien cassées, si elles vivent encore. Pauvres grisettes qui livraient au galant pressant un baiser, toute leur fortune, sous la tonnelle enveloppée de roses toujours épanouies du père Bertrand ; elles qui m’adoraient et me trouvaient irrésislible : comme elles changeraient d'avis aujourd’hui !


Le Cimetière des Étrangers

Le cimetière des Étrangers vient de disparaitre. Beaucoup de Bordelais ignorent probablement l'existence et, à coup sûr, l’histoire de ce coin de notre cité. Peut-être liront-ils avec intérêt quelques détails de cette histoire.

Le 14 mars 1769, M. Jean-Philippe Weltner, négociant, demeurant « au lieu dit des Chartrons », paroisse Saint-Remy, qui agissait au nom d’une Société dont les promoteurs étaient MM. Liéneau frères, Vanschellebeck et lui-même, acheta, par devant Me Guy, conseiller du roi, notaire à Bordeaux, à Mlle Madeleine Denis et à sa soeur, Mme Judith Denis, épouse de M. Élisée Naiïrac, demeurant dans la rue de la Monnaie, à Sainte-Croix : Un terrain situé au delà de la rue Poyenne, cet emplacement, en jardin et vacants, était situé derrière les Chartrons, sur le grand chemin public conduisant de la porte Tourny ou de Saint-Germain à la Palu de Bordeaux (chemin du Roy en 1820, cours Palguerie de nos jours).

Le terrain confrontait, au couchant, aux prairies du sieur Mezier et, d'autre côté, du nord, à une allée conduisant à la maison appelée la Grange-Rouge ; un grand estey, où passait la riviére, séparait ces deux propriétés.

Ce morceau de terre, qui relevait du fief de MM. les chanoines et chapitre de l’église collégiale de Saint-Seurin-lés-Bordeaux.

M. Weltner et ses amis firent à la Jurade une déclaration de leur intention de créer là un cimetière. De leur côté, les vendeurs durent faire connaître qu’ils désiraient employer le prix de cette vente au paiement d’une partie de la construction qu'ils faisaient réédifier à la place d’une vieille maison leur appartenant, rue des Retaillons, faubourg des Chartrons, et qui tombait de vétusté. Et notez bien que si ces braves gens n'avaient pas fait en temps voulu cette déclaration, le roi ne les eût certes pas autorisés à traiter.

Ce mème jour, 14 mars 1769, M. Weltner, accompagné de deux notaires, se transporta sur les lieux pour l'entrée en jouissance. Effectivement, nous dit l’histoire locale, il en prit possession réelie et personnelle par sa libre éntrée dans le jardin, où il prit, arracha et « jeta en l'air » des poignées d'herbe et de terre et fit « plusieurs autres actes de possession » (sic) au vu et au su de tout le monde.

Mais il fallait une sanction officielle. Par un brevet, en date du 9 juin de la même année, le roi Louis XV, qui avait été très humblement supplié d'autoriser la vente et de la déclarer bonne, ayant eu égard à l’exposé des motifs, confirma le contrat. Cette pièce était signée de la main de Sa Gracieuse Majesté. Elle était faite et contresignée par le conseiller secrétaire d’État des commandements et des finances Bertin.

Dès la réception de cette pièce de haute importance, nécessaire, voire même indispensable, MM. Liéneau, Vanschellebeck et Weitner adressérent une supplique à MM. les maire, lieutenant de maire et jurats, gouverneurs de Bordeaux, juges criminels et de police. Ces messieurs exposaient leur intention de créer un cimetière des protestants étrangers résidant à Bordeaux, et priaient la municipalité d'autoriser ceite création, en considération des peines et de la fatigue qu’ils avaient éprouvées pour arriver à trouver un terrain propice à l'inhumation.

Le cimetière des étrangers fut présenté comme un lieu de sépulture réservé aux seuls protestants étrangers. Mais il était certainement dans la pensée des fondateurs de faciliter aussi l’inhumation des protestants français qui, depuis la révocation de l’Édit de Nantes, étaient surveillés d’une façon très étroite et soumis à toutes les vexations, à tous les contrôles, à toutes les grosses vilenies.

Le 2 mai 1769, Étienne Feger-Latour,citoyen-jurat de Bordeaux, député à cet effet par ordonnance municipale ; le procureur syndic. de la Ville ; Confin, directeur des travaux publics, et J.-B. Dapatte, greffier commis, se transportèrent aux Chartrons et ouvrirent une enquête. Ils se prononcèrent en faveur de l'établissement du cimetière projeté, mais il fut décidé que l’étendue du terrain serait close par une enceinte de murs et que le cimetière serait bâti sur le fond de ce terrain, de facon que la partie donnant sur le chemin qui conduisait de ia ville à Bacalan restât en emplacement de maisons à construire en façade.

À charge aussi aux déclarants d'établir sur le local, un concierge ou portier obligé de prêter serment devant la magistrature et de tenir un registre paraphé, avec les date du décès, noms, âge et pays des protestants étrangers, qui, du reste, ne pouvaient être enterrés que surla production de la permission et du procès-verbal d’inhumation délivrés par les magistrats, en conformité de l’article 13 de la déclaration du roi, de l’an de grâce 1736.

Le premier enterré dans le cimetière des Étrangers fut le nommé Pieter Jacob, natif de Herenvien, âgé d'environ quarante ans, charpentier de navire. Puis nous relevons les noms de beaucoup de protestants, en regard desquels se trouvent les mentions : « Gratis - Mort dans la misère — Vivant de charité », ou cette indication d'une cruelle concision : « S’est noyé. » C'était là toute l’oraison funèbre. Onze cents trois personnes ont été inhumées dans ce cimetière en cent dix-huit ans.

Dés la création, des concessions à perpétuité furent faites à diverses familles notables de la cité ; l’usage s’est continué par la süite : il y en a une centaine. Nous y relevons les noms des familles Johnston, Barton, Witham, Wustenberg, Provençal, Ch. Albrecht, Fitz-Gérald, Violett, Dunkin, Ferrière, de Luze, Stéhélin, Pobl, Faure, Brandenburg, d'Egmont, etc.

Furent enterrés : en 1803, Marie-Sara Duret, veuve Fenwick ; en 1815, Jacob Stuttenberg et dame Grâce Purvis, épouse de M. David Milne, amiral de Sa Majesté Britannique ; enfin, les quelques années qui suivirent l’occupation de Bordeaux par les troupes anglaises, après le désastre impérial, Will Hawken et W.-H. Cowell, officiers anglais, et Georges Lamsdin, lieutenant-colonel de la garde royale britannique.

Le cimetière était situé à l'angle des cours Balguerie et Journu-Auber. A travers les mausolées plantés çà et là sans soin, sans souci de l'alignement et des pierres tombales rongées par la mousse noire, on avait tracé des allées dont le sable fin prenait des tons d’or au soleil de juillet. La végétation y était luxuriante : c'était un entremélement de hautes herbes, de chèvrefeuilles, de glycines, de roses largement épanouies, d’oeillets jaunes marbrés de veines rouges et de fuchsias dont la senteur devait être bonne aux pauvres trépassés sans famille.

À l’ombre des saules-pleureurs qui se penchaient, pleins de fraicheur, sur les tombes désertes et nues, de petits poulets s’en allaient picorant et piaillant, sans respect pour la majesté solennelle du lieu ; et le gazouillis des oiseaux chanteurs s’unissait, antithèsé ! à la brise qui murmurait doucement dans les branches : Requiescant in pace !


La Recluse de la Croix-Blanche

Depuis deux semaines environ, les marchandes de marrons bouillis ou rôtis ont fait leur apparition. Elles sont arrivées, hirondelles d'hiver, avec les premières fraicheurs, avec les premières gelées, avec les matinées embrumées d'octobre et ont repris leur place au coin des rues animées, offrant à tout venant leur marchandise modeste, les marrons empilés, tassés au fond des terrines de grès, pleines d’une légère buée odorante : « Qui baou castagnes, bouillides toutes caoudes, bouillides qui baou castagnes ! » Et les filleties en font ample provision avant d'entrer à l'atelier, et les gamins en garnissent leurs petites poches en se rendant lentement, très lentement, à l’école prochaine, sous la bise inhumaine qui leur cingle les yeux. Et ils mordent à belles dents blanches, les « gosses », dans le fruit brûlant parfumé d’anis.

une histoire, racontée à l'approche de l'hiver, est un peu d’actualité.

A deux pas des sablières de la rue de Marseille, toute proche du vaste domaine de Streckeisen, qui entourait la maison des quakers, à peu près sur l'emplacement où a été tracée longtemps, bien longtemps après, la rue Henry-Deffés, s'élevait, vers 1820, une petite maisonnette, une échoppe de sordide apparence, seule, perdue dans les sablières où les enfants venaient prendre leurs bruyants ébats. Mystérieusement close tout le jour, elle s’éclairait, l'hiver surtout, à partir du crépuscule et jusqu’à une heure assez avancée de la nuit. Un jardin étroit et long, inculte, planté d'arbres rabougris, tapissé de hautes herbes, entouré de palissades et de haies touffues, la gardait, la protégeait contre les regards indiscrets. Mais point n’était besoin de tant de précautions.

Les passants, paysans, ouvriers et artisans, obligés de s’aventurer la nuit dans ces parages n'étaient pas, certes, tentés de s'assurer devisu de la véracité des racontars qui couraient sur le compte de ln propriétaire de cette bicoque. On disait que c’était une affreuse sorcière, et pas mal de gens, habitant aux portes de la ville, l'octroi, dirigé alors par M. Rousseau, était situé à la Croix-Blanche, tout contre le ruisseau de Benatte, affirmaient sérieusement l'avoir vue partir souvent pour le sabbat, le samedi soir, dans le brouillard, à cheval sur un balai fait de chevelures de femmes blonces.

Les bonnes gens appelés par leur travail dans le domaine de Streckeisen, dont la bicoque était une sorte de dépendance, ne passaient, la nuit venue, qu’en se signant plusieurs fois, pris d’une terreur subite, devant les murs lézardés et les contrevents disjoints, troués des vers, qui semblaient indiquer une origine au moins antédiluvieune. Ils croyaient toujours, dans leur trouble, entendre des bruits de ferraille que l’on aurait remuée violemment, des gémissements coupés par des éclats de rire sataniques qui sonnaient, sinistres, dans le silence solennel d’alentour.

Mme Dumas, la calendreuse de madras ; M. Cadiche Audy, le cureur de puits ; Mlle Anniche Philippon, la débitante de café au lait sur la route de Saint-Médsrd, et cent autres dont il serait regrettable de citer le nom se faisaient volontiers, à tout moment du jour, l'écho d'un racontar qui prétendait que de jeunes enfants, qui s'étaient trop aventurés un matin d'août aux abords de la masure suspecte, avaient été, grâce à je ne sais plus quel sortilège, attirés dans l'antre de la sorcière et que oncques nul n'avait entendu parler d'eux. Pour sûr, ils avaient été brûlés vifs et mangés ensuite, peut-être !!

Pas un de ces bruits ne reposait sur une base sérieuse ni raisonnable. Toutes ces bonnes langues se trompaient étrangement en affirmant, avec des trémolos dramatiques, que la femme qui habitait la « maison maudite » se livrait à des pratiques de sorcellerie et s’amusait à dépecer les tendres Saint-Seurinais pour porter triomphalement leur coeur au sabbat, campée sur un manche de balai phosphorescent.

La vieille, une sorte de demi-sauvage, avait une profession beaucoup plus sortable et aussi plus lucrative, malgré la longue morte-saison : elle était marchande de marrons, et elle faisait bouillir sa marchandise la nuit, ce qui expliquait les lueurs qui pouvaient s'apercevoir à travers les fissures de sa porte déclinquée et de ses contrevents vermoulus.

La sorcière s'appelait de son nom Louise Denichet, Elle semblait se complaire dans l’isolement au milieu duquel elle vivait depuis de longues années, séparée, dans ce coin campagnard, du reste des mortels. Ne parlant à personne dans le voisinage, elle avait des allures et des attitudes très fières. On la voyait sortir de grand matin, tout l'hiver, vêtue d’une sévère robe de bure, chaussée de grands sabots, coiffée d’une coiffe de malines vieillie, et dissimulant sous un vaste tablier d’indienne un objet dont le volume intriguait fort les commères du quartier, C'était tout simplement le pot de terre dans lequel étaient les châtaignes « rifflaudées », bien blanches, qu’elle allait vendre soit sur la place du Marché-aux-Veaux, soit sur le port, le plus loin possible de chez elle, car elle savait l'aversion et la terreur qu’elle inspirait là-bas à tous ces braves gens, qui auraient préféré cent fois mourir de faim plutôt que de toucher à ses marrons parfumés, crainte « d’avoir du mal », vous comprenez ?

Au printemps et en été, elle restait chez elle, soignant ses plantes et ses fleurs, des roses, du réséda et des tulipes, qui s’épanouis saient sous ses fenêtres closes, ne sortant jamais, vivant, dans cette solitude lourde et douloureuse, une vie de recluse résignée, Quand les voix joyeuses des enfants qui dégringolaient la tête en bas sur les pentes raides des sablières prochaines arrivaient jusqu’à elle, la vieille avait des tressaillements brusques, et elle se dissimulait, se faisait toute petite derrière les arbres touffus de son jardin plein de gazouillis d'oiseaux bavards, pour apercevoir un instant, dans la grande clarté du chaud soleil, les bébés bruns braillants, dépenaillés, les pieds enfoncés dans le sable. Et elle rentrait chez elle, les yeux remplis de cette vision de jeunesse, pendant qu’une larme mouillait ses yeux secs aux regards durs.

Le dimanche seulement,elle s’absentait un instant pour se rendre à la messe ddans la vieille église de Saint-Seurin, une messe de la première heure. Elle suivait la route de la Croix-Blanche bordée de masures étroites et basses ; et, avant d'entrer dans l’église, elle faisait une trés courte promenade sous les ormeaux des allées Damour, s’asseyait sur les bancs de pierre, qui ont en partie disparu aujourd’hui, et là, la tête dans les mains, immobile, indifférente, sous les regards curieux des fidèles qui s’en allaient par groupes joyeux, causant bruyamment dans ce patois que l’on ne connaît plus, elle songeait.

Louise Denichet s’en allait tout au fond de l’église, au pied de l'autel de Notre-Dame de la Rose, perdue parmi les ex-voto ; elle s’asseyait et restait une heure sans faire un mouvement, recueillie, lisant des prières en latin dans un grand missel d'autrefois.

Sa vie s’écoulait ainsi, uniformément triste et désolée. La vieille, la sorcière avaitde lourdes fautes à expier; elle portait le poids de tout un passé d’ignominie, de honte, de crimes ; elle souffrait, car elle se repentait, la pécheresse aux cheveux de neige et aux membres brisés maintenant par les années et le remords.

Son àäge, nul ne l’a jamais connu. Fille d’un tailleur de la rue Lalande, qui, plus tard, était venu s'installer place Dauphine, elle avait été élevée chez les soeurs Fôtin, dont le couvent était adossé, du côté de la rue de la Concorde, à l’église Saint-Seurin. A douze ans, déjà grande, déjà presque femme, ses parents l'avaient placée en apprentissage chez une repasseuse de coiffes des allées Damour, où elle apprit à plisser et à « lisser » les malines et les valenciennes. Mais le travail n’avait aucun charme pour elle. Coquette, prise d’un âpre désir de jouissance, d'un impérieux besoin de la vie facile, elle avait bientôt commis une première faute, suivie de beaucoup d’autres ; elle détachait, au plus offrant sa ceinture dorée, ouvrant tout le jour sa porte hospitalière. Elle s’enlisait dans la débauche, s’y plongeait avec délices, sans jamais un regret, sans jamais un regard en arrière sur son passé chaste de fillette.

La Terreur venait d’être organisée à Bordeaux. Après l’arrestation des Girondins, quatre membres de la Convention, Chaudron-Rousseau, Tallien, Ysabeau et Beaudot régnaient en maitres absolus sur la ville et les faubourgs. L’échafaud, par leur ordre installé place Dauphine, dans un cordon de bornes, devait fonctionner d’une façon permanente durant huit mois, et les têtes des « ci-devant » roulaient sans reliche dans le fatal panier.

Un matin d'hiver, Louise Denichet passait avec des amis, sortant d’une fête nocturne, sur la place Dauphine, inaugurée le 16 mai 1770, et qui s'appelait alors place Nationale. Une charrette, tout à coup, croisa la bande folle, c’étaient les condamnés qui arrivaient sur le lieu de l'exécution. En tête des soldats, des volontaires, marchait un homme de taille moyenne, aux traits durs, aux allures impérieuses, la poitrine ceinte d’une large écharpe tricolore à franges argent et or, c'était l’ex-maitre d'école Lacombe, le monstre qui présidait depuis le mois d'octobre 1793 la Commission militaire instituée surtout en vue de pourvoir l’échafaud.

Louise Denichet s'arrêta brusquement devant Lacombe, qui la regardait avec fixité, et, inconsciente, comme fascinée, elle suivit le convoi jusqu’au pied de l'échafaud, qui se dressait sous le ciel gris et bas. La fille assista à la mort des douze victimes désignées pour ce matin-là, et, lorsque ce fut fini, elle alla vers Lacombe, qui ne l'avait pas perdue de vue, et lui parla. La tête en feu, encore pleine des dernières fumées de l'ivresse, Louise Denichet sentait en elle s’éveiller un sentiment profond, étrange, indéfinissable, inconnu jusqu'ici, qui la poussait vers cet homme horriblement beau, à ses yeux, de monstruosité et d’ignominie. La fille perdue était amoureuse du misérable.

Un mois plus tard, Louise Denichet devenait la maitresse en titre de Lacombe.

Impossible de se soustraire à l'influence qu’il exerçait, farouche, implacable, résolu, sur la pauvre intelligence de la malheureuse, affolée d'amour.

Lui, qui se rendait compte de cette influence, employait Louise Denichet à sa sinistre besogne. Il avait fait d’elle une sortede pourvoyeuse de la machine dont les assises baïignaient dans le sang. Inconsciente, elle espionnait, elle dénoncait avec une rage violente et haineuse, et marquait les maisons des « traîtres à la patrie », dont la tête devait être livrée au couperet.…

Le temps avait passé, Un matin, le 1er août, les sbires du tribunal révolutionnaire étaient venus, sur l'ordre du représentant du peuple Garnier, installé rue du Palais-Galien, arrêter Lacombe, suspect à son tour, dans la petite maison qu’il habitait avec sa maîtres se à l'entrée de la rue du Hä, surnommée la rue Immortelle depuis qu’elle comptait parmi ses habitants le président dela Commission Militaire ! Le procës de l’ancien maître d'école fut rapidement terminé, et, quatorze jours après, il pertait à son tour sa tête sur l'échafaud.

Louise Denichet se retira, surveillée de très près elle-même, dans une maison de la rue des Épiciers (Pas-Saint-Georges), toute proche du Marché-aux-Veaux (Vieux-Marché). Elle venait d’avoir de Lacombe un enfant, une fillette, qui était morte en voyant le jour. Ses parents étaient aussi morts de douleur et de honte depuis déjà quelques mois. Louise Denichet était désormais seule sur ia terre. Elle avait eu par héritage une petite maison dans les sablières de Streckeisen ; c'est là qu’elle alla habiter, dans une retraite absolue, quand l’orage terroriste fut tout à fait détourné de sa tête.

La malheureuse vécut, depuis, avec le souvenir de son amant sans cesse présent à sa pensée, la mémoire toute pleine du parfum des jours de plaisir et des nuits d'ivresse amoureuse disparus à jamais. Comme ses ressources diminuaient, diminuaient, elle prit la résolution, la vieillesse arrivent, de travailler. Et puis, le travail, c’était encore une distraction, un moyen d'échapper un instant chaque jour aux pensées douloureuses qui l’obsédaient. Louise Denichet se fit marchande &e marrons au coin des rues.

Rentrée dans sa masure lézardée, elle s’abimait dans ses réflexions, et le souvenir d’un épisode de la période sanglante, où elle avait été la maîtresse du tyran redouté, revenait constamment à son esprit, plein de terreur et de remords. Elle se rappelait qu’au cours d’une enquête qu’elle avait menée en partie, elle reçut la visite de la jeune femme d’un lieutenant à Toulouse des armées du roi, un aristocrate, qui s'était réfugié à Bordeaux avec son jeunefils, qu’elle avait découvert avec son flair de policier et qu’elle avait signalé à la vengeance de la Commission militaire.

La jeune femme, qui savait Louise Denichet toute-puissante et qui la croyait bonne et compatissante encore, venait, éplorée, au nom du bébé que la sentence du tribunal allait faire orphelin, la supplier d’arracher son infortuné mari à la mort, La misérable fut inflexible. Brutalement, elle repoussa la pauvre femme, et, saisie d’un subit accès de haine farouche, elle lui donna rendez-vous pour le lendemain matin « au pied de l’échafaud ».

Le lendemain, en effet, les deux femmes se trouvaient au pied de la machine : l’une affreusement pâle, convulsionnée ; l’autre ricanant effrontément avec la soldatesque. Mais le moment de l’exécution arriva, et soudain l'expression qui contractait le visage de Louise Denichet changea. Le malheureux officier venait d’être amené entre des gardes, les mains et les pieds attachés, et le bourreau l'avait saisi brusquement par les épaules. Alors une scène empoignante se produisit. En dix secondes, le jeune homme tourna ses yeux chargés de tendresse ineffable vers sa femme, dont les sanglots brisaient le coeur des aides et des soldats, pendant qu'il jetait un regard de profond dégoût sur Lacombe et sa maitresse, qui tressaillit et se retourna pour ne pas voir mourir cet homme que, la veille, elle aurait pu sauver d’un signe, d’un mot.

Et depuis lors le spectacle inoubliable de celte douleur qu’elle avait causée était demeuré gravé dans sa mémoire, sans que le temps ait pu en effacer ou en affaiblir la trace.

Or, un soir de l’hiver 1890-1891, vers huit heures, un jeune homme de tournure élégante, un chasseur, à en juger par son costume, traversait les sablières de Streckeisen. Étranger à la ville sans doute, il allait un peu à l'aventure, sous la pluie glacée qui lui fouettait le visage, sans orientation. Le vent mugissait dans les ormeaux et les grands peupliers voisins qui pliaient sous son effort, envelcppés de buée. Une nuit épaisse, insondable alentour.

Le chasseur aperçut tout à coup, à sa droite, de la lumiére dans la « maison maudite ». Il fit un crochet et alla frapper hardiment à la porte. À l’intérieur, une voix de vieille femme s’éleva demandant, questionrant, comme prise de terreur :

— Que voulez-vous ? qui êtes-vous ?

— Je suis un voyageur. Je me suis égaré dans ces chemins maudits. Donnez-moi, je vous en prie, pour une heure l'hospitalité !

Il y eut un grand temps de silence. Puis des verrous, des targettes grincérent, et la porte vermoulue tourna sur ses gonds.

— Ah! chien de temps! exclama le jeune homme en riant. Je vous demande pardon, Madame, mais...

11 n’acheva pas. Sur le seuil de la porte, la sorcière, une chandelle fumeuse à la main, le regardait, tremblante, effarée, et l’oeil gris, étrange et fixe de cette vieille lui fit peur.

Louise Denichet revoyait tout à coup la scène de la mort du lieutenant des armées du roi. Elle retrouvait, victime d’une obsédante et étrange ressembiance, à vingt-cinq ans de distance, dans l’homme qui était devant elle, grave et sérieux maintenant, tant son esprit était hanté toujours de visions, tous les traits de l'officier dont elle avait causé la perte. Elle se revoyait au pied de l’échafaud, pliant sous le regard de dégoût de sa victime et se détournant pour ne pas voir sa tête barbouillée de sang tomber dans le panier.

Elle eut un cri d'angoisse déchirante de tout son être. Et, défaillante, les traits bouleversés, désignant du doigt une petite tache rouge sur la carnassière du jeune homme qui cherchait à comprendre, mais en vain, le drame mysiérieux qui se déroulait devant lui, elle s’écria :

— Du sang ! toujours du sang ! allez-vous-en… partez !

Elle voulut continuer, mais sa gorge était contractée, le sang lui montait au cerveau, l’étouffait. Chancelante, elle poussa un nouveau cri rauque, étranglé, et, ses mains crispées fouettant l'air frais, elle s’abattit de tout son long, inerte, comme une masse, sur la terre détrempée, où son corps amaigri s’enfonça…


La foire d'autrefois

Les « baladins » honnis, méprisés, conspués, excommuniés durant de longs siècles, sont des hommes maintenant ; ils ont rang de citoyen ; ils s’habillent, dans la rue, comme tout le monde ; ils sont patentés, assurés ? Ils ont tous les âpres désirs des autres hommes ; ils connaissent, même plus que les autres parfois, toutes les joies de la famille et de la paternité. Ils ont abandonné en partie leur existence vagabonde, aventureuse et tourmentée de bohèmes sans feu ni lieu. Ils ne sont plus les originaux, les irréguliers de jadis. Le progrès social a gagné leur caste et a fait d'eux de vulgaires bourgeois. Est-ce tant pis ou tant mieux ?

Les foires ! Mais c’est Ia vie à Bordeaux : c’est la gaité, c’est le prétexte à promenades, toujours les mêmes, mais si fertiles en incidents ! C’est le divertissement en permanence et longtemps désiré. On les déclare « très bêtes » quand on les quitte, et il vous tarde d’y revenir, d'en profiter et d’en jouir sans arrière-pensée. Vraiment, non, l’idée du bon roi Dagobert, mise à exécution en l’an de grâce 629, n’était déjà pas si ridicule ! En créant les foires, il ne se dontait pas du service qu’il rendait aux futurs flâneurs de la terre, à tous les gens qui, depuis les seigneurs, vilains, bourgeois, paysans et manants, bacheliers et bachelettes, clercs, hardis compères et joyeux lurons du moyen âge, jusqu'à la fine fleur du « chic » de notre époque, se sont « esbaudis », ont baguenaudé et badaudé trois heures durant devant une parade, un spectacle en plein vent. Mystère de la Passion ou « Loge » des lutteurs !

Notre humanité a un penchant très marqué, très décidé pour tout ce qui est sauteur, c'est entendu ; et c’est là qu’il faut rechercher l'explication de la vogue étonnante dont jouissent encore les « bonnisseurs », les charlatans de profession. Bordeaux, il faut bien le reconnaitre, a de tous temps fait dans ses foires périodiques une fort belle place aux montreurs de phénomènes, aux danseurs de corde, aux jongleurs, aux joueurs de gobelets qui l'ont honoré de leur visite. J'aurais mauvaise grâce à m'en plaindre, puisque je trouve par cela mème l’occasion de vous donner des détails, intéressants peut-être et inédits, sur les foires d’antan.

On sait que de 1749 à 1853, les grandes foires de Bordeaux se sont tenues sur le port et sur la place de la Bourse. Notre ville conserva longtemps à ces réunions leur caractère commercial. Mais peu à peu elles furent détournées en partie de leur véritable but, et, par suite de l’affluence toujours croissante des « baladins » et des bateleurs de tous ordres, elles devinrent le prétexie à exhibitions, à spectacles, à amusettes multiples.

L'ouverture de ces grandes foires avait été fixée au huitième jour après l’Ascension et au lendemain de la Saint-Martin, par une charte d'Édouard III, en 1337 ; au premier lundi de Carême et au 15 août, par un édit de Charles VII, de 1455 ; au 15 février et au 15 octobre, par lettres patentes de Henri II, en 1560 ; enfin, aux époques actuelles par Charles IX, en 1565.

Dés cette époque, les marchands qui se rendaient à nos foires étalaient leurs éventaires sur la place du Palais, où était auparavant l'hôtel de la Bourse. Tourny obtint un arrêt du Conseil, en 1753, par lequel il leur était défendu de s'installer ailleurs que dans le nouvel hôtel de la Bourse (celui que nous connaissons) ou surla place Royale.

A côté des étalages des marchands, les théâtres s’édifiérent à l'instar de ceux qui faisaient l’orgueil des foires de Saint-Germain, de Saint-Denis et de Saint-Laurent. On n’y représenta pas les « vaux-de-vires », mais on y joua longtemps encore, dans quelques baraques spéciales, et tout particulièrement chez un certain Lafont, qui se disait élève et disciple de Nicolet, en 1770, et s’était installé sur le Port, en face de l'église Saint-Pierre, les pantomimes burlesques, les pièces incohérentes du vieux répertoire, la plupart des arlequinades célèbres, avec Scaramouche, le Docteur, Gilles, le Matamore, et quelques pièces grivoises et poissardes, où, comme on l'a dit, la cocasserie de l'improvisation le disputait à la crudité des tableaux et des expressions. Plus tard on représenta là quelques unes des oeuvres du genre illustré par Piron, Vadé, Largilliére, Sedaine, Panard et d’autres.

En 1750, un saltimbanque du nom de Bernard installa à la foire de Bordeaux, près de la porte de Calhau, un théâtre minuscule de marionnettes dans le goût de celles créées parle fameux Brioché et présentées par lui, en 1655, dans l'Opéra des Bamboches, avec un si vif succès.

Puis cette exploitation cessa ; on laissa le champ libre aux devins, tireurs de cartes, montreurs d'ours ou de singes savants, diseurs de bonne aventure, physiciens et saltimbanques, qui, tous les ans, revenaient ici pour y exercer leur amusante et fructueuse profession.

Enfin, vers 1846,une nouvelle tentative fut faite. Un certain Thomas Laure, qui, en tombant d’une corde sur laquelle il faisait des sauts périlleux, s'était cassé la jambe, fit représenter deux ou trois fois, dans une baraque installée à ses frais, tout contre une tente servant au déchargement des navires à voiles, et qui portait le nom de « Funambules français », une pièce de Scribe et Duveyrier, le Polichinelle, au cours de laquelle défilaient sur la scène les personnages favoris du théâtre de la foire. Le succès fut médiocre, et Thomas Laure devint plus tard directeur d’une petite ménagerie. On ne put pas dire de lui : « Encore un qui à mal tourné ! »

A cette époque, 1850 environ, la foire se tenait, je l'ai dit, sur le quai, depuis le palais de la Bourse jusqu’à la porte des Salinières, presque en avant du quai de Bourgogne. C’étaient d’abord les marchands de Bordeaux, commerçants et industriels, ferblantiers, pâtissiers, tailleurs d’habits, bottiers, chapeliers, quoi encore ? Puis, à la suite, les maisons roulantes, les tentes, les « entre-sort », les légères baraques des saltimbanques de tous les pays connus ou inexplorés. La place de la Bourse était occupée en partie par les march ands génois qui y vendaient, dans de petits magasins construits à la hâte, des pâtes, du riz, des sucreries. Et comme le rez-de-chaussée de l’hôtel de la Bourse se louait à des commerçants, l'édifice était ouvert jusqu'à dix ou onze heures du soir ; des bancs étaient installés contre les piliers, sur lesquels les promeneurs fatigués de leur stationnement devant les disloqués, les magiciens et les chiens savants, venaient se reposer et causer en « regardant passer le monde ». C'était charmant, et c'était aussi ce qui faisait l'affaire de Calin, pour ne nommer que lui, le marchand de primeurs, dont la vogue alors était dans tout son éclat.

Il n’y avait pas là ce que nous appelons, nous, les « cuisines », ces guinguettes pleines de chansons, ces réfectoires bruyants et branlants des trains de plaisir ; pas de marchands de gaufres croustillantes, de beignets, de pommes de terre frites et de saucisses à l'ail. Les auberges ouvertes soit sur le quai Louis XVIII, soit sur les quais de la Douane et de Bourgogne, suffisaient amplement. Celle de la mère Gignoux fit longtemps florès.

Mais, en revanche, tout à côté, sur la place, Polichinelle, l’immortel Polichinelle, était là, toujours, lui, dans sa gloire inattaquable. Celui d’alors était présenté par un nommé Bruet, ancien comparse au Grand-Théâtre. Oh! le gai Polichinelle de notre enfance, avec son gourdin terrible ! Comme ce bon Charles Nodier avait raison de le trouver inimitable ! Comme il réussit à amuser son public et à l'intéresser, mieux que bien des acteurs que je sais !

Alors comme aujourd’hui, pour nos pères, pour nous comme pour nos petits-neveux, Polichinelle est sans rival. Les Marionnettes, dont M. Magnin a écrit la longue etintéressante histoire ; le Pierrot de Debureau, du grand Debureau, chanté si merveilleusement par Jules Janin, m’amusent moins que ce grotesque qui nous a tous charmés ! Gloire à Polichinelle !

On a dit : la Foire se perd ; la Foire de jadis est morte ! On n’a pas eu, certes, tous les torts de le dire. Un à un, les types d'autrefois ont disparu. Les marchands de pistaches, de choses sucrées, étranges ; les chanteurs, Albert, le baryton, Lardy, le burlesque, qui s'arrétaient au milieu d’uneplace et qui, à la lueur de deux maigres bougies piquées en terre, soupiraient, en s’accompagnant d’une harpe ou d’une guitare sans « âme », les refrains démodés de leurs petits cahiers à deux sous ; les tireurs de bonne aventure; les somnam bules armées de longs tuyaux de fer-blanc, et Simon, le « détacheur modèle », dont le boniment était légendaire ; les baladins maigres, étiques, poitrinaires, qui travaillaient au grand jour de la place, sans baraque, sans abri, et qui, pour faire tomber les gros sous sur leur tapis montrant la corde, se tordaient dans des contorsions inimaginables, affreuses à voir, se blottissaient dans de petites caisses, pendant que, derrière eux, Porgue de Barbarie époumoné, rälant les notes, implorait la charité des passants. Ils faisaient pitié et peur quand ils se démembraient ainsi, pliant leur grand corps maigre, anguleux, quand leurs os semblaient craquer sourdement et percer la peau.

Que sont devenus encore les enfants perdus de la balle, saltimbanques inoubliables, dont l’énumération complète serait trop longue et vous lasserait ; les avaleurs de sabres, dont les femmes, le cabas au bras, le tartan effiloqué sur les épaules, faisaient, pendant les exercices, « le tour de l’honorable société » ; les Vénus à trois jambes ; le nègre qui mangeait de l’étoupe enflammée et rendait des oeufs durs ; les bateleurs, les dentistes en plein air ; les marchands de crayons, les empiriques, les géantes, les colosses, les femmes à barbe, les compagnies de sauvages,les artistes, femmes et hommes, des tableaux vivants du « Chemin de la Croix » de Buchenet ; les traditionnels paillasses, les amuseurs publics, les blagueurs, les aimables drilles féconds en drôleries risquées ? Où donc, plus près de nous, s’est retiré M. Jules Tourtebatte, de Reims ?…

Celle que je regrette le plus encore, voyez-vous, c’est une pauvre danseuse de corde, au teint olivätre, aux chairs grasses serrées dans un maillot de coton rapiécé, reprisé sur toutes les coutures. Elle s'appelait Gyp. Qui sait ? C'était aussi une ratée de la gloire, moins heureuse que ses devanciers dans la carrière acrobatique, le sauteur génois Pizzo, sous Charles VI ; le funambule Georges Menustre, sous Louis XII ; l'incomparable Émile Gravelet, dit « Blondin » ; Valentin, le « Désossé », sur notre foire du Port, ou l’étonnante Me Saqui, dont les adieux, elle avait soixante-seize ans, inspirèrent à Jules Janin une de ses pages les plus sincères, les plus tendrement émues.

La foule remuante, avide de plaisir facile : les couleurs joyeuses et crues, les paillons irisés, les costumes éclatants des parades ne me tentaient pas. Hors du tourbillonnement des lumières, des danses macabres ; hors du brouhaha de la musique, du gémissement des clarinettes allemandes, des clameurs des ophicléides faux, dans un coin de la vaste place des Quinconces, je m’arrétais longuement devant la danseuse de corde. Un vieillard, son père sans doute, venait de dresser les tréteaux. Elle blanchissait les semelles de ses chaussures et partait, un long balancier en main, après avoir tâté prudemment la corde tendue. Parfois la bise soufflait dur, et je me disais qu’elle devait bien souffrir ainsi, la bohémienne, lä-haut, sous son corsage décolleté, sous ses deux ou trois jupons de calicot roux sale !

Ceux des élus de la gloire du pavé qui nous restent paraissent fiers. Peut-être aussi ne savons-nous plus les comprendre et nous amuser comme jadis et rire d'eux comme autrefois. C’est égal ! Pitres, Jocrisses, Bobèches, Galimafrés, Bilboquets à perruques filasse, héros de la parade et du boniment, tous nous ont suivis dans la voie où nous nous sommes engagés. Ils posent. Ils n’ont plus de voitures, mais des « caravanes » ; ils ne s’intitulent plus les saltimbanques, mais immodestement les « voyageurs ! les forains » Ce sont des bourgeois, vous dis-je, de vulgaires bourgeois! Décidément, tant pis pour eux!


Image de fin